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BLOG: L’assassinat de Monferrier Dorval est un coup dur pour la jeunesse et l’État de droit en Haïti

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C’est avec la mort dans l’âme que j’écris ce billet

L’assassinat de Maitre Monferrier Dorval, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, chez lui, est un coup dur pour le pays et sa jeunesse. Ce nouveau meurtre assomme celleux assoiffés de progrès dans ce pays.

Est-ce donc pour faire peur aux jeunes activistes politiques qui demandent un changement ? Pour semer plus de troubles ? Un règlement de comptes ? Quelle que soit la raison, il ne saurait avoir de motifs pour éteindre une vie humaine — cet assassinat va renforcer encore plus les projets de ceux et celles qui veulent fuir le pays.

Pleurer le départ de Monferrier Dorval ne revient pas oublier nos frères et sœurs abattus à Martissant, à la Saline ou dans les rues de Port-au-Prince. C’est se questionner sur la sécurité et la justice même du pays : si un bâtonnier peut être descendu ainsi, qui est épargné ? Les victimes de la Saline, de Martissant, des quartiers populaires, des routes nationales trouveront-elles jamais justice ?

C’est avec une peur pour l’avenir que j’écris ces mots. Parce que je vois déjà ce que disent les jeunes sur les groupes WhatsApp qui ont des centaines de membres : « ce pays ne me veut pas », « pourquoi rester ici, quel intérêt ? », « si vous êtes là-bas, ne rentrez pas ».

Ces jeunes disent exactement ce que les assassins veulent entendre. À force de perdre leurs illusions, à force de vivre dans la précarité, devant les dysfonctionnements du système de santé publique, à force de voir des incapables jouir de privilèges indus aux frais de la princesse, au grand dam de notre bon sens collectif, à force de voir certains de leurs modèles baisser les bras, ou partir pour « le pays sans chapeau » sous des balles assassines, ils se disent que partir demeure la seule alternative. C’est un nouveau coup dur pour la jeunesse de ce pays, son civisme et pour son université.

C’est avec une migraine que j’écris ce billet.

Demandez aux étudiants de Maitre Dorval. Ils vous diront tous que la verve du professeur, sa connaissance du droit, sa défense de ses idées étaient électrisantes, motivantes. Ils vous diront que cet homme aimait vraiment le pays. Il l’a dit lui-même sur la Radio Magik 9 en entrevue avec le journaliste Robenson Geffrard, la veille de son assassinat : « Je ne m’appartiens plus, j’appartiens au pays. Je fais le sacrifice de ma vie pour servir le pays, j’aime ce pays ». L’assassiner, quelle ignoble façon de le remercier pour son engagement pour Haïti Chérie !

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C’est avec la foi ébranlée en l’avenir de ce pays que j’écris ce billet. Parce que tous ceux qui luttent, qui pensent, qui triment, qui écrivent sur l’avenir d’Haïti ont mon admiration. Nous pouvons ne pas partager les mêmes méthodes pour y arriver, ni les mêmes idées, mais tant que le pays, et non les intérêts de clans ni de classes, est au centre des débats et des aspirations, votre travail a tout son sens à mes yeux, et de beaucoup d’autres, en Haïti comme à l’étranger.

Si les plus capables veulent partir, comment sauverons-nous les plus faibles ? Mais, qui suis-je pour vous empêcher d’avoir peur et de vouloir votre bien et celui de votre famille ? Tel est le paradoxe !

C’est avec consternation que j’écris ce billet.

Dans toutes les luttes, dans tous les combats, des soldats tombent. Nous pensons être épargnés des douleurs parce qu’ils ne sont pas de notre famille, de nos cercles d’amis. Pourtant, il ne suffit pas d’être ami avec quelqu’un pour pleurer son départ. Maitre Dorval n’était pas un soldat d’une armée conquérante, il n’était pas un ami, mais un homme de droit, l’un des rares hommes qui donnent envie de rester dans ce pays.

Son amour pour Haïti était contagieux. Je l’ai appris lors de notre rencontre aux Gonaïves, lors d’une série de conférences sur le développement de la ville organisée par C3 Group.

Je ne prétends pas sentir la douleur des familles éplorées par les récents assassinats, mais comme un fils de cette terre, comme un humaniste, je porte dans l’âme les stigmates de tout manquement à la protection de la vie des Haïtiens. Parce qu’aimer Haïti, c’est aussi aimer ses habitants, aimer ses défenseurs, ses combattants pour la dignité, le respect de la vie humaine et le vivre-ensemble.

Ne vous demandez pas s’il faut attendre qu’on vous tue tous pour partir. Beaucoup d’entre vous peuvent émigrer, mais savent que ce n’est pas la solution. Je vous l’ai déjà dit : aucun pays au monde ne recevra onze millions d’Haïtiens. Aucun. À moins qu’un tsunami ne menace d’engloutir toute l’île.

Aux Haïtiens du terroir, le combat sera long et dur, mais il faudra le mener parce que nous avons déjà mené pires combats pour sauver la République. Et ça, croyez-moi, Dorval vous l’aurait dit. Parce qu’il est primordial de construire le bien commun, de bâtir une société plus humaine, pour sa mémoire et pour celle de tous ceux et toutes celles qui y ont cru et y croient encore.

Yvens Rumbold

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Contributeur Ayibopost

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