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Opinion | Qu’est-ce que Tèt Kale ?

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Il n’y a jamais eu, je le répète : jamais, de partis politiques qui, de par leurs noms, jusqu’à leur contenu ou leur absence de contenu, ont exposé à notre intelligence un creux aussi énorme, écrit Albert Ansy Brel

– I –

Je voudrais commencer par poser le problème PHTK qui, en tant que forme de gouvernance décadente, pourrait servir de piste à une réflexion sur la décadence de la politique haïtienne, car, je me permets de l’affirmer ici, en matière de l’accomplissement de la dégénérescence de l’homme politique haïtien, nous ne pouvons trouver, ni dans les contes populaires, ni dans l’Histoire de cette nation, de pareils excédents d’hommes et de femmes politiques que ceux et celles que qui font tourner la roue du régime décadent Tèt Kale. La décadence se révèle être une évidence aux premières questions que l’on se pose sur la nature du régime.

Qu’est-ce que Tèt Kale ? Un parti politique, nous ont-ils dit ? Que veut dire Tèt Kale ? Objectivement rien.

Et c’est partir de ce rien que tout est possible ; et c’est ce qui est surprenant. Dans toute l’histoire des partis politiques de ce pays, si l’on part des plus récents (des plus creux, des plus insignifiants), jusqu’aux plus anciens, c’est-à-dire les plus idéologiquement fondés, il n’y a jamais eu, je le répète : jamais, de partis politiques qui, de par leurs noms, jusqu’à leur contenu ou leur absence de contenu, ont exposé à notre intelligence un creux aussi énorme. Et c’est à partir de ce creux, si l’on veut mettre en examen la dégénérescence, pour être méthodique, l’exécrablure de ce régime, qu’il faut partir ; et l’on peut, à juste raison, soutenir qu’un parti politique dont le nom ne définit en rien n’est, en réalité, rien d’autre qu’une association de ratés, de petits riens entassés les uns aux autres pour ne produire politiquement que néant et déceptions.

– II —

Qu’est-ce qu’un rien ? C’est à partir de cette question qu’on l’on réalisera tout le danger que représente le PHTK. La réponse la plus appropriée à cette question serait : un rien n’est rien. Par cette réponse, le sujet est sa négation. Il ne peut s’affirmer qu’en se niant. La vérité ontologique du sujet n’est que déni de son existence et de l’existence prise de manière générale. PHTK est une inexistence logique, un déni de la vie, une aberration.

Prise individuellement, la chose humaine qui se tient au rang de rien est loin de l’être humain qui, malgré ses hauts et ses bas, est l’accomplissement de l’humanité dans la chose ; et de manière collective, dans le cas où un ensemble de rien s’unit pour réaliser quelque chose qui ne peut être que l’accomplissement de leur nullité — puisqu’il existe dans cette union même un danger : réaliser l’accomplissement dans sa nullité revient à s’affirmer comme nullité supérieure à toute autre valeur, et, par conséquent, à réduire toute autre valeur à néant – on ne peut que définir ce rien comme nullité écrasante, nullité monstrueuse [1]. Et, il n’y pas meilleur endroit, ni endroit plus dangereux, pour le monstre de se manifester que dans l’État.

– III –

Hobbes avait peut-être eu raison d’opposer l’État à la vie [2]. N’a-t-il pas présenté le Léviathan comme un monstre, une bête? Opposer la rationalité occidentale aux passions, accorder la primauté à celle-là sur celles-ci, transférer toutes les rationalités individuelles en une institution de manière que chacun et tout un dépende de la rationalité institutionnelle est déjà, dans la plus manifeste flagrance, le mépris de la vie, car, jamais la rationalité n’a contenu en elle-même un quelconque élan vital, elle en est de préférence une adversaire farouche. Par l’opposition fabriquée [3] entre raison et passions, en singeant Descartes, il a opposé Esprit et Corps et le premier était, dans sa logique, comme la logique de son époque, celui qui peut conduire à la conservation de l’espèce humaine, c’est ainsi que l’esprit se trouve être une affaire d’État. Mais l’État dans sa constitution n’est pas une forme vide, il est rempli d’humains — êtres ou choses — et rien n’est plus dangereux, quoiqu’il serait mieux de ne pas faire tort aux passions en les soumettant à la raison, de ne pas soumettre, sous quel prétexte que ce soit toute une population à une poignée d’hommes et de femmes, qu’un État dans lequel les passions l’emportent sur la raison. Mais la raison, occidentale ou non, ne manifeste pas dans un état de nullité.

Nous voici passés de toute cette abstraction à une platitude sans équivoque, car c’est ce qui s’impose quand il faut parler de PHTK. Car en lui, la bête se réalise dans l’État. L’inverse de ce qui a été prévu pour un pays gouverné se réalise sous le régime PHTK : les bêtes gouvernent les humains. Dire bêtes, c’est pour parler de la manifestation effrénée des passions écrasantes, monstrueuses. Comment livrer l’incarnation de la Raison à des individus qui s’en sont totalement privés, ou si l’on doit admettre une quelconque forme de raison chez eux, ce ne serait qu’une raison abrutie ? Les petits riens qui forment ce pouvoir, puisque ce sont des riens, peuvent devenir tout, sauf ce qui peut être nommé positivement, car en qualité de rien, ils ne peuvent atteindre que la nullité – rien ne les dérange, rien ne leur est valeur à défendre sinon la négation de la vie, la négation de l’humain. PHTK est le comble des passions négatives, les passions écrasantes puisque, dans le type de gouvernement qu’il incarne, il n’est que l’Etat de l’état de Nature : cette volonté de dominer à tout prix, de tout réduire à la nullité qu’il incarne.

– IV —

L’État de l’état de nature (Etat-état-de-nature) est l’emblème même de la décadence de l’État. Puisque l’État est devenu, par le seul fait qu’il est en PHTK, ce qu’il était censé combattre : bastion de pulsions monstrueuses, pulsions meurtrières ; il est encore en quête de lui-même, il se cherche dans l’accomplissement de ce qu’il ne peut pas être : il cherche à s’affirmer. Or, il n’est, de par son nom, son origine et sa nature même, que négation et inexistence logique, une aberration au plus haut niveau ; ainsi les seules chances pour la négation de s’affirmer, c’est de se mesurer de manière déloyale — la seule chose qu’elle connait — à l’affirmation de ce qui, en politique, est et sera toujours : le peuple. L’affirmation de la négation par son extension écrasante cherche à tout réduire à sa nature de négation.

Si nous avons évoqué plus haut l’origine du PHTK, il nous parait important, urgent même d’être plus explicite sur ce point et ceci de manière brève. La politique d’Haïti est, depuis les trente dernières années, en État de latence. Une latence de trop de choses : de dictature, de démocratie, de justice, etc. La latence dont le PHTK est manifestation est l’ensemble des ressentiments duvaliéristes. La mélancolie duvaliérienne, ce manque profond de terreur, de criminalité étatique, de l’UN [4], de Je-suis-le-chef, qui déjà bouillonnait dans les plus exécrables partisans du régime, qui sont épris du pouvoir, prend forme dans le PHTK, et ceci dans la plus scandaleuse ignorance. Le duvaliérisme, sans vouloir le vanter, autant le dire maintenant était, du moins dans ses premiers moments, cruauté, corruption et discours agencés de manière à berner les esprits les moins curieux : Duvalier père voulait se faire passer pour l’incarnation de la nation, défenseur d’une certaine idéologie : le noirisme. Le souci de l’intelligence dans le mal se montrait à clair. Mais, PHTK n’a, dans l’ensemble du régime, hérité que des deux premières composantes et a remplacé l’idéologie par une cupidité répugnante.

Ainsi, l’État qui était censé protéger le peuple des dangers est, dans sa nullité écrasante, la menace qui pèse sur le peuple. Soit ce dernier élimine la menace, soit cette dernière a raison de lui. Et dans ce cas, c’est un peuple qui serait appelé à disparaitre aussi réellement que symboliquement.

– V —

Comment en sommes-nous arrivés là ? Ou s’il fallait reformuler cette question : comment un peuple aussi fier de son histoire peut-il arriver à un État de négation ? À cette question, il faudrait avancer d’abord la thèse de la passation crapuleuse du pouvoir haïtien. La lignée d’hommes décadents ayant occupé le pouvoir ces dernières décennies ne peut que nous surprendre. Chaque homme décadent ayant occupé le pouvoir, pour se protéger des éventuelles réalisations de son successeur, pour pouvoir l’éclipser, pour préparer son éventuel retour ou pour être regretté de ceux qui, quoique frappé de la dernière cécité, n’hésiteront pas crier la beauté du monstre le plus affreux qui soit, cherche à léguer le pouvoir à un homme plus décadent que lui, quelqu’un en qui la négation se réalise mieux ; quelqu’un qui lui soit supérieur en décadence, c’est-à-dire, qui lui soit inférieur en humanité : en un mot une crapule. Et chaque crapule, pris dans sa frustration — nous disons frustration et non orgueil —, cherche à dépasser son prédécesseur ; et, pour le dépasser, il ne fait qu’affirmer plus manifestement sa négation — il suffit de faire un tableau des Duvalier Père et fils ; le père savait que le fils ne pouvait lui arriver à la cheville sinon dans la cruauté, mais pour s’assurer que son successeur ne l’éclipse, sinon il serait vite oublié — il l’a choisi, non pour ses capacités à diriger, mais pour ses capacités à être pire que lui ; et le fils, dans sa frustration et sa volonté de pouvoir, a cherché à être plus craint que son père, donc à être plus monstrueux et crapuleux que lui.

La crapule est vide d’orgueil, car il n’est rien. Être orgueilleux nécessite déjà que l’on s’affirme en tant que quelque chose ayant une valeur intrinsèque. Dans l’état de la négation où se trouve la crapule, il ne peut, même par la plus méprisable des audaces, s’affirmer être quelque chose : il ne peut s’enorgueillir. Dessalines — comment sommes-nous passés de Dessalines à PHTK ? – était l’incarnation de cette nation, il n’existait pas pour lui-même, il était, dans ses discours comme dans ses actes, le cumul des valeurs nationales : la liberté, la souveraineté, l’égalité, la justice sociale, etc. Son assassinat est aussi symbolique que réel, c’est aussi l’assassinat de ces valeurs, la négation de la nation. Et ces valeurs, plus que dans tout autre régime, sont bafouées dans l’État de négation qu’est le PHTK. Le régime PHTK, pour être un État de négation, est la mort des idéaux nationaux, le comble de la décadence.

Albert Ansy Brel est un nom d’emprunt

Photo de couverture : Valérie Baeriswyl

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