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BLOG: Haïti peut-elle être fière d’avoir « occupé » la République Dominicaine ?

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Pour défendre nos intérêts de nation indépendante, nous avions été des agresseurs, des occupants

« Gade kijan Dominikani kite nou chita dèyè kamyonèt la ! Li depase n nan estabilite politik, nan demokrasi, nan edikasyon, nan rale touris, nan devlope ekonomi l – anfen nan tout domèn. E poutan nou te okipe l panda 22 zan ! Gade kounya kote yo ye e nan ki eta tèt anba nou ye nou menm ! »

C’est en ces termes et souvent de façon combinée que j’entends sur nos médias radiophoniques et télévisés ou dans une conversation privée une réflexion générale de divers citoyens soulignant l’inévitable comparaison entre notre pays et la République dominicaine. À la prise de fonctions du président dominicain Luis Adbinader le 16 aout 2020, cette comparaison devient beaucoup plus pertinente et percutante vue les avancées politico-sociales de notre voisin immédiat. Mais il demeure pour moi intrigant et nocif le lien établi avec notre occupation historique.

Un leader caribéen en devenir…

Edwin Paraison, ancien ministre des Haïtiens vivant à l’étranger sous la présidence de René Préval et fin connaisseur de la République dominicaine où il vit depuis 1983, nous dépeint dans les colonnes du Nouvelliste du 17 août 2020 un attrayant panorama de ce pays en voie de développement. Il cite comme preuve d’avancement de cette république : « une meilleure structuration des partis politiques ; une pratique plus au moins acceptable des règles démocratiques au sein des partis ; l’émergence en deux occasions à partir de 1994 d’un nouveau leadership générationnel ; une vision… commune à la majorité des dirigeants, de faire de la République dominicaine un pays leader dans la région ; une capacité exemplaire de résoudre les crises politiques potentiellement dangereuses pour les intérêts économiques. »

Face à un tel constat, notre nation paraît vraiment être « dèyè kamyonèt la » ! C’est dire en peu de mots que nous avons des travaux d’Hercule à entreprendre pour rattraper notre retard et nous hisser dans tous les domaines aux standards internationaux tout en respectant nos valeurs socioculturelles intrinsèques. Cela est d’après moi indiscutable.

Néanmoins, le garde-fou que je tiens à imposer catégoriquement est le refus d’une soi-disant « fierté historique » résultant de l’occupation haïtienne.

Les racines de l’occupation haïtienne de la République dominicaine

Certains déclarent donc : « E poutan nou te okipe l pandan 22 zan ! » avec un ton sous-entendant le plus souvent un certain orgueil et d’autres disent avec un certain mépris plus ostensiblement : « Dominikani te yon ti peyi nou te met men sou li, fè l tounen yon pwovens lakay nou… ». Ces déclarations nous poussent, ne serait-ce que brièvement, à revoir nos manuels d’histoire et approfondir notre pensée sur les évènements historiques.

La République Dominicaine proclame le 27 février 1844 son indépendance de l’occupation haïtienne qui avait débuté le 2 février 1822 sous la présidence de Jean-Pierre Boyer (1818-1843). Dans l’ouvrage collectif : « Genèse de l’État haïtien », le géographe Jean Marie Theodat nous rappelle que cette occupation se fit dans la perspective par Boyer de la défense de l’indépendance haïtienne vu que le territoire de la partie orientale de l’ile (qui deviendra la République dominicaine) était sous contrôle de la puissance coloniale esclavagiste espagnole. En clair, avec l’Espagne potentiellement hostile, dominant un voisin si proche, l’indépendance du pays pouvait être à tout moment en péril. (1)

Dans cette optique, il est possible de comprendre l’acte de Boyer d’enclencher l’occupation du territoire voisin. Je dis bien compréhension d’un fait historique dans son contexte, qui ne peut être ni approbation, ni condamnation. En sus de notre passé de pays qui fut colonisé puis occupé, et imbu des valeurs politiques du 21ème siècle, notre occupation de la République dominicaine ne peut être également ni source de fierté ou de gloire.

La transgression initiale d’Haïti

L’invasion de Santo Domingo par les troupes de Boyer tentait donc de prévenir une potentielle attaque terrestre espagnole, et dont le but ultime était de préserver notre indépendance. Mais du coup, cette action militaire transformait Haïti, libérée auparavant du joug de l’esclavage 18 ans plus tôt, comme pays envahisseur et oppresseur d’un autre peuple : les Hispano-dominicains. Ces derniers ne bénéficiaient plus de la défense des Espagnols depuis leur retrait du territoire en 1795. Telle est la vérité historique ! Une vérité certes irritante pour beaucoup. Et peut-être tel est le péché originel des relations tumultueuses entre la République dominicaine et Haïti.

Cette approche objective de l’histoire me semble n’être pas souvent enseignée ou relatée par nos médias. Il me paraît que s’inscrit dans la psyché d’une grande partie de la population haïtienne le concept que nous étions si puissants militairement et si avancés politiquement que nous avions conquis les forces dominicaines dans une lutte épique pour remporter une probable guerre et les occuper pendant plus de deux décennies.

En réalité, nous fûmes vraiment puissants militairement face à nos voisins et pour défendre nos intérêts de nation indépendante, nous avions été des agresseurs, des occupants, avions appliqué la théorie d’une guerre préventive, initiée avec la croyance qu’un futur conflit était inévitable. Comme résultante, nous avions provoqué l’occupation territoriale de notre voisin.

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Il est cependant notable de mentionner que certains historiens haïtiens questionnent le concept d’occupation en tant que tel vu que certains documents historiques relatent que des Dominicains avaient formulé une demande d’unité politique de l’ile – mais ce sujet est un autre débat.

En tant que nouvelle nation tout à la fois antiesclavagiste, anticoloniale, antiraciste, qui jura solennellement la mort ou la liberté, nous avions paradoxalement assujetti un autre pays. Nous ne pouvons en être fiers, ou en tirer aucune gloire ou orgueil ! Cette compréhension de l’histoire n’est pas un choix manichéen entre fierté ou honte. Nous devons également comprendre dans cette introspection de notre histoire que l’ineffaçable mémoire et le sentiment acrimonieux que nous portons envers la colonisation française et l’occupation américaine pour les traumatismes qu’elles ont causés sont similaire aux sentiments que majoritairement portent les Dominicains envers nous.

Nous devons souligner en outre que peut-être par vengeance, la République dominicaine exerça, et ce jusqu’à nos jours, nombre d’exactions et d’injustices envers Haïti incluant : des massacres sanglants, des meurtres, la suppression des droits des migrants haïtiens, l’apatridie des Dominicains d’origine haïtienne, le racisme anti-haïtien – cristallisé dans l’idéologie perfide nommée « antihaitianismo », la virulence des discours haineux, les incursions militaires illégales sur notre territoire, les blocages commerciaux de nos exportations dans un protectionnisme outrancier tout en envahissant légalement et illégalement notre marché de produits commerciaux entre autres. Des crimes et exactions qui auront à être expiés !

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Certains diront que l’agression d’Haïti est non seulement l’origine de l’animosité de la République dominicaine à notre égard, mais des deux côtés les agressions et représailles s’équivalent. Je reconnais la plausibilité du premier argument, mais désavoue le principe qu’il peut y avoir d’équivalence dans le mal, ce que l’on dénomme comme une fausse équivalence.

Nous devons de plus dans un souci d’objectivité souligner les apports positifs de cette république à notre pays au cours de notre histoire commune, comme récemment leur support solidaire lors du séisme de 2010. Tout aussi bien, nous devons mentionner l’apport indéniable des migrants haïtiens à la croissance de l’économie dominicaine, que ce soit dans l’agriculture, la construction, le tourisme, etc.  Telle est la complexité de nos rapports ! Toutefois, une interrogation intéressante serait de savoir comment améliorer nos relations binationales face à nos contentieux historique ?

Des pistes de solutions

Dans les relations entre les nations, il n’y a pas de tribunal impartial et reconnu de tous. Le plus souvent l’histoire officielle est celle du vainqueur. Cependant chaque nation envisage un fait historique selon son prisme de compréhension et de son vécu. Dans le cas d’Haïti et de la République dominicaine, il est primordial pour les deux nations de saisir dans l’objectivité historique les causes et conséquences de l’occupation haïtienne en dehors de la vision étroite de qui fut l’occupant ou l’occupé. C’est le premier pas pour la compréhension, la mémoire, et la vérité.

Puis il faut qu’une reconnaissance officielle des torts causés par l’occupation soit émise par un gouvernement haïtien au nom de l’État aux autorités dominicaines. Cela peut se faire de façon diplomatique et à un moment approprié d’une conjoncture politique favorable aux deux pays.

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J’avoue que ce n’est pas chose aisée et qu’il serait nécessaire d’avoir l’apport d’une panoplie entre autres de sociologues, psychologues, politistes, historiens et communicateurs politiques chevronnés des deux nations, peut-être sous l’égide de la commission bilatérale haïtiano-dominicaine réactivée, pour tenter d’obtenir l’effet escompté de compréhension et d’apaisement.

Simultanément et obligatoirement, du côté dominicain, l’exercice réciproque des autorités officielles devrait s’accomplir au nom de leur État aux autorités haïtiennes pour les injustices historiques commises par ce pays envers Haïti. Ces actions communes permettraient symboliquement de pacifier un tant soit peu les tensions historiques et améliorer les relations binationales. Cela permettrait aux deux nations de jeter un pont sur les traumatismes du passé et les promesses d’un meilleur avenir commun. Certes, ce ne serait pas une panacée qui résoudrait tous nos problèmes du jour au lendemain, mais cela aiderait à mieux réajuster nos relations bilatérales. Ce serait de surcroit l’une des voies, comme le souhaite le président Abinader dans son discours inaugural, de « renforcer les instruments de bon voisinage » (2) susceptibles de nous aider à résoudre nos contentieux historiques et contemporains et garantir la continuation d’une paix insulaire.   

Patrick André

Références

  • « Genèse de l’État haïtien (1804-1859) » sous la direction de Michel Hector et Laënnec Hurbon
  • Télé-Métropole, Le Point : Jean Michel Caroit, Journaliste, 17/08/20

Photo couverture: Palais présidentiel, République Dominicaine

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Patrick André
Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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