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Les examens officiels en Haïti sous la menace de ChatGPT et des «rezo»

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La corruption menaçait déjà les examens officiels bien avant l’invention de ChatGPT. L’une des pratiques les plus répandues est appelée «rezo», révèlent à AyiboPost des personnes directement impliquées

Le laxisme souvent complice des surveillants, couplé aux technologies telles que WhatsApp ou plus récemment le robot conversationnel ChatGPT, menace l’intégrité des examens officiels en Haïti, selon l’analyse d’observateurs contactés par AyiboPost.

Les outils tels que ChatGPT sont désormais capables de créer des œuvres d’art réalistes, d’écrire des dissertations ou même de passer en quelques secondes les examens les plus difficiles.

L’utilisation de cette application lors des examens officiels en Haïti, en plus des autres outils disponibles sur les téléphones portables, semble représenter un risque considérable. Cependant, les autorités du système éducatif contactées par AyiboPost ne semblent pas très inquiètes.

Le laxisme souvent complice des surveillants […] menace l’intégrité des examens officiels en Haïti.

«Il n’y a aucune disposition spécifique par rapport à ChatGPT», déclare à AyiboPost Miguel Fleurijean, directeur de l’enseignement secondaire au niveau du ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle. «[Pour les examens], nous prendrons les mêmes dispositions que l’année dernière», dit Fleurijean.

L’utilisation de ChatGPT fait débat dans beaucoup de pays. Certains, comme l’Italie, en ont banni l’usage. Une école aux États-Unis a même annulé les notes d’étudiants ayant utilisé l’application pour répondre aux questions d’examens.

Bruce Schneier, un technologue à l’Université Harvard, a déclaré au Washington Post que toute tentative de répression de l’utilisation des chatbots dans les salles de classe est erronée et que l’histoire prouve que les éducateurs doivent s’adapter à la technologie. Selon l’expert, les éducateurs doivent redéfinir ce «que signifie tester les connaissances».

Les professeurs doivent adapter les programmes en faveur d’autres missions, telles que des projets ou des travaux interactifs.

Dans cette nouvelle ère, dit le spécialiste Schneier, il sera difficile d’amener les étudiants à cesser d’utiliser l’intelligence artificielle pour rédiger de premières ébauches d’essais, et les professeurs doivent adapter les programmes en faveur d’autres missions, telles que des projets ou des travaux interactifs.

La corruption menaçait déjà les examens en Haïti, bien avant l’invention de ChatGPT. Une des pratiques les plus répandues est appelée «rezo», révèlent à AyiboPost des personnes directement impliquées. Cette pratique implique des enseignants qui acceptent d’être payés par des élèves, leur promettant des copies d’examens corrigées quelques minutes avant le déroulement des épreuves officielles.

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Roodjemy Louis a eu son bac en 2020. L’actuel étudiant en génie civil à l’université GOC fait partie des 400 élèves qui avaient participé à un séminaire de rattrapage de cinq jours organisé par un groupe d’enseignants de son école située à Jérusalem 7 quelques jours avant le déroulement des épreuves officielles. Il dit s’être mis à fond jusqu’au quatrième jour quand l’un des enseignants annonce l’ouverture des inscriptions pour un fameux «rezo».

«Au départ, je pensais à une opportunité d’assurer ma réussite, déclare Louis à AyiboPost.  Mais après avoir appris le fonctionnement [du groupe], j’ai abandonné, dit-il. J’ai aussi quitté le séminaire avec fracas ».

Il sera difficile d’amener les étudiants à cesser d’utiliser l’intelligence artificielle pour rédiger de premières ébauches d’essais.

À chaque période d’examens officiels, un grand nombre d’élèves, tant au niveau de la 9e que celui du Ns4, compte sur les «rezo» pour les aider à réussir aux examens officiels.

Les « rezo » regroupent des enseignants, ou d’autres individus qui prennent l’habitude d’organiser des séminaires de rattrapage à l’approche des examens officiels. D’habitude, les séances sont réalisées de façon ordinaire. Mais à la fin du séminaire, les élèves sont parfois invités à intégrer un mystérieux groupe WhatsApp dénommé « rezo ».

« Les rezo existent pour les élèves qui ne veulent pas travailler pour réussir. Ils choisissent le chemin facile » explique Roodjemy Louis.

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Un élève du lycée Daniel Fignolé qui a eu son bac il y a trois ans déclare avoir intégré le groupe WhatsApp de son réseau dès le premier jour d’un séminaire organisé en marge des examens. « Nous étions plusieurs centaines, confie à AyiboPost l’élève de lycée. Il a fallu que je réussisse aux examens. Je travaille à l’école, mais vous savez, on n’est jamais sûr de rien. »

Un grand nombre d’élèves, tant au niveau de la 9e que celui du Ns4, compte sur les «rezo» pour les aider à réussir aux examens officiels.

Ces groupes, accessibles uniquement à ceux qui payent des frais allant de 1000 jusqu’à 2500 gourdes, sont destinés à faciliter aux élèves des copies d’examens corrigées, qu’ils espèrent recevoir au moyen de leurs téléphones portables dissimulés, pensant ainsi tromper la vigilance des dispositifs de surveillance.

Pour que cela soit possible, ces enseignants ou individus infiltrent parfois le corps surveillant en s’y inscrivant régulièrement, mais avec comme objectif l’obtention des copies qu’ils vont photographier et envoyer aux autres membres du « rezo » à l’extérieur afin que ces derniers puissent renvoyer les examens corrigés sur le groupe WhatsApp qui réunit les élèves. Une fois le corrigé sur le groupe, les élèves peuvent le voir et ainsi le recopier.

Renand Michel, directeur du Bureau national des Examens d’État (BUNEXE) confirme avoir entendu parler des «rezo». «Mais au sein du BUNEXE, on n’est pas dans la surveillance des examens, dit-il. Nous élaborons les règlements, mais c’est aux directions départementales de les faire appliquer.»

Ces groupes, accessibles uniquement à ceux qui payent des frais allant de 1000 jusqu’à 2500 gourdes, sont destinés à faciliter aux élèves des copies d’examens corrigées.

Contacté par AyiboPost, France Etienne, directeur départemental d’éducation de l’Ouest, confirme, lui aussi l’existence des « rezo ». « Nous sommes au courant au sein de la direction départementale », explique-t-il. « C’est la raison pour laquelle depuis quelques années nous portons une attention spéciale au recrutement des surveillants lors des examens. »

Plus loin, Etienne confirme qu’au sein de sa direction, il s’assure que les surveillants proviennent soit des syndicats d’enseignants ou de l’université. Ce, afin d’empêcher les individus mal intentionnés de s’y infiltrer.

Malgré ces efforts, des lettres d’accréditation tombent parfois en de mauvaises mains, reconnait le directeur départemental d’éducation de l’Ouest.

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« Si de telles pratiques existent réellement en Haïti, cela ne m’aurait pas étonné », déclare Bengie Alcimé doctorant en sociologie. Aujourd’hui la violation des règles établies fait partie du fonctionnement de la société haïtienne. « L’élève, en regardant autour de lui, ne remarque pas qu’il peut attendre grand-chose de cette société, dans ces conditions », déclare Alcimé. En manque de repère, il est possible que le jeune se verse ou se laisse entraîner dans de mauvaises actions. Et dans ce carrefour, les valeurs que l’école est supposée lui apprendre « ne veulent plus rien dire pour lui ».

Par Wethzer Piercin


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Wethzer Piercin est passionné de journalisme et d'écriture. Il aime tout ce qui est communication numérique. Amoureux de la radio et photographe, il aime explorer les subtilités du monde qui l'entoure.

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