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Les services de paiement électronique en Haïti marquent des points

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Les initiatives favorisant le paiement électronique sont l’avenir de l’économie en Haïti, mais la possibilité de circulation de l’argent ne veut pas dire nécessairement qu’il y a création de richesse

L’évolution du numérique permet plus d’initiatives visant l’inclusion financière en Haïti. Au niveau mondial, malgré la pandémie du Coronavirus, les entreprises qui utilisent les méthodes de paiement électronique pour écouler leurs produits paraissent avoir été gagnantes.

Dans le pays, plusieurs plateformes facilitant paiement électronique ont vu le jour depuis près d’une décennie. Moncash, de l’opérateur de téléphonie Digicel, Natcash de la Natcom, Lajan cash et Mannitoks sont autant de services offerts à la population.

Même si ces services sont disponibles, et facilitent certaines transactions, l’accès à Internet en Haïti pourrait être un frein. Moins de 50 % de la population a un accès à une connexion internet stable, et seulement 7 % des femmes et des filles disposent d’un accès à Internet.

Cependant, en 2020, la consommation d’Internet a augmenté de 13 %. Au total, 3,68 millions d’Haïtiens ont utilisé le réseau en janvier. Les connexions mobiles s’élevaient à 7,15 millions, une augmentation de 3,5 % par rapport à 2019.

Mais les problèmes liés à la sensibilisation et l’éducation de la population à ce secteur, ainsi que ceux liés à la sécurité numérique, peuvent entraver la progression d’un secteur relativement bien établi.

Des opportunités

Au niveau mondial, les services e-commerce ont profité de la pandémie du coronavirus. Que ce soit en France, au Royaume-Uni, en Espagne et en Chine, la part de marché moyenne est passée de 8,8 % à 12,4 % pour l’e-commerce, en plein milieu de l’année.

Christian Chérubin, fondateur de Mannitoks, assure lui aussi que les épisodes de « Peyi lòk » et de Covid-19 étaient des occasions pour lui d’élargir sa clientèle. « Les gens ne pouvaient pas sortir de chez eux, explique-t-il. Certains ont fait des recherches sur comment effectuer des transactions à ces moments-là. C’est ainsi qu’ils sont tombés sur Mannitoks, et c’était une aubaine pour notre équipe marketing. »

Durant sa première année, l’entreprise a enregistré environ 45 000 comptes et 10 000 clients réguliers. 80 000 transactions pour un montant qui avoisine 200 000 dollars américains ont été effectuées.

Mais c’est le service Moncash qui compte le plus de clients actifs dans le pays, depuis 10 ans qu’il existe. Sa base de clients s’élève à deux millions. Plus de 200 entreprises formelles acceptent d’utiliser ce système pour leurs transactions de paiement électronique.

Nathaelle Chavenet, directrice de Moncash, tient le même discours que Christian Chérubin, au sujet des impacts du Covid-19 sur leur compagnie et leur clientèle.

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Mais toutes les plateformes n’ont pas saisi l’opportunité qui s’offrait à elles. Lajancash, depuis 2013, fonctionne sur les réseaux de la Digicel et de la Natcom. Mais en 2020, d’après Magalie Désir, responsable commercial et service à la clientèle, il n’y a que 50 000 clients dans leurs bases de données.

Durant ces années, ils ont pu quand même placer des représentants dans les dix départements du pays. Comme Moncash, Lajancash est affilié à des entreprises formelles. Les Haïtiens de la diaspora peuvent aussi l’utiliser pour envoyer de l’argent à leurs familles.

Quant à Natcash, annoncé en grande pompe par la Natcom depuis décembre 2019, on s’attendait à ce qu’il apporte plus de concurrence sur le marché de l’argent numérique. Mais un an plus tard, aucune nouvelle du service.

La Natcom n’a pas profité des situations de « Peyi lòk » et Covid-19 pour offrir cette nouvelle plateforme. D’après Josué Pierre-Paul, responsable des relations publiques de la compagnie, l’idée est toujours en vie.

Problèmes de sécurité

Le succès relatif des plateformes de paiement électronique peut être freiné par bien des obstacles. La sécurité en est un. Les cas d’arnaques, de demandes de rançon via Moncash sont légion. Les stratégies des malfrats pour frauder ou abuser de la crédulite des clients se renouvellent. Ils utilisent une nouvelle tactique, selon Watson Delusma, du service de communication de la Digicel.

« Prenons l’exemple d’un client qui fait un dépôt dans un bureau. Quelqu’un dans ce bureau — pas forcément lié à l’agent — l’appelle après pour lui dire qu’il a déposé une somme inférieure au dépôt du client, et que celui-ci doit lui retourner le montant déposé pour qu’il lui renvoie la somme correcte », explique-t-il.

Même si un message envoyé sur le téléphone de la personne bénéficiaire indique le montant déposé, certains clients tombent dans le piège. D’autres clients reçoivent aussi des appels d’individus qui les menacent, s’ils n’effectuent pas un transfert à partir de leur compte.

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La directrice du service Moncash appelle les clients au calme, et les encourage à porter plainte à la Direction centrale de la police judiciaire. Selon Nathaelle Chavenet, les clients de Moncash qui ont reçu des appels menaçants remplissent un formulaire, pour des suivis avec la DCPJ.

Ces numéros, selon la responsable, sont retirés du système. Moncash assure que son système est bien protégé. Du moment que les arnaqueurs n’ont pas accès au code secret du client, ils ne peuvent rien faire.

Pour Lajancash, Magalie Désir affirme n’avoir jamais eu affaire à ces cas d’arnaques ou de menaces. Aucune plainte de clients, sur ce point, en 7 ans.

Manque de confiance

Mais la sécurité des transactions, ou les tentatives d’arnaque ne sont pas les seules inquiétudes des utilisateurs potentiels de ces plateformes. Certains n’ont pas confiance en l’entreprise elle-même.

Christian Chérubin tient à rassurer tout le monde : « Le marché observé en ligne est le reflet de ce même business qui se fait dans un local et sur le papier ». Sa compagnie est enregistrée en tant qu’une caisse populaire non corporative, et est en chemin pour être contrôlée par la BRH.

Avec deux bureaux, l’un à Port-au-Prince, l’autre dans les Nippes, Mannitoks a un espace où les clients peuvent se rendre physiquement s’ils ont des difficultés à communiquer à distance. De plus, leurs transactions sont cryptées, et avant de finaliser chaque transaction un code est envoyé sur le téléphone du client pour vérifier son identité.

L’inclusion financière

Aujourd’hui, même la Banque mondiale s’intéresse à la connectivité numérique d’Haïti. Le 30 octobre dernier, une promesse de financement de 60 millions de dollars américains à l’Association internationale de développement (IDA) pour un projet d’« accélération numérique » a été faite. C’est parce que les transactions de type paiement électronique favorisent l’inclusion financière, soutient Kesner Pharel, économiste. En Haïti, les banques ont peu ou n’ont pas du tout de succursales dans des départements autres que l’Ouest, le Nord et le Sud.

Selon l’économiste, le trajet de la gourde démontre qu’elle est restée concentrée dans une poignée de villes en Haïti. Tandis qu’avec les services comme Moncash ou Lajancash, le client peut être à Thiotte ou l’île à Vache, et effectuer ses transactions financières en toute quiétude.

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« En examinant les chiffres de la banque centrale, j’ai pu comprendre qu’en Haïti, il y a une grande exclusion lorsqu’il est question de transaction bancaire, affirme Kesner Pharel. À cause du manque d’évolution technologique, il n’y a pas une connexion internet fiable et stable à travers tout le pays. »

Le PDG du Groupe Croissance pointe du droit certaines faiblesses structurelles qui affectent les services de paiement électronique, et qui peuvent contraindre leur croissance, ou leur utilisation. Il pense notamment à la sécurité sur les routes, par rapport au transport des marchandises, l’énergie électrique, ou encore l’absence d’interopérabilité entre les différents fournisseurs e-commerce.

Par conséquent, Kesner Pharel pense qu’il faudrait mettre en place des politiques publiques qui prendraient en compte les besoins en paiement électronique de la population haïtienne. « Dans le monde post Covid-19, l’économie numérique sera encore beaucoup plus développée, et les entreprises haïtiennes sont un peu en retard, déplore-t-il. [C’est à] la CONATEL d’exercer un contrôle sur les institutions de communication, à la Banque centrale de contrôler la monnaie, tandis que la PNH doit avoir une unité de cyber sécurité. »

Hervia Dorsinville

Cet article a été modifié pour faire un usage plus précis du terme e-commerce. 1.2.2021 00.19

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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