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Charlotte Charles, la reine des masques en papier mâché à Jacmel

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Son travail très caractéristique et reconnaissable entre mille est apprécié de beaucoup de consommateurs d’arts

Il est 3 h de l’après-midi. Une odeur forte de poulet grillé emplit les rues de Jacmel. Au loin, une meringue du groupe Barikad Crew résonne. Des enfants pleurent devant des hommes déguisés en Charles Oscar, et qui portent des masques avec de grandes dents. En file indienne, un groupe de jeunes avec d’énormes masques en papier mâché sur la tête attendent leur tour pour le traditionnel défilé. Nous sommes au carnaval de Jacmel qui s’est déroulé le dimanche 20 février 2022.

Le carnaval de Jacmel, c’est avant tout ces masques, mais aussi les artisans qui les confectionnent. L’une des plus connues est Charlotte Charles. Nous la retrouvons ce jour-là dans son petit atelier, à quelques mètres de la rue Barranquilla qui reçoit les activités, Charlotte Charles peint ce qui ressemble à une tête d’éléphant. La célèbre artisane est assise sur une chaise en paille. Les cheveux attachés au-dessus de sa tête dans un chignon, elle se remémore son parcours, depuis ses débuts.

Une des masques de Charlotte Charles représentant un singe

Charlotte Charles est née le 15 novembre 1970, à Jacmel. Son grand-père, se souvient-elle, déchargeait les bateaux qui accostaient dans le port de Jacmel. « Ils transportaient du safran, des épices, de l’alcool, etc. Mon père aussi a travaillé dans les bateaux à une époque. Aujourd’hui tout cela ne se fait plus », confie-t-elle, un brin nostalgique.

Charlotte Charles n’est pas restée uniquement à Jacmel. Comme beaucoup d’autres jeunes de son âge, ses parents l’envoient à Port-au-Prince afin de poursuivre ses études secondaires. C’est là qu’elle rencontre celui qu’elle pensait être l’amour de sa vie : le père de sa seule et unique enfant.

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« J’avais dix-neuf ans, je ne savais même pas que j’étais enceinte. Ce n’est pas comme aujourd’hui où on est plus au courant sur les règles, etc. C’est lui qui a compris que j’étais enceinte. Il est allé en informer ma sœur avec qui je vivais à la capitale ».

Mais le père de l’enfant veut qu’elle avorte. Charles refuse. « Alors il est parti et j’ai pris soin de ma fille seule, confie avec émotion la créatrice, en peignant. Cette expérience m’a tellement traumatisée que je n’ai plus jamais voulu avoir d’autres enfants ».

Charles rentre à Jacmel après la naissance de sa fille. Une fois sur place, elle intègre en 1998 un atelier d’art et apprend à peindre avec plusieurs créateurs, dont Mario Charles.

« J’ai d’abord appris à peindre des tableaux. C’est par la suite que j’ai appris à faire du moulage et du papier mâché, en 2001 kay kominote atis yo. »

En 2002, elle intègre le Centre d’Art de Jacmel, où elle se perfectionne, et apprend les diverses théories de couleurs. La même année, elle ouvre son propre atelier. Elle y fait de la peinture sur toile.

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« J’ai ouvert mon premier atelier grâce à un homme de la ville qui me draguait. Je ne voulais pas retomber dans le même piège qu’avec le père de ma fille, donc j’ai posé une condition. Il devait me louer un espace pour commencer mon atelier, et il l’a fait. »

L’artiste prend une pause, et éclate de rire quand elle se rappelle cet épisode de sa vie. Selon elle, sans ce désastreux chapitre avec le père de sa fille, elle ne se serait inscrite ni à l’atelier d’art ni au Centre d’art et n’aurait pas appris à peindre. Elle croit qu’elle n’aurait pas non plus eu cet atelier qui, malgré des hauts et des bas, fait sa fierté.

L’atelier dont elle parle est composé d’une unique pièce dont les murs intérieurs, remplis de masques de dimensions variées, et de bijoux, sont peints en blanc. À même le sol sont posés des sculptures en bois et de futurs modèles à travailler.

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Quoique petit, cet atelier est une référence dans la ville de Jacmel. À quelques mètres du boulevard, il suffit de dire le nom de l’artisane pour qu’un chauffeur de taxi moto sache où vous déposer dans la ville.

Son travail très caractéristique et reconnaissable entre mille est apprécié de beaucoup de consommateurs d’arts. Plusieurs hôtels comptent parmi leurs décorations les têtes d’animaux qu’elle propose. Des particuliers achètent chez elle afin de décorer les murs de leurs maisons. L’artiste Kebert Bastien, dit Keb, a découvert par hasard le travail de Charlotte Charles, alors qu’il se promenait dans les rues de Jacmel.

« À cette époque, elle travaillait des têtes de femmes. J’ai tout de suite aimé la touche particulière de son travail, et sa créativité. J’ai acheté quelques pièces, et depuis je reviens chez elle dès que j’en ai l’occasion ».

Charles s’est aussi beaucoup fait connaître par le bouche-à-oreille. Keb, ainsi que plusieurs de ceux qui apprécient le travail de l’artisane, conseille régulièrement à ceux qui cherchent des décorations locales de passer à son atelier. Mais si son travail est très apprécié, il est aussi énormément copié, se plaint la créatrice.

« J’ai d’abord appris à peindre des tableaux. C’est par la suite que j’ai appris à faire du moulage et du papier mâché, en 2001 kay kominote atis yo. »

« Ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas une annexe du bureau des droits d’auteur à Jacmel, alors que c’est une ville artistique. J’étais la première à réaliser ces têtes, et mon travail a été par la suite repris par tout le monde. Je ne profite pas de ce que j’ai moi-même apporté à l’artisanat », regrette Charlotte Charles.

Si les œuvres de Charles sont autant copiées et revendues, c’est notamment parce qu’elle a fait école. Depuis plusieurs années elle reçoit des jeunes gens qu’elle laisse travailler avec elle et à qui elle apprend à peindre, et à réaliser le moulage pour les masques.

D’après Rose Marie Jean qui habite la ville de Jacmel, les principaux copistes sont ceux qui ont travaillé avec Charlotte Charles, et qui par la suite sont partis ouvrir leurs propres ateliers.

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À l’intérieur de l’espace de travail de Charles, un certificat honneur et mérite est accroché à l’un des murs. Il lui a été décerné par la Mission des Nations unies pour la stabilité en Haïti, et l’Organisation des Nations unies afin de saluer son courage et son travail après le séisme de 2010.

Frappée par le tremblement de terre du 12 janvier, Charles s’était abritée dans l’un des camps créés pour les victimes. Elle était responsable du sien, et assurait à ce titre, avec les autorités, l’acheminement de l’aide apportée aux victimes.

Oeuvre de Charlotte Charles

« J’ai été frappée à la tête parce que je me suis opposée à ce que ceux qui n’étaient pas vraiment touchés pendant le tremblement de terre bénéficient de l’aide prévue pour les victimes. J’ai une cicatrice sous mes locks qui date de cette époque », raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Aujourd’hui encore, cet événement la traumatise.

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Mais aujourd’hui, l’atelier de Charles, active depuis 2006, n’est plus ce qu’il était. La crise politique, exacerbée par les dernières années d’instabilité et l’insécurité ont affecté son commerce. Sans compter le Covid-19, qui a causé le départ d’une bonne partie de sa clientèle, tant locale qu’internationale.

Malgré les promesses de commandes de quelques particuliers, Charlotte Charles craint de devoir bientôt fermer son atelier si la situation ne s’améliore pas.

 

Image de couverture : Charlotte Charles tenant en main une de ses oeuvres. Valerie Baeriswyl.

Photos : Valerie Baeriswyl

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Melissa Beralus
Melissa Béralus est diplômée en beaux-arts de l’École Nationale des Arts d’Haïti, étudiante en Histoire de l’Art et Archéologie. Peintre et écrivain, elle enseigne actuellement le créole haïtien et le dessin à l’école secondaire.

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