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Ignorés en Haïti, ces «artistes des déchets» sont célébrés ailleurs

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Les déchets servent de matières premières au travail de l’atelier « Atis rezistans ». Ce regroupement d’artistes internationalement reconnu n’attire pourtant pas la grande foule en Haïti

Atis Rezistans réunit plusieurs dizaines d’artistes, essentiellement des sculpteurs, et constitue un des principaux centres de production artistique en plein cœur du centre-ville, à Port-au-Prince.

Ces artistes travaillent avec ce qu’ils peuvent trouver dans leur environnement immédiat : morceaux de tôle, pièces de voiture, capsules de canettes, fil de fer, grillages, caoutchouc, déchets de cuir, vis, écrous, morceaux de jouets, carton…

Ils accouchent des œuvres sculpturales réussies et admirées, principalement en dehors d’Haïti. Ces productions touchent à des thématiques inspirées du vaudou et de la situation socioéconomique du pays.

Certains membres d’Atis Rezistans exposent leurs travaux dans le monde entier. L’accueil et la reconnaissance se révèlent froids à l’intérieur du pays.

Peu d’Haïtiens achètent les œuvres produites

Gilel Aristilde est l’un des artistes du mouvement Atis Rezistans. Âgé d’une trentaine d’années, il a été initié à l’art de récupération par le sculpteur André Eugène, son mentor. Il fait savoir que « peu d’Haïtiens dans le pays achètent les œuvres produites. En deux mois, on ne comptera pas plus de cinq visiteurs haïtiens dans la galerie Atis Rezistans. [Pour eux, ce sont des œuvres mystiques]. »

Les œuvres de Gilel Aristilde, comme d’autres jeunes de l’atelier, participent pourtant à des expositions prestigieuses internationales comme en Suède à Stockholm.

En Haïti, l’art est vraiment négligé et tout le monde suit la politique, prolonge André Eugène. La galerie d’art de l’atelier porte le nom de ce sculpteur haïtien. Il a commencé par la traditionnelle sculpture en bois qui se pratiquait depuis des lustres dans la communauté de la Grand-rue.

Eugène explique qu’il y a une vingtaine d’artistes haïtiens qui exposent leurs œuvres dans la galerie. « Et, des citoyens haïtiens me demandent souvent : à quoi sert l’art puisqu’il est une fin en soi ? Je leur réponds à chaque fois qu’il n’y a que les choses inutiles qui donnent du prix à la vie. Vivre est bien, mais jouir de la vie, en être conscient, comprendre, sentir est mieux ».

Campagne anti-superstitieuse

Depuis quelques années, la sculpture est devenue dans l’art contemporain un art majeur. Cependant, depuis la période coloniale, toutes les pratiques liées peu ou prou au vaudou ou à la culture populaire quand elles ne sont pas condamnées sont qualifiées d’activités magiques y compris les remèdes naturels. C’est le cas de l’art de récupération.

« Toute forme de statue étant considérée comme objet de superstition, il y a des gens qui se tiennent devant l’entrée de l’atelier pour nous prêcher. Parfois, certains prédicateurs montrent une attitude violente envers nos œuvres », révèle Gilel Aristilde.

Lisez également: Hérold Pierre-Louis: l’artiste de la Grand Rue qui veut rester « Timoun »

Michel Philippe Lerebours, docteur en histoire de l’art et archéologie, est l’auteur de Haïti et ses peintres de 1804 à 1980, Souffrance et espoirs d’un peuple. Dans cet ouvrage, il soutient que la plus grave conséquence de l’action de l’Église catholique contre le vaudou est la perte de l’origine et du développement de l’art populaire.

Toute la difficulté de réception de la sculpture en Haïti, confirme Sterlin Ulysse, vice-doyen de l’IERAH/ISERSS, trouve son explication dans la répression contre le vaudou.

Dans le cas d’Haïti, Sterlin Ulysse explique que si le constat prouve que, du point de vue religieux, « la campagne de rejeter » a échoué, « du point de vue artistique, les répressions contre le vaudou ont alimenté une certaine crainte de la sculpture. »

Sans les touristes, Atis Rezistans est à l’agonie

Finalement, ce sont les touristes étrangers qui principalement achètent les œuvres produits par Atis Rezistans. Cependant, la crise politique des derniers mois rend la situation compliquée. « Nous avons passé une année de dur labeur. Il n’y a pas de touristes. Personne ne vient nous visiter dans cette zone de non-droit », explique Eugène.

Pour survivre, l’actuel leader du mouvement fait savoir qu’ils comptent sur les opportunités offertes à l’extérieur du pays. « Nous exposons nos œuvres beaucoup plus à l’étranger, dans les grandes expositions internationales. Sinon, les artistes n’auraient pas les moyens de [survivre] », dit Eugène.

L’État n’offre aucun accompagnement

Les autorités étatiques figurent dans la liste des absents. « Le ministère de l’Environnement devrait nous accompagner, mais ce n’est pas le cas », précise Eugène. Or, continue-t-il, « avec la dégradation de l’environnement, nous nous occupons d’une partie des débris et les intégrons dans l’artisanat haïtien. Nous présentons des œuvres très riches. Et surtout, la création de l’atelier est issue d’une volonté de protéger l’environnement. »

Par ailleurs, le secteur culturel, toutes catégories confondues, n’a hérité que de 1,38 milliard de gourdes dans le dernier budget estimé à 144 milliards de gourdes voté par le Parlement.

Commentaires

Snayder Pierre Louis
Journaliste à Ayibopost. Je m'intéresse à la politique et à la culture.

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