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Qu’aurait été ma vie avec lui ?

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Je me rappelle de ce gamin chétif qui aimait m’admirer de loin. Il venait souvent à la maison pour voir mon frère tandis que ses yeux cherchaient les miens. Il a été mon premier ami mais aussi mon premier amour. Je ne savais pas encore que le sourire qui illuminait son visage timide était de l’amour ni que le collier artisanal de l’amitié qu’il m’avait offert pour mes 10 ans deviendrait l’un de mes bijoux les plus précieux.

Quand j’ai fait sa connaissance du haut de mes 8 ans, tout ce que je voyais, c’était un beau et grand garçon qui voulait être mon ami, qui me laissait gagner aux billes et qui parfois me regardait bizarrement. Il ne trouvait pas mes poupées nulles contrairement à mon frère donc je l’aimais bien. Puis, le gamin chétif qu’il était s’est transformé en adolescent dégingandé et mon père a commencé à m’interdire certaines choses comme le voir trop souvent. Nous utilisions des tonnes de subterfuges pour garder cette habitude intacte car il était mon meilleur ami, le seul à comprendre l’adolescente problématique que j’étais devenue. Il était le seul avec qui je pouvais parler librement de mes coups de foudre. Je crois bien que j’étais la seule à ne pas voir qu’il était amoureux de moi. Souvent, on allait sur ce grand terrain vague, sous le grand manguier baptisé notre refuge et là, on refaisait le monde.

J’enchaînais les coups de cœur et il était mon fort, mon roc, m’abritant toujours en temps de  tempête. Aussi normal d’avoir mes deux yeux, aussi normal le fait de l’avoir lui. Trop obnubilée par l’idéal masculin que me montrait mes romans et films à l’eau de rose, je ne voyais pas que tout ce qu’il faisait était inspiré par l’amour. Puis un soir d’automne, mes yeux se sont ouverts et depuis rien ne fut comme avant : nous avons connus nos premiers baisers volés, j’inventais des envies de fritures le soir rien que pour le voir… Je connaissais de vrais moments de bonheur.

Puis mes parents ont eu vent de la chose et m’ont catégoriquement interdit de le voir. Mon père m’a dit qu’il n’était pas fait pour moi tout simplement. J’étais cloitrée chez moi toujours sous surveillance et les rares fois que je le croisais dans la rue, je pouvais voir toute sa souffrance dans ses yeux. Mais, nous étions jeunes et braver mes parents était juste impensable. De l’eau a donc coulé sous les ponts. Il a terminé ses études classiques puis à voyager pour des études supérieures. Je suis restée au pays, j’ai été à l’université puis tout fraichement diplômée, j’ai épousée l’homme avec qui je sortais depuis deux ans avec la bénédiction paternelle….

J’avais toujours eu envie de voyager, de connaitre de nouveaux paysages mais sans jamais le faire. Comme le dit si bien mon père : « une femme qui n’est pas mariée n’est pas respectable ». Donc, les années ont passé, je suis devenue respectable avec un mari bien comme il faut, qui parle souvent affaires avec mon père, qui apporte des fleurs à ma mère et qui m’a offert deux beaux enfants avec une jolie maison mais surtout avec une vie bien vide.

Il a commencé a enchainer les maitresses dès notre première année de mariage. Au début j’ai protesté, j’ai crié mais quand j’ai remarqué que mes protestations s’accompagnaient de gifles en guise de réponses, je me suis tue. Comme le disait ma mère, du moment qu’il rentrât à la maison tous les soirs, ca m’allait.

Je sais que ce n’est pas une vie pour moi mais après 22 ans, ai-je encore le droit de me révolter ?

Aujourd’hui pourtant, dans l’allée de ce supermarché, je me retrouve face à ce premier amour qui s’est transformé en un homme magnifique, poussant un caddy à côté d’une femme. C’est apparemment la sienne, elle est enceinte jusqu’aux yeux et tient par la main un bambin qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son père. Quand je vois la façon dont il caresse son ventre et quand je vois cette lueur d’amour qu’il a dans ses yeux et qui me rappelle la façon « bizarre » qu’il avait de me regarder : au creux de mon cœur, je ne peux m’empêcher de me demander ce que ma vie aurait été avec lui.

Jean Wenshe R. C.

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