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« Matriyaka »: le dernier son du rappeur Geewee qui attaque les privilèges exclusifs des hommes

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Les artistes doivent aussi s’attaquer aux problèmes sociaux ; Geewee s’en prend au patriarcat qui minimise la place des femmes dans les sociétés.

 

Durant ces deux dernières décennies, les rappeurs sont devenus très nombreux dans le milieu musical haïtien. Si certains s’adonnent au rap commercial et au divertissement, d’autres choisissent la voie de la contestation – celle qui critique et revendique un mieux être au lieu de chercher à conquérir à tout prix les sympathies ici et là.

Parmi ces quelques rares artistes figure Geewee Never Die qui, dans ses œuvres musicales, choisit de faire du “rap conscient”. Ses multiples œuvres peuvent en témoigner. « Matriyaka », son dernier clip en date, n’est qu’un titre parmi tant d’autres.

Dans cette œuvre de quatre minutes et douze secondes, l’interprète de « Jomalie » tire à boulets rouges sur la société patriarcale haïtienne et propose des pistes de solutions.

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Combattre à tout prix le patriarcat

Le patriarcat est dans son acception moderne, selon le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, « une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes, à l’exclusion explicite des femmes ». Dans ces types de société, l’homme occupe une position mythique où on est censé lui octroyer une autorité et des droits sur les personnes dépendant de lui.

Pour Sandy Larose, auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques sur le Hip-hop, en analysant « Matriyaka », il a pu voir à travers cette composition une critique du système social, économique et politique du monde. « Le texte évoque le patriarcat comme un système de valeur qui est, en grande partie, responsable de nos maux – des maux d’Haïti », a t-il constaté.

Dans la société haïtienne, et dans presque toutes les sociétés humaines d’ailleurs, cette organisation sociale est bien flagrante : dans les liens juridiques du mariage, c’est la femme qui porte le nom de famille de son mari et non l’inverse ; c’est généralement aussi les hommes qui font de la politique active et qui en conséquence occupent les postes les plus importants ; pareil cas dans certaines familles où c’est l’homme qui travaille et qui du coup devient le mal dominant du froyer.

Pour illustrer cette disparité entre l’homme et la femme dans la société, Geewee prend pour exemple le fameux aphorisme populaire qui affirme que « derrière chaque homme qui réussit se trouve une femme ». Selon ses analyses, dans une société où les hommes et les femmes sont sur un même pied d’égalité, on aurait dit plutôt « à côté de chaque homme qui réussit se trouve une femme ».

Le rappeur de 33 ans soutient que les Haïtiens ont hérité de ce comportement de la France, des États-Unis ou de l’Occident tout court. Geewee croit mordicus qu’il faut combattre à tout prix le patriarcat. C’est ainsi qu’il qualifie cette organisation sociale comme « une pensée globale qui va à l’encontre du bien-être social, de la liberté, de l’humanité et de la morale ».

Patriyaka a, s on sistèm panse global, anti byennèt, anti libète-mounite, anti moral…

Une contre-balance

Il faut une contre-balance pour combattre le patriarcat. Mais l’étudiant finissant en anthropo-sociologie à la Faculté d’Ethnologie (FE-UEH) pense que le féminisme n’est pas de taille à affronter le patriarcat.

« Le féminisme est un mouvement restreint. C’est une particularité dans un problème beaucoup plus global et général. En conséquence, il ne peut pas cerner le système de pensées matriarcales dans toutes ses dimensions.»

« Les femmes qui se disent féministes militent pour faire valoir leurs droits. Dans leurs revendications, elles demandent que ces droits soient le même pour tous, indépendamment du genre. Mais en voulant changer ce système, elles oublient souvent que les règles de droit pour lesquelles elles militent sont conventionnelles. Ce sont des règles qui ont été préalablement établies par les Occidentaux qui sont eux aussi les pères du système », avance Geewee.

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En guise d’illustration, le rappeur engagé prend pour exemple les femmes blanches qui se disaient féministes et qui militaient dans la seconde moitié du 20e siècle. « Alors qu’elles exigeaient que les femmes jouissent des mêmes droits et privilèges sociaux-politiques que les hommes, elles avaient encore des domestiques noir.e.s dans leur maison ».

Selon le professeur Sandy Larose, en analysant le texte de l’artiste, en suivant aussi son argumentaire, tire la conclusion que Geewee a gagné le pari en tentant de critiquer, dénoncer et proposer, à travers une seule et même chanson, un modèle de société où il fait bon vivre.

Dans la foulée, le professeur de Psychologie sociale à la Faculté d’Ethnologie dit comprendre les argumentaires de l’artiste sur le mouvement féministe qui, selon lui, est pris au piège du système. Car, poursuit-il, c’est souvent le Ôte-toi de là que je m’y mette » qui prime.

L’écrivain en avait déjà parlé à travers son ouvrage (en collaboration avec Ginette Francilus Sanon) intitulé Femme, identité et chrétienté. Dans cette œuvre, les deux auteurs ont traité ce problème en profondeur.

« Geewee a gagné le pari en tentant de critiquer, dénoncer et proposer, à travers une seule et même chanson, un modèle de société où il fait bon vivre ».

« On propose un discours décolonial du féminisme – un féminisme haïtien qui se défait du patriarcat est possible. Le féminisme haïtien doit se défaire du féminisme occidental. Les Occidentaux ont beaucoup à apprendre d’Haïti en ce qui concerne les droits de l’humain et de l’universalisme. Si par exemple la plupart des rappeurs veulent être toujours plus tape-à-l’œil (Chang, 2006), c’est parce qu’ils sont pris dans le piège du système capitaliste », a écrit l’auteur.

A côté de chaque homme qui réussit se trouve une femme

À en croire l’auteur de Rap, Identité et Université, construction identitaire des rappeurs à l’université, « Matriyaka » permet de comprendre que l’université participe dans la construction identitaire des rappeurs, au sens où les artistes sont porteurs d’un discours académique, universitaire et critique sur le monde social (Larose & Exantus, 2021).

Dans la même veine, Sandy Larose demande à ceux qui font le rap Swag Bitch Party : « Est-ce que vous vivez vraiment dans le luxe ? Vous n’avez pas d’autres préoccupations ? Qu’est ce qui vous touche ? »

Mais malgré cela, l’écrivain croit encore que la génération du hip-hop peut prendre collectivement position et affirmer des valeurs.

C’est en ce sens qu’il affirme que le problème social – les inégalités – le rap conscient, sont les thématiques que les gens les plus avisés s’attendent du hip-hop haïtien. « En évoquant cela je pense particulièrement à Master Dji, 35 Zile ou DJ Kool Herc. Que les rappeurs entament un dialogue avec les gens ».

Jimmy Larose

Photo de couverture: Geewee Never Die

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Jimmy Larose
Plus connu sous le nom de Jim Larose, Jimmy est auteur, juriste, professeur d’anglais et journaliste-rédacteur à AyiboPost depuis septembre 2021. Passionné de la plume, il prépare son premier ouvrage titré : « Essai sur la chute libre d’Haïti et son système éducatif »

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