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Le fléau des mariages forcés en Haïti

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Le mariage forcé est l’une des causes du viol et des violences conjugales

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Dans beaucoup d’églises, les rapports sexuels avant le mariage, voire une grossesse en dehors de ces « liens sacrés », sont un péché. Les fautifs, surtout pour la grossesse, doivent régulariser leur situation en se mariant, s’ils veulent continuer à faire partie de l’assemblée.

Hector a 24 ans et sa femme en a 22. Membres d’une église de Dieu à Delmas 33, les deux jeunes gens se sont mariés il y a maintenant un peu plus de 6 mois, du fait qu’ils attendaient un enfant.

« Tout s’est passé extrêmement vite », se remémore le désormais père de famille. « On a caché la grossesse pendant plusieurs mois, avant de la révéler à nos parents qui l’ont plutôt mal prise. À côté de mes parents qui m’ont traité de tous les noms, ceux de ma femme me mettaient la pression pour que le mariage ait lieu avant la naissance du bébé. Ceci m’a alors poussé à mettre l’église au courant de la situation. Et une fois chose faite, ce furent les préparatifs pour notre mariage qui a été célébré dans une école ».

Leur budget ne pouvant pas supporter plus, les jeunes ont loué pour l’occasion une partie d’une institution scolaire. « Les mariages de femmes enceintes sont considérés comme impurs et ne sont pas célébrés à l’intérieur des temples. » Plusieurs fidèles de l’assemblée sont venus assister à l’union célébrée par le pasteur principal.

« S’il n’y avait pas cette grossesse, je ne me serais jamais marié », confie Hector. Sa fille Keisha, venue au monde après deux mois de mariage, est aujourd’hui âgée de cinq mois. « Elle est belle, elle a deux parents qui feront tout pour la protéger », mais cela ne supprime pas le fait que ce très jeune père reconnaisse qu’il « n’était pas prêt pour ce rôle. »

De lourdes conséquences

Dans certaines religions chrétiennes, le divorce est reconnu uniquement si les divorcés sont d’accord pour passer seuls le restant de leurs jours. En ce sens, demander à quelqu’un de se marier reviendrait à lui demander de supporter même les violences. Or, pour la gynécologue obstétricienne, Ghada Hatem, se marier alors qu’on ne le voulait pas ou encore sans y avoir été préparé peut conduire à des violences.

Se marier alors qu’on ne le voulait pas ou encore sans y avoir été préparé peut conduire à des violences.

Dans une interview accordée à RFI en janvier dernier, la spécialiste franco-libanaise prend le mariage forcé comme l’une des causes du viol conjugal et des violences dans les couples. « Quand on est marié de force, Dr Hatem reconnaît que l’on peut ne pas avoir envie de faire l’amour avec l’autre. Dans la majorité des cas, il arrive que « le mari viole sa femme puisque les rapports sexuels ne sont pas consentis. Et comme elle refuse, il se sent autorisé à la frapper. »

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Un sentiment de violence permanent, une posture de santé qui n’est pas très bonne, une très mauvaise estime de soi… les conséquences du mariage forcé sont multiples selon Dr Hatem. « La première est un sentiment de colère permanent qui ne vous quitte pas parce qu’on vous a volé votre droit de décider de votre vie ».

Le mariage ne devrait pas être une punition. Mais « la société inflige cette forme d’engagement comme telle », regrette la féministe Vanessa Jeudi. Cependant, l’artiste ne se donne « nul droit de juger le choix de qui que ce soit ou de prétendre savoir quel mode de vie doit choisir une personne. »

« Ce qui devrait primer c’est la liberté individuelle. Parce qu’une jeune femme qui tombe enceinte est encore libre d’écrire sa propre histoire comme bon lui semble. On n’a pas le droit de tuer l’histoire de quiconque en lui imposant de se lier pour la vie à un autre ».

La militante féministe continue de croire que « se marier avec une seule personne ou avoir plusieurs partenaires sexuels devrait être des décisions personnelles et non le résultat des contraintes d’une société obligeant à être de telle ou telle autre manière ».

Des sanctions sur mesure

Polyte Antoine est pasteur à l’église de Dieu de Siloe. Selon lui, les sanctions ne sont pas appliquées de la même façon à l’homme ou à la femme. « Elles sont prises en fonction de qui est la personne ayant enfreint les règles, mais aussi de son sexe », affirme le révérend.

« Depuis les temps anciens, l’homme a toujours bénéficié d’une plus grande liberté sexuelle que la femme, poursuit Antoine. Ce qui fait que le regard porté sur la femme se révèle bien plus critique que celui porté sur l’homme. Et ce, pour les mêmes fautes ».

Pour Déborah, membre de la même assemblée protestante que Hector, « certaines autorités religieuses exagèrent dans leur manière de procéder ». La jeune femme pointe du doigt « l’excès de zèle » de ces personnes qui bien parfois finissent par transformer un jour qui devrait être l’un des plus heureux de la vie d’une personne en sujet de honte.

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À titre d’exemple, la choriste dans le chœur d’adoration de son église raconte avoir assisté, il y a quelques années, au mariage d’une des amies de sa sœur qui a été célébré sur la cour du bâtiment religieux dont les deux sont encore membres aujourd’hui. « Également protestante, la jeune femme tombée enceinte a non seulement été contrainte de se marier, elle a dû subir une humiliation qu’on l’a poussé à croire qu’elle méritait : elle a été mariée non loin des toilettes de l’église ».

Formellement, ces principes autour du sexe et des grossesses avant le mariage existent surtout pour protéger les jeunes filles. Polyte Antoine prend l’exemple du roi Salomon qui avait des épouses et des concubines par centaine, tandis que ces mêmes femmes pouvaient être condamnées pour adultère si elles voyaient d’autres hommes.

Aujourd’hui, ces idées empreintes de misogynie sont dénoncées. Mais les discours encourageant l’infidélité sexuelle des hommes persistent et suffisent au révérend pour croire en une obligation de la femme à devoir préserver sa virginité. Ainsi, dit l’homme de Dieu, « non seulement la femme qui veut réellement respecter les instructions bibliques se doit d’être vertueuse en respectant les limites fixées pour avoir des rapports sexuels, une femme qui se marie vierge inspirera davantage de confiance et de respect à son mari puisqu’elle aura su se contenir malgré les nombreuses tentations ».

Une affaire de réputation

Souvent, le recours au mariage forcé pour cause de grossesse se fait pour protéger le nom et la réputation de la famille. Dans ces cas, une grossesse hors mariage se trouve considérée comme un déshonneur.

Les responsables d’églises protestantes ou catholiques comprennent l’obligation légale du consentement pour assurer la validité des mariages. Ils brandissent les menaces de sanctions pour guider les couples vers l’union forcée.

Polyte Antoine précise qu’il n’a jamais forcé quiconque à prendre pareille décision. « Si deux jeunes se marient, je m’assure qu’il s’agit bien de leur choix. S’ils sont mineurs, leurs parents devront consentir à leur union ou il n’y aura pas de mariage ».

Néanmoins, le pasteur de l’église de Dieu de Siloe affirme que les concernés seront quand même punis pour avoir violé les principes établis.

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Contrairement à la femme, l’homme paiera immédiatement les conséquences des rapports sexuels avant le mariage. « Il sera interdit de contribuer à la réalisation de toutes les formes d’activités de l’église, et ne pourra pas participer aux réunions de la sainte cène ».

Les sanctions vont bien plus loin chez les témoins de Jéhovah. Si pour les pentecôtistes, il est simplement question de limiter l’homme dans ses fonctions, les témoins de Jéhovah eux coupent tous liens avec les accusés, rapporte Mike, un témoin de Jéhovah.

S’agissant de l’homme qui refuse de reconnaître l’enfant qui est le sien, il sera tout simplement ignoré. « Il ne sera ni salué par les membres de son assemblée ni abordé par ces derniers qui ne lui adresseront plus la parole jusqu’à sa repentance ».

Et au cas où les deux coupables de fornication continueraient à se fréquenter alors qu’ils refusent de se marier, ils seront considérés comme des concubins. Ainsi, contrairement aux valeurs pentecôtistes qui écartent la femme de toute sanction durant sa grossesse, celles des Témoins de Jéhovah châtient la femme dès le début, pareillement à son compagnon.

L’homme qui refuse de reconnaître l’enfant qui est le sien sera tout simplement ignoré. Il ne sera ni salué par les membres de son assemblée ni abordé par ces derniers qui ne lui adresseront plus la parole jusqu’à sa repentance

« Pour ne pas sanctionner spirituellement son enfant, aucune forme de sanction ne sera prise contre la femme avant son accouchement, ni pendant les trois premiers mois d’allaitement, avance », le pasteur. Cette mesure s’applique aussi aux femmes qui, préférant vivre seules, refusent de se marier malgré leur grossesse.

Les sanctions ne sont donc pas uniformes. Car « plus les personnes occupent une place importante, plus leurs peines seront alourdies ».

Le mariage comme punition

Vanessa jeudi se classe dans une autre catégorie dite anti-mariage. Pour avoir connu de nombreuses personnes brisées parce qu’elles avaient dit oui pour le meilleur et pour le pire, la jeune chanteuse prône l’union libre en lieu et place du mariage.

« Toute personne devrait être libre de partir quand elle le souhaite parce que le changement fait partie de la vie en elle-même. Rien ne dit que dans dix ans, je serai encore la même personne que je suis aujourd’hui. Autrement dit, je peux ne plus embrasser les mêmes valeurs, ne plus avoir les mêmes goûts, et aussi ne plus aimer la personne avec laquelle j’entretenais une quelconque relation. »

En demandant alors à quelqu’un de jurer de rester avec quelqu’un jusqu’à la mort, Jeudi estime qu’on lui demande du même coup de ne plus tenir compte du dynamisme de la vie et de se résigner à supporter tous les abus qui pourraient résulter de son engagement.

D’ailleurs, narre la militante des droits des femmes, « le mariage est une institution occidentale qui a été importée du temps de la colonisation. »

Tel que nous le connaissons, le mariage n’a donc pas toujours fait partie de notre forme d’organisation de la vie et de la famille. Nos ancêtres ne se mariaient pas, ils étaient « plase ».

Cette pratique d’une dimension bien plus spirituelle est d’autant plus très présente dans la religion vaudou. S’il est fréquent de voir des adeptes du vaudou qui sont mariés à des « lwa », il l’est moins entre les personnes. Didier Dominique qui est un grand prêtre vaudou explique que « nombreux sont les houngans, mambos ou tout autre adepte du secteur à trouver un ou une compagne avec qui vivre sans n’avoir jamais prêté serment devant qui que ce soit ».

Se marier n’est donc pas une nécessité pour Dominique et jeudi qui, tous deux non chrétiens, voient dans « le plasay » un engagement libre et sans contrainte préférable au mariage. À l’intérieur de cette institution « européenne » qu’est le mariage, « la femme disparaît presque en tant que Sujet pour exister que par et pour l’homme », souligne Vanessa jeudi qui a grandi dans une famille chrétienne respectueuse des principes matrimoniaux. C’est ce qu’elle identifie comme l’existence du rapport de force entre l’homme et la femme, basé sur « le modèle de patriarcat de la société qui est conséquemment imbriqué au sein de la famille ».

Rebecca Bruny

 

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Rebecca Bruny
Rebecca Bruny est journaliste à AyiboPost. Passionnée d’écriture, elle a été première lauréate du concours littéraire national organisé par la Société Haïtienne d’Aide aux Aveugles (SHAA) en 2017. Diplômée en journalisme en 2020, Bruny a été première lauréate de sa promotion. Elle est étudiante en philosophie à l'Ecole normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti

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