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Kendra…

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J’avais six ans quand papa nous a laissĂ©es. Je revois encore notre mère lui courir après, jusqu’à se blesser les pieds. Tout ça, pour l’empĂŞcher de partir et de nous abandonner. Je n’avais  pas compris toute la scène mais j’ai ressenti la tristesse de maman, sa colère. Je revois encore le visage affligĂ© de ma sĹ“ur aĂ®nĂ©e, Kendra,  qui me prit dans ses bras pour me calmer et m’empĂŞcher de courir après papa.

Je l’entends encore me murmurer Ă  l’oreille en me serrant :“Laisse-le partir Ezou, laisse-le.”

Papa n’emporta pas que ses bagages avec lui ce jour-lĂ , il emporta par la mĂŞme occasion l’humeur enjouĂ©e de maman. Et tout ce qui resta d’elle, fut une femme maussade et irritĂ©e. Elle parlait peu. Et les rares fois qu’elle le faisait, c’était pour hurler. De plus, elle s’adonnait Ă  des sorties nocturnes rĂ©pĂ©titives. Ma sĹ“ur Ă©tait donc celle qui s’occupait de moi tant bien que mal. On passait des  journĂ©es entières Ă  la maison, on n’allait plus Ă  l’école.

« Les filles, vous allez faire une PAUSE », nous a-t-elle dit, pour toute explication, un jour.

Tous les soirs, nous guettions sa venue. Parfois, elle nous ramenait de la friture, d’autres fois du spaghetti. Mais le plus souvent, c’Ă©tait du pain sec que l’on mangeait avec notre breuvage prĂ©fĂ©rĂ©: de l’eau sucrĂ©e. Des fois, elle rentrait toute saoĂ»le, avec un Ĺ“il au beurre noir et des lèvres enflĂ©es. La seule chose qui ne changeait pas, c’est qu’elle rentrait toujours accompagnĂ©e d’un soit disant « oncle », ce qui nous en faisait beaucoup. Et quand ils venaient Ă  la maison, Kendra s’enfermait dans la chambre avec moi et on n’en ressortait que lorsqu’ils Ă©taient partis. Il y avait un en particulier qui venait plus souvent que les autres, c’Ă©tait  ONCLE BEN. Lui, il  venait si souvent  Ă  la maison qu’un beau jour, il n’en est plus reparti et nous n’avons plus revu les autres.  Et pour couronner le tout, un beau jour , maman nous annonça que dĂ©sormais, c’Ă©tait lui notre nouveau papa. Confuse, je lui avais donc demandĂ© si les oncles pouvaient ĂŞtre, en mĂŞme temps, des pères. Mais pour toute rĂ©ponse, je n’avais eu droit qu’au silence mĂ©prisant  de maman et le regard sinistre de PAPA Ben.

Dès lors, les choses avaient beaucoup changĂ©. Ben Ă©tait tout le temps dans le salon en train de regarder la tĂ©lĂ©. Il avait un penchant accru pour la bière et les cigarettes. Puis, Kendra commenca Ă  changer Ă  son tour. Sa transformation, soudaine, n’avait aucun rapport avec moi, mais plutot avec maman et surtout Ben. Elle passait plus de temps Ă  la salle de bain que n’importe oĂą ailleurs Ă  la maison. Les engueulades entre maman et elle finirent par aboutir au combat. J’avais aussi croisĂ© Ben Ă  maintes reprises en train de sortir de la chambre de ma sĹ“ur, après l’avoir entendu pleuré…..

Puis un jour, Kendra passa presque toute la matinĂ©e dans la salle de bain. Ben, qui n’arrĂŞtait pas de cogner sur la porte, avait fini par l’enfoncer. Quand j’accourus derrière lui pour retrouver ma sĹ“ur, elle Ă©tait couchĂ©e par terre les yeux fixant le plafond et son sang baignant le sol. Elle s’était tailladĂ©e les poignets avec un rasoir. C’était la dernière fois que j’avais vu ma sĹ“ur.

Elle m’avait abandonné par ce geste. Notre mère avait quitté la maison pendant quelques jours pour y revenir malade, folle et désorientée suite à cela.  J’étais donc restée toute seule…… Seule avec Ben !

La salle de bain devint donc mon endroit prĂ©fĂ©rĂ©. Je compris pourquoi elle Ă©tait devenue Ă©galement celui de ma sĹ“ur. Quel meilleur endroit pour soigner ses plaies ? Pour panser les Ă©corchures de ses organes intimes ? Pour pleurer sur son sort ? Pour prendre un long bain juste dans l’espoir d’enlever la souillure? Ces saletĂ©s encrĂ©es sur ma peau grâce aux supplices obscènes que m’infligeait mon nouveau père.….

L’image de ma sĹ“ur Ă©tendue sur le plancher me revenait tout le temps en mĂ©moire, quand j’Ă©tais sous la douche, essayant de dĂ©barrasser mon corps de l’odeur de Ben. Ou alors, quand je guettais ses pas dans le couloir, sachant que cette nuit encore, il me rendrait visite. Et Ă  chaque fois, il y avait cette peur qui nouait ma gorge allant jusqu’à m’empĂŞcher de respirer. Mon cĹ“ur battait si fort que je pensais que ma cage thoracique allait cĂ©der. Etait-ce ainsi que ma sĹ“ur s’Ă©tait sentie avant de se suicider? Etait-ce ainsi que la mort procĂ©dait pour mettre un terme Ă  la flânerie de la vie ?

Si oui, moi, la mort m’emportait presque toutes les nuits.

Mais cette nuit allait être la dernière où je mourrais…..

Je ne savais pas comment mais tout comme Kendra, BEN allait me quitter à son tour.

Pas de son plein grĂ©, mais disons que j’allais l’aider Ă  partir pour ne plus jamais revenir……

Nanine

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