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Dimitri Hérard fait l’objet d’une enquête aux Etats-Unis pour trafic d’armes en Haiti

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Cet article est publié en collaboration avec nos partenaires du Centre de recherche économique et politique (CEPR). La version originale est disponible ici.

Dimitri Herard, le chef de l’Unité de sécurité générale du Palais national (USGPN), fait l’objet d’une enquête des forces de l’ordre américaines liée au trafic d’armes en Haïti, selon de multiples sources tant à l’intérieur d’Haïti qu’aux États-Unis. 

Plus tôt cette semaine, le président d’Haïti a été assassiné dans ce que des responsables du gouvernement haïtien ont prétendu être un raid d’un commando d’élite, sur la résidence privée du président. En tant que chef de la garde du palais, Hérard est l’une des personnes responsables de la sécurité du président. L’USGPN s’occupe de la sécurisation du palais et de la résidence privée du président.

Jeudi 8 juillet, le commissaire du Gouvernement de Port-au-Prince a demandé à Herard de se présenter pour un interrogatoire en lien avec l’assassinat du président Jovenel Moïse. Une source proche du président décédé, requerant  l’anonymat par crainte pour sa vie, a affirmé que Moïse était personnellement au courant de l’enquête américaine sur Hérard, et que le président avait dit que « les États-Unis s’en occupaient ».

Herard, en 2012, faisait partie d’un petit groupe d’Haïtiens envoyés en Équateur sous la direction du président de l’époque, Michel Martelly, pour s’entraîner à l’Académie militaire Eloy Alfaro. Il est finalement entré dans la garde du palais présidentiel et est devenu chef de l’USGPN en février 2017 après l’investiture de Moïse. Malgré son poste au sein de l’USGPN, Herard exploite également une société de sécurité privée. Cette pratique, bien qu’il s’agisse d’un conflit d’intérêt évident, est devenue de plus en plus courante parmi les policiers ces dernières années.

En avril 2020, Carl Frederic Martin, un Haïtiano-américain et ancien officier de la marine américaine, et la sœur de Dimitri Herard, ont créé Tradex Haiti S.A., une société de sécurité. Une autre société, celle-ci basée en Floride et détenue par Martin, a reçu un contrat de 73 000 $ du Département d’État en novembre 2019 pour fournir des « kits anti-émeute » pour une unité spécialisée de la Police nationale d’Haïti (PNH).

Fin août 2020, j’ai écrit un article sur le contrat de Martin avec le département d’État, la nouvelle société de sécurité formée avec un parent de Hérard, et leurs tentatives de créer une société de fabrication d’armes appelée HOFSA. Les activités de Martin et Hérard ont commencé juste après l’arrestation de l’homme d’affaires Aby Larco, accusé d’être une source importante de trafic d’armes en Haïti. Larco et Martin avaient formé une société de sécurité ensemble des années plus tôt, bien qu’ils aient finalement mis fin au partenariat. Sept jours après l’arrestation de Larco, Martin et un parent de Herard ont déposé les documents nécessaires pour incorporer leur nouvelle entreprise de fabrication d’armes, mais sa licence commerciale a finalement été révoquée.

Trois jours après la publication du rapport de fin août, un site Web d’«actualités » a été créé et a rapidement publié un faux article alléguant que j’avais été payé par des membres de l’élite haïtienne pour déstabiliser le pays. « Revenir en Haïti pour déstabiliser davantage un gouvernement démocratiquement élu s’avérera plus difficile dans les temps à venir », a averti l’article non signé. La page « À propos » du site Web est un copier-coller direct du site Web du Centre de recherche économique et politique, remplaçant le nom de l’organisation par « Haiti News Hub ».

Cependant, pendant l’année et demi qui a suivi l’arrestation de Larco, le flux d’armes du marché noir en Haïti n’a fait qu’augmenter, alimentant la montée de l’insécurité et de la violence. Les enlèvements ont atteint un pic de près de quatre par jour au début de 2021 et, selon des experts en sécurité, ont fourni aux groupes armés des ressources importantes pour acheter de nouvelles armes et munitions. Les paiements de rançons individuelles ont atteint des centaines de milliers de dollars.

Fin juin, l’ancien policier et chef de la famille G9 et alliés, Jimmy Cherizier, a tenu une conférence de presse avec des dizaines d’hommes armés arborant des armes de gros calibre. Les policiers et les représentants du gouvernement se plaignent souvent de manquer de ressources ou de puissance de feu pour contrer correctement les groupes civils armés. Dans le même temps, bon nombre de ces groupes bénéficient du soutien d’anciens et d’actuels agents de police ainsi que de politiciens et d’acteurs du secteur privé.

Les forces de l’ordre américaines s’intéressent de plus en plus au réseau apportant des armes illégales en Haïti et à sa relation avec les enlèvements. En mars 2021, deux individus, Peterson Benjamin et Lissner Mathieu, ont été arrêtés en Haïti et emmenés aux États-Unis. Benjamin a été rapidement inculpé sur des accusations liées à son implication présumée dans une entreprise criminelle responsable de l’enlèvement d’un citoyen américain en Haïti. Mathieu a apparemment été arrêté dans le cadre d’une affaire de trafic de drogue vieille de dix ans. Lors de son arrestation, Mathieu avait en sa possession un badge du Palais national. Le gouvernement a nié qu’il ait été employé au palais.

Il n’est pas clair si l’enquête sur Hérard est liée à cette affaire antérieure, ou précisément jusqu’où en est l’enquête. Cependant, plusieurs sources ont confirmé que des responsables américains se sont récemment rendus en Haïti et ont recueilli des informations sur Hérard et son implication présumée dans le trafic d’armes. Selon une source bien placée des forces de l’ordre haïtiennes, au moins une partie des armes proviennent de Turquie et entrent ensuite en Haïti via la République dominicaine. Moïse s’est rendu en Turquie pour participer à un forum d’affaires en juin.

Une agence américaine impliquée dans l’enquête n’a pas répondu à une demande de commentaires au moment de la publication. Herard n’a pas non plus répondu.

En juin, le même site Internet qui a publié le faux article me menaçant a publié un autre article vantant Herard comme une « étoile montante » au sein de la PNH qui était de plus en plus en désaccord avec le chef de la police, Léon Charles. Le 28 juin, le site publiait un autre article sur la prolifération d’armes puissantes entre les mains de gangs en Haïti, pointant du doigt Aby Larco, emprisonné depuis près de deux ans, et Sebastian Barjon, un autre ancien partenaire de Martin, Larco et Herard. L’article affirmait que Larco et Barjon étaient la cible d’enquêtes américaines et haïtiennes, mais il ne mentionne ni Herard ni Martin.

Bien qu’il n’y ait aucune preuve que l’enquête sur Herard soit liée à l’assassinat du président cette semaine, compte tenu de son rôle dans la sécurité présidentielle, l’existence de l’enquête ne manquera pas de soulever d’autres questions. Le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, Bedford Claude, a invité Herard, ainsi que Civil Laguel, responsable de la sécurité du président, et les chefs de deux autres unités de police, pour un interrogatoire sur l’affaire de l’assassinat. Après avoir passé une journée dans la résidence de Jovenel Moïse, Bedford Claude a déclaré au Nouvelliste : « Je n’ai vu aucune victime policière, en plus du président et son épouse. Si vous êtes responsable de la sécurité du président, où étiez-vous ? Qu’avez-vous fait pour éviter ce sort au président ?”

Il a déclaré qu’il avait demandé une liste de tous les agents de sécurité présents à la résidence du président la nuit de l’assassinat, mais qu’il n’avait pas encore reçu de réponse. Le 8 juillet, le chef de la police haïtienne, Léon Charles, a déclaré à la presse que l’équipe de mercenaires qui aurait tué Moïse était composée de 28 personnes, dont 26 Colombiens et deux Haïtiano-américains. Jusqu’à présent, la police en a arrêté 17 et en a tué trois, tandis que huit seraient toujours en fuite. Le ministre colombien de la Défense a confirmé qu’au moins certaines des personnes arrêtées avaient servi dans les forces armées du pays.

S’exprimant à la radio locale ce matin, l’ancien sénateur Steven Benoît a mis en doute le récit officiel selon lequel cette équipe de Colombiens était responsable de l’assassinat de Moïse, alléguant qu’ils se trouvaient en fait en Haïti en vertu d’un contrat avec le gouvernement. « Le président de la République, Jovenel Moïse, a été assassiné par ses agents de sécurité », a affirmé Benoît, sans fournir de détails. Aujourd’hui également, l’attachée de presse de la Maison Blanche, Jenn Psaki, a annoncé que, en réponse à une demande d’assistance en matière de sécurité et d’enquête du gouvernement haïtien, les Etats-Unis enverraient des hauts responsables du FBI et du DHS en Haïti dès que possible.

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Jake Johnson
Jake Johnston est associé de recherche principal au Center for Economic and Policy Research à Washington, D.C.

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