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Des Vénézuéliennes qui fuient la crise se prostituent à Port-au-Prince

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La maison Casa Grande, à Pétion-Ville, accueillait une vingtaine de Vénézuéliennes, toutes prostituées en quête d’une vie meilleure en Haïti

Catalina se souvient encore de son voyage vers Haïti en 2018. « On me disait que les femmes qui faisaient ce genre de travail [dans ce pays] étaient pour la plupart laides, non éduquées et que c’est un métier très dangereux ».

Sa condition en République Dominicaine était intenable. Elle y faisait le trottoir pour un maigre salaire : pas plus de 3 000 pesos par semaine (environ 55 dollars US). Pas assez pour payer le loyer, manger et prendre soin de ses deux enfants et sa grand-mère restés au Venezuela. « J’ai rencontré [en RD] une amie du Venezuela qui a une connaissance en Haïti, et c’est à ce moment que j’ai décidé de venir. »

À Casa Grande, une maison close à Meyotte 29 (localité de Pétion-Ville), elles étaient en avril 2019 une trentaine de jeunes femmes, alimentant un business lucratif qui fonctionne 24/24. Du lot : 24 Vénézuéliennes, trois Colombiennes et quelques dominicaines. Toutes pratiquent une prostitution de luxe à 150 dollars américains au moins « la séance ».La plupart des clients préfèrent ramener les filles avec eux. Sur place, la séance se paie 200 dollars. Et les habitués de la « casa », des hommes d’affaires, chanteurs et politiciens, ne rechignent pas à passer à la caisse pour s’offrir ces corps exotiques, la plupart forcés à se vendre pour prendre soin de leurs familles restées au Venezuela, un pays miné par une grave crise économique et sociale.

Aujourd’hui, les revenus de Catalina lui permettent d’entamer la construction d’une maison dans son pays natal. De son revenu mensuel, pourboire y compris, elle enlève la nourriture, les frais du proxénète qui s’élèvent à 50 dollars américains sur chaque séance et 300 dollars pour le loyer. « Si je suis encore en Haïti, c’est parce que ça me convient, explique-t-elle. Je suis jolie et je rapporte beaucoup de clients. »

Un parcours typique

Le parcours de Catalina ressemble à celui de milliers de ses compatriotes qui, depuis le début de la crise il y a cinq ans, fuient le Venezuela en masse. Selon l’Organisation des Nations Unies, environ quatre millions de citoyens ont quitté le pays depuis 2014. De ce groupe hétérogène, près d’un million et demi a trouvé refuge chez le voisin colombien, 758 000 au Pérou et 288 000 au Chili. Femmes, hommes et enfants, ils tentent d’échapper à l’hyperinflation, aux coupures régulières de courant, aux pénuries de nourriture et de médicaments.

Alors que les sanctions, notamment américaines, aggravent la situation humanitaire sur place, le pays dirigé par Nicolas Maduro sombre dans le chaos. Le dauphin de Hugo Chavez a vu l’économie du pays s’écrouler durant son premier mandat. Il se fera élire en mai 2018 lors d’élections boycottées par les partis d’oppositions.

 Il n’y a que Dieu qui puisse sortir mon pays de cette situation. J’ai l’impression que le Venezuela est maudit

Aujourd’hui, divers groupes armés se partagent le pays. Les épidémies de paludisme, de diphtérie et de rougeole se propagent et la mortalité infantile aurait doublé depuis 2008. À la fin de 2018, les prix des produits doublaient tous les 19 jours en moyenne au Venezuela, un pays qui, une dizaine d’années auparavant, promouvait la « solidarité » en offrant du pétrole à ses voisins de la Caraïbe à travers le programme Petrocaribe. Haïti compte parmi les dix-sept bénéficiaires de l’initiative.

« D’après moi, il n’y a que Dieu qui puisse sortir mon pays de cette situation, opine Catalina. J’ai l’impression que le Venezuela est maudit. Comment un pays aussi riche peut-il se trouver dans une situation pareille ? »

Se prostituer pour s’occuper des siens

Dans leurs nouveaux pays d’accueil, des milliers de Vénézuéliennes trouvent dans la prostitution, une façon de survivre. À la maison, elles étaient infirmières certifiées, coiffeuses ou professeurs d’école. Désormais, elles sont à la merci des trafiquants d’êtres humains, de l’exploitation de proxénètes sans scrupules, des viols et des vols.

Catalina affirme qu’elle détient encore son passeport en Haïti et qu’elle ne subit aucune maltraitance. Ayibopost n’a pas pu vérifier ses dires. Cependant, elle admet ne pas pouvoir se déplacer librement, sans l’approbation et l’accompagnement des employés du proxénète.

La maison Casa Grande, à Pétion-Ville, accueillait une vingtaine de Vénézuéliennes

La nourriture est disponible sur place ou se commande. Et les journées s’égrènent dans l’attente fébrile de l’appel des clients « très riches », des voitures qui rentrent, ressortent et des liasses de billets verts des muchachos, généreux quand ils sont satisfaits.

« J’envoie 200 à 300 dollars américains par mois au Venezuela », rapporte Catalina. « La majeure partie de cette somme sert à l’achat des médicaments de ma grand-mère qui coutent très cher. Mes deux enfants mangent trois fois par jour et vont à l’école avec un lunch. »

Ancienne employée de l’armée

Catalina travaillait comme secrétaire pour l’armée au Venezuela avant sa fuite vers la Colombie, début 2018. Multiples photos sur sa page Facebook témoignent son engagement. « Mon grand-père venait d’une classe aisée et jusqu’à sa mort on vivait plutôt bien », explique la jeune fille. « Après son décès, on a tout perdu, j’avais trois ans. Ma mère a deux enfants, mon plus jeune frère et moi. Elle travaillait dans un laboratoire pharmaceutique elle a tout investi dans mon éducation et c’est ce que je fais pour mes enfants. »

Jusqu’à présent, je n’ai pas à me plaindre des hommes haïtiens. On est traitées comme des reines, on nous respecte beaucoup

Catalina est restée en Colombie un mois durant à vendre des produits pour cheveux. Les affaires n’étant pas bonnes, elle s’est rendue en République Dominicaine. Toutefois, Haïti demeure son pays de choix. « Jusqu’à présent, je n’ai pas eu à me plaindre du comportement des hommes haïtiens. Ceux que je fréquente, des propriétaires de super marchés ou des chanteurs, sont respectueux envers les femmes. On est traitées comme des reines, on nous respecte beaucoup. » Et de continuer : « Ils me posent des questions sur mes cheveux pour savoir si ce sont des extensions ».

Comme pour beaucoup de ses compatriotes éparpillées dans la région, la prostitution demeure un métier temporaire pour la jeune femme. « Ce n’est pas quelque chose que j’aurai à refaire, dit-elle. Je le fais juste pour sortir ma famille de la situation dans laquelle elle se trouve, mais je souhaite revenir à une vie normale. »

Une aubaine pour l’industrie de la prostitution

Au moins deux clubs à Port-au-Prince se dédient à la prostitution vénézuélienne. L’une d’entre elles héberge une jeune femme, visiblement mineure, qui affirme être retenue prisonnière dans un pays qu’elle ne connait pas, sans possibilité de revenir chez-elle ou de contacter ses proches.

Contacté par Ayibopost, le proxénète de Meyotte explique qu’il a changé de local en marge des turbulences politiques. Son entreprise se trouve désormais à Peguy-Ville et se dénomme « La Mansion ». Le local abrite une vingtaine de femmes, toutes vénézuéliennes, dans un cadre attrayant avec piscine.

Widlore Mérancourt

Laetitia Degraff, une psychologue qui travaille habituellement avec les femmes victimes de violence, a apporté un support pour la traduction des propos de Catalina. Le journaliste Ralph Thomassaint Joseph a participé à ce reportage. Berline Descollines ménageait la retranscription de l’entrevue.

Catalina a requis l’anonymat parce qu’elle dit avoir peur.

NDLR : Catalina a reçu d’Ayibopost une somme pour pouvoir quitter Casa Grande et réaliser l’entrevue sans éveiller les soupçons. Photo couverture: Prostituée vénézuélienne en Colombie, AFP

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