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Des Haïtiennes vendent leurs photos « nues » sur Onlyfans

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Des Haïtiennes utilisent ce site internet pour rémunérer leurs « nudes », brisant par la même occasion des tabous sur le corps de la femme. Et cela rapporte

Laure menait à temps partiel une vie de mannequin, dans un pays étranger où elle vivait, avant qu’elle soit kidnappée et maltraitée. « Cela m’aidait beaucoup financièrement, avoue-t-elle. J’avais des photos de moi exposées sur des billboards, dans de grandes rues du pays. »

Mais la jeune haïtienne ne partageait ses photos que sur Instagram, et parfois Twitter. Elle était en train de réfléchir à comment les monétiser quand elle a eu connaissance du site de Onlyfans. Elle a tout de suite décidé de s’inscrire. « J’ai beaucoup de contenus à partager, affirme Laure qui vit en Haïti depuis des années déjà. J’ai d’autres projets pour les monétiser, mais Onlyfans est un bon début. »

Environ 60 millions de personnes utilisent Onlyfans. Ce site internet est un espace où des créateurs de contenus, quels qu’ils soient, peuvent vendre leurs créations, à des abonnés qui souhaitent les acquérir.

Près de 750 000 personnes à travers le monde sont créatrices de contenus sur Onlyfans. Beaucoup de danseurs, de chanteurs, d’artistes en général publient leurs vidéos et photos sur ce site, pour se faire de l’argent.

Avec le temps, des travailleuses du sexe ont rejoint la plateforme en masse, car elle leur permet de gagner de l’argent sans l’intervention d’un proxénète qui les exploite. Depuis, il est monnaie courante sur Onlyfans de tomber sur des profils qui proposent des contenus sexy, en photos ou vidéos. Des Haïtiennes s’y sont mises. Ce faisant, elles éclatent des tabous liés au corps féminin dans la culture du pays.

 Ceci est mon corps

Joanne, 21 ans, offre aussi des photos explicites sur Onlyfans. Elle fait de la boxe et du yoga. Elle aime lire, et surtout danser. Mais pas autant que se photographier nue. « J’aime mon corps, dit Joanne. Certaines parties ne me plaisaient pas, mais grâce aux nudes, j’ai appris à les aimer. J’ai appris à me regarder. Je me rappelle que je me prenais ainsi en photo alors que j’étais en 9e année fondamentale. »

Ces photos, Joanne les partageait tout le temps sur ses réseaux sociaux. Ce n’est pas nouveau pour ceux qui la connaissent. Le corps, tabou dans notre culture, surtout quand il s’agit de celui des femmes, est pour elle sa façon de se représenter dans le monde. Sa façon à elle d’être libre.

Laure veut aussi le briser le tabou du corps féminin qui doit être caché. Elle adore montrer son corps, qu’elle affectionne beaucoup. « J’aime les nudes, surtout quand ils sont artistiques », dit-elle. Cette affection portée à son corps, même si elle existait depuis toujours, a été décuplée après une expérience douloureuse.

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« J’ai vécu une dizaine d’années à l’étranger, explique-t-elle. Pendant ce séjour, j’ai une fois été kidnappée. On m’a violée et torturée. Après cet épisode, je haïssais mon corps, je ne pouvais pas me voir. Me prendre en photo nue a été ma façon de surmonter cette épreuve. C’est ainsi que je peux aujourd’hui aimer ce corps. »

Obriant Damus est socioanthropologue et professeur à l’Université de Rennes II. Dans une étude titrée « En Haïti, la reconquête du corps après un viol », le chercheur explique comment une femme qui a subi des violences peut haïr son corps. Pour reprendre possession de ce corps, elle peut utiliser plusieurs stratagèmes. Pour Laure, ce sont les nudes.

Payer d’abord, regarder ensuite

Joanne compte plusieurs mois sur Onlyfans. « Je ne connaissais pas l’existence du site jusqu’à ce que plusieurs personnes qui avaient accès à mes photos nues me conseillent de créer un compte. Je l’ai finalement fait. Je peux ainsi me faire payer pour une chose que j’aime faire, et que je faisais gratuitement avant ».

Onlyfans est aussi une meilleure alternative aux réseaux sociaux où Laure assure qu’elle reçoit régulièrement des menaces ou des injures, à cause des images d’elle qu’elle publie.

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Jean Willy Belfleur est philosophe. Il s’apprête à publier un « Petit Essai de la sexualité en Haïti, Mythes et Tabous». D’après lui, le corps est l’une des premières façons d’exprimer sa liberté. Mais souvent, sous l’apparente liberté dont peuvent jouir des personnes qui décident de montrer ce corps, et se faire ainsi rémunérer, il y a plutôt une soumission. « Il y a un patron, explique-t-il, et souvent c’est le client. Il a le droit de demander ce qu’il veut, comme il le veut, et la personne satisfait son désir. »

Mais le philosophe admet aussi que tout n’est pas blanc ou noir. Une femme peut très bien exprimer sa liberté par son enveloppe corporelle. « Les féministes, par exemple, dit-il, savent ce qu’elles font, parce que ce sont des gens conscientisés, qui cherchent à renverser des tabous. Dès qu’il y a des tabous, il faut des personnes pour les briser. »

Et cela rapporte

Joanne assure qu’Onlyfans lui rapporte « beaucoup d’argent ». La plupart de ses followers sont des Haïtiens. Il faut s’abonner à raison de $5 dollars mensuels pour voir ses contenus. Mais ce n’est pas là que réside le gros des rentrées.

« Les vrais profits se font grâce aux messages qu’on peut échanger avec nos abonnés, dit Joanne. Sur le profil, surtout pour les vidéos, il n’y a que des aperçus de quelques secondes. Pour avoir la vidéo au complet, l’abonné doit à nouveau payer une somme que le créateur décide librement. Je peux demander à quelqu’un 400 dollars pour une vidéo intime, et 25 dollars à un autre. Cela dépend de moi et de la relation de confiance que j’ai bâtie avec cet utilisateur. »

Les abonnés à son compte ont aussi des demandes particulières. Ils peuvent vouloir une photo de telle ou telle manière, une vidéo qui montre des parties intimes. Tout dépend de la quantité d’argent qu’ils sont prêts à débourser, leurs vœux peuvent être exaucés. « Il s’agit toutefois d’être créatif, nuance Joanne. Je peux envoyer une vidéo à quelqu’un sans presque rien lui montrer d’intime, et le satisfaire quand même, par ma façon de faire.

En plus des frais d’abonnement et du prix négocié pour des contenus plus exclusifs ou plus complets, les abonnés peuvent spontanément envoyer de l’argent à celle ou celui qu’ils suivent. C’est un troisième moyen de rentabiliser son compte.

De plus en plus sexuel

À la base, Onlyfans est un site ou des « créateurs » de contenus peuvent les partager avec leurs fans, en se faisant un peu d’argent. Mais rapidement le site est devenu un espace où la sexualité est très présente. À un point tel qu’on le surnomme « l’Instagram de la pornographie. »

Elder Charlot, musicien au sein du groupe Akoustik, est abonné à plusieurs comptes sur Onlyfans, majoritairement haïtiens. « J’avais été invité par une amie qui vit au Canada à m’abonner sur sa page, explique-t-il. Elle fait de la danse exotique. En naviguant sur le site, j’ai compris que les contenus à caractère sexuel étaient très en vue. On y trouve des contenus carrément pornographiques. Mais c’est aussi un bon moyen de supporter quelqu’un, si on aime ce qu’il produit. »

Joanne est consciente de cette particularité du site. « Je ne peux pas expliquer pourquoi le site est autant sexualisé. On peut poster de tout sur Onlyfans. Des gens y publient des recettes de cuisine par exemple. C’est avant tout un grand réseau social, où des personnes qui ont des contenus à vendre rencontrent ceux qui veulent les acquérir. Mais moi par exemple, j’ai un abonné qui m’envoyait des poèmes. »

Vive l’insouciance

Joanne et Laure ont tous deux des amis qui les comprennent et les soutiennent. « Ils savent pourquoi je fais des nudes, dit Laure. Parfois ce sont eux qui me conseillent sur la manière de poser dans une photographie. »

Les parents de Joanne sont au courant de son activité sur Onlyfans. « J’ai la chance d’avoir des parents qui ont l’esprit ouvert, dit-elle. Même quand une chose est taboue pour eux, à cause de moi ils font l’effort de l’accepter. Quand je me lance dans une activité, quelle qu’elle soit, j’aime que mes proches soient au courant. Je n’ai pas encore conseillé mes amis à créer un compte Onlyfans, mais je connais des personnes de mon entourage qui peuvent le faire sans problème. »

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De plus, la plupart des abonnés de la jeune femme sont des gens qu’elle connaissait déjà avant. « Ce sont les mêmes personnes qui m’encourageaient à utiliser Onlyfans », dit-elle. Joanne affirme ne pas craindre que ses photos ou vidéos soient utilisées à d’autres fins. « Quand tu envoies un contenu à un abonné qui te l’a acheté, il peut le partager avec d’autres personnes. Mais cela ne m’inquiète pas parce que mes photos sont déjà publiques. »

C’est aussi ce que pense Laure. « Le moment où quelqu’un pouvait me faire du mal avec une photo est passé, dit-elle. Et puis je ne fais pas de photos vulgaires, ce sont des nus artistiques, et la différence est grande. »

Une plateforme controversée

Même si des millions de gens utilisent Onlyfans, le service proposé par le site soulève des débats partout dans le monde. On l’accuse notamment de rendre la pornographie accessible aux plus petits, car il est facile de contourner les balises qui vérifient l’âge de l’abonné.

Parmi les créateurs aussi on retrouve des mineurs, et certains se sont lancés dans la publication de contenus à caractère sexuel.

Récemment, un scandale a éclaté quand l’actrice Bella Thorne, qui a notamment joué dans « Alvin et les chipmunks » rejoint Onlyfans, promettant des photos sexy. En 24 heures elle avait pu collecter un million de dollars de ses abonnés, en vendant une photo à 200 $. Sauf que les abonnés qui s’attendaient à voir l’actrice dans le plus simple appareil ont été déçus, car elle ne l’était pas.

De plus, les travailleurs et les travailleuses du sexe présents sur le site ont protesté avec véhémence, car après cet épisode, Onlyfans a décidé de mettre des balises qui vont directement affecter leurs revenus.

Jameson Francisque

Photo couverture: Afrique du sud / Abby Zeus.

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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