FREE WRITINGLE SUJET DU MOIS

Ce n’était pas un rêve…

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Il y a de ces choses qui nous arrivent sans que l’on comprenne pourquoi. Il y a de ces choses que l’on vit qui ébranlent les esprits les plus cartésiens. Il y a de ces choses que le commun des mortels ne saura jamais expliquer.

J’effectuais la route en sens inverse flanquée de mon meilleur ami.

Je levai les yeux et je vis s’étendre devant moi le morne Canapé-Vert, dans toute sa splendeur. La pente était raide et une septuagénaire chargée comme une mule grimpait la côte tirant derrière elle plusieurs sacs. Le poids de l’âge combiné à celui des sacs qu’elle transportait semblait rendre l’exercice encore plus ardu. Il fallait à cette pauvre dame plusieurs bonnes minutes pour parcourir chaque mètre sous le soleil chaud. Elle portait une robe noire longue et vaporeuse, des bas gris épais et ses cheveux argentés étaient cachés sous un voile sombre qui ne laissait voir que son visage. Accoutrée de la sorte, c’était impossible qu’elle ne soit pas en proie à l’insolation.

C’était un spectacle à fendre le cœur. Son visage d’ébène, bien que flétri, laissait croire qu’elle avait fait tourner bon nombre de têtes pendant sa jeunesse. Quelques mèches rebelles s’échappaient de son couvre-chef et de temps à autre, lorsqu’elle s’arrêtait pour reprendre son souffle, on pouvait entrevoir l’esquisse d’un sourire édenté qui avait dû faire des ravages un demi-siècle plus tôt, quand il abritait encore de belles dents blanches. La pesanteur semblait avoir elle aussi laissé sa marque sur le visage de cette femme dont les traits s’étaient de toute évidence rallongés sous l’effet de la gravité.

Nous nous précipitâmes à sa rescousse. Arrivés à sa hauteur, nous lui proposâmes de l’alléger du poids de son fardeau en la débarrassant de quelques-uns de ses sacs. Elle nous coupa la parole, jeta ses sacs à nos pieds et nous ordonna d’une voix caverneuse, sur un ton qui ne laissait aucune place à la réplique, de les lui porter jusqu’au haut du morne.

Mon ami se pencha pour les ramasser et obtempérer, mais je le retins. La vieille avait agi en ayant droit et avait été carrément irrespectueuse à notre endroit. Non seulement elle n’avait pas jugé pertinent de nous accueillir avec les salutations d’usage mais en plus, elle nous avait rabroués vertement et sans ménagement. Je ne me privai donc pas pour lui faire comprendre très sèchement que le statut que lui conférait son âge ne l’autorisait pas à nous parler de la sorte. J’empoignai mon ami pour tourner les talons et poursuivre mon chemin quand la femme, m’agrippant par le bras, m’obligea à lui faire face. Elle me fixa avec des yeux qui lançaient des éclairs et me promit de me faire regretter mon impertinence, de m’apprendre à tenir ma langue et à respecter mes ainés.

Déconcertée et en proie à un sentiment que j’étais incapable de nommer, je serrai les dents et répliquai qu’elle ne me faisait pas peur. Elle leva alors ses deux bras en l’air, rejeta la tête en arrière et commença à cracher une avalanche de paroles qui faisaient penser à une forme d’incantation.

Le ciel se mit brusquement à s’ennuager. Il s’assombrissait à vue d’œil, à mesure que la vieille qui était entrée dans une espèce de transe vomissait des sons dans une langue qui m’était inconnue. Certaine que ma fin était proche, je fermai les yeux attendant courageusement mon salut.

Soudain, j’entendis quelqu’un débouler des escaliers, des coups violents et insistants être frappés contre une surface creuse puis, plus rien… Lorsque je rouvris les yeux, j’étais dans mon lit… à Matawinie et mon ami avait disparu.

Pétrifiée de peur, et submergée par un sentiment de gêne intense, je tentai de calmer mes nerfs en me répétant comme un mantra que ce n’était qu’un rêve… Ça devait être un rêve. C’était la seule explication plausible puisqu’il n’y avait personne dans les parages…

Mais mon esprit qui refusait de coopérer se mit à travailler sans relâche pour tenter d’expliquer l’expérience étrange que je venais de vivre. Où était passé mon ami ? Comment avais-je atterri à Matawinie? J’avais dû rêver. Pourtant, l’expérience m’avait vraiment paru réelle. Les images mentales de cet épisode insolite avaient été imprimées dans mon esprit avec une telle intensité que je n’arrivais pas à croire que ce n’était qu’un tour de Morphée… Non ! Ce que je venais de vivre était trop vivide pour que ce soit un songe. Je me remis à me répéter que j’avais tout imaginé. Je crois qu’au fond, je savais que ce n’était pas un le fruit de mon imagination. J’aurais dû me fier à mon intuition…

Cela faisait une semaine que j’avais fait ce rêve déconcertant. J’avais réussi à l’enfouir dans un coin sombre de ma mémoire et je n’y pensais plus. La vie avait repris son cours et j’avais réussi à retrouver la normalité de mon quotidien… jusqu’au jour où j’acceptai son invitation de prendre un verre la veille de son départ. Si seulement j’avais su… j’aurais refusé.

Il devait être 5 heures ou 6 heures de l’après-midi. Cette journée-là il avait neigé et le paysage était tout simplement époustouflant. La neige s’étendait à perte vue et le soleil faisait scintiller les arbres sur lesquels s’était déposée une mince couche de givre. Tout invoquait la paix, le calme et la sérénité. C’est donc d’un cœur léger que je partis le rejoindre.

Je le trouvai en train de m’attendre dans un café. Après nous être réchauffés avec quelques lattes, nous empruntâmes le chemin du retour. Il ne nous fallut que quelques minutes pour arriver à l’entrée de la ruelle dans laquelle se trouvait l’immeuble. Les maisons, sexagénaires pour la plupart, avaient beaucoup de cachet. C’étaient souvent des duplex ou des triplex et elles étaient toutes alignées derrière des escaliers en colimaçon. J’étais en train de les examiner quand il se tourna vers moi et lança en courant: « le dernier arrivé paye la tournée pour tout le monde ce soir ». Prise au dépourvu, je constituai rapidement une boule de neige et la lançai sur lui. Il se mit à rire et jura que je ne l’y prendrais plus.

Je me fis alors assaillir par une rafale de boules de neige. Je m’apprêtais à riposter avec trois énormes projectiles quand une septuagénaire plutôt disgracieuse me fit signe de me rapprocher. Elle était vêtue d’un manteau sombre qui lui arrivait à la cheville et portait d’épais bas noirs. Elle avait négligemment enroulé un châle autour de ses cheveux grisonnants en bataille pour les protéger de la neige. Cassée en deux comme Carabosse, elle avait le nez saillant en bec-de-corbin, le menton en galoche, le visage extrêmement ridé et me fixait de ses petits yeux d’un gris très délavé qui lui donnaient une expression étrange. Elle était debout devant un des escaliers. Des empreintes de pas sur les deux premières marches indiquaient que la vieille dame avait fait plusieurs tentatives pour le gravir. Elle semblait avoir été debout là longtemps car les paquets qu’elle avait à ses pieds étaient couverts de flocons de neige.

Je fus soudainement prise de compassion pour cette femme. Aussi, lorsqu’elle me demanda de l’aider à les monter je n’hésitai pas une seule seconde.

Mon ami occupé à se constituer une massive réserve de boules de neige était encore à plusieurs mètres de moi. Je lui fis un bref signe de la main pour lui indiquer que j’allais prêter main-forte à la vieille dame. Il acquiesça d’un signe de la tête et me rejoignit en quelques enjambées. Je lui laissai mon sac, ramassai ceux de la vieille et je me mis à escalader les marches. Les sacs étaient pesants, les marches s’étaient transformées en de véritables patinoires et la vieille qui avait pris les devants grimpait difficilement. L’ascension dura donc plus longtemps que prévue.

Après ce qui me sembla être une éternité, nous arrivâmes enfin sur le palier et je lui demandai si elle souhaitait que je l’aide à entrer ses sacs. Elle se retourna brusquement et me fixa si intensément que j’eus l’impression qu’elle sondait mon âme. Prise d’un malaise indescriptible, je bafouillai quelques mots d’excuses et me précipitai vers l’escalier pour rejoindre mon ami qui m’attendait patiemment en bas.

La vieille qui étonnamment était devenue aussi leste qu’un chat me barra la route, continua à me fixer avec un regard torve mais vide puis, sans crier gare, elle se mit à réciter une litanie incantatoire dans laquelle les mots emahtrapsa, pasthamrars, fes matos, phasmatos, mortem, compote et Grand Lac revenaient souvent. Prise au piège, je me mis à reculer. La femme dégageait une énergie puissante et sinistre. Ses yeux qui avaient viré au gris anthracite lançaient des éclairs menaçants. Elle se rapprochait dangereusement de moi.

Je sentis le métal froid de la balustrade me transpercer les côtes et je sus que ma fin était proche. Ni Dieu, ni les Saints, ni la Vierge Marie ne pouvaient assurer mon salut. J’étais prise entre le garde-corps et cette femme à l’aura lugubre. Les loas, les guédés ni même Marie Laveau ne pouvaient rien pour moi. Seuls quelques millimètres séparaient le visage de la vieille du mien. Mon torse pendait dangereusement dans le vide et la balustrade menaçait de céder sous mon poids. J’allais périr dans les ténèbres du gouffre dans lequel m’enfermait cette femme.

J’évaluai rapidement la hauteur du balcon, mais les quinze mètres me séparaient du sol me rappelèrent que je n’avais pas d’autre échappatoire que l’escalier.  Je fermai les yeux, respirai un bon coup, bousculai sans ménagement la vieille et dévalai les escaliers à toute vitesse. J’empoignai mon ami et je m’enfuis en courant sans jamais m’arrêter, sans jamais me retourner.

Je n’oublierai jamais le jour où j’ai rencontré la sorcière du Grand Lac.

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Commentaires

Naïké Michel
N.@.Ï.K.{&}: Human. Being. With a story still being written....

    Accident à Delmas 60

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    Consommer local… Pourquoi pas ?

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    2 Comments

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