AYIBOFANMEN UNESOCIÉTÉ

Sois rebelle et victorieuse mais sois aussi sincère, Rutshelle…

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« Mais où sont donc passées les associations de femmes ? Les porte-drapeaux de la violence contre la femme ? « Aucune d’entre elles ne m’a contactée. Aucune. » Surprise et consternation. Pourtant, sans rancune, elle ne tire pas à boulets rouge sur elles. « Moi, j’ai de la peine pour elles. Je les plains. Yo nan ipokrizi ak tèt yo », dit –elle tout simplement. »

Voici un extrait d’un article que j’ai pu lire sur le site du journal Le Nouvelliste. Extrait d’une interview donnée par la chanteuse Rutshelle Guillaume qui revient sur le cas de violence physique et conjugale dont elle a été victime de son ancien partenaire, le chanteur Roody Roodboy. Depuis la sortie de l’article, commentaires pour ou contre, jugements, témoignages de compréhension et de soutien, prises de positions fleurissent sur les réseaux sociaux. Il est nécessaire et même impératif de clarifier certains points non seulement pour l’artiste Rutshelle Guillaume mais aussi pour toute la population haïtienne.

Divers combats sont menés depuis des décennies et encore aujourd’hui par les organisations féministes et les organisations de femmes pour la promotion et le respect des droits civils et politiques des femmes en Haïti. Celui de combattre et de réduire la violence à l’égard des femmes, sous toutes ses formes, nécessite encore une lutte acharnée. Tous les jours, des milliers de femmes à travers ce pays subissent des violences physiques, sexuelles, verbales, psychologiques, économiques et autres. Certaines y laissent leurs vies (j’ai perdu des amies), certaines portent plainte, font en sorte de s’en sortir mais malheureusement la majorité se tait et reste prisonnière de ce cercle de violences qui n’en finit pas. Ces violences sont renforcées par la complicité ou le silence de l’entourage des femmes victimes. Très peu de ces femmes trouvent le soutien adéquat, car nous en sommes encore aux « kache fèy, kouvri sa », « kisaw te fè nèg la ? », «ki rad ki te sou ? », « saw tap fè nan lari ta konsa ? » et j’en passe. Point besoin d’étaler trop de bêtises, n’est-ce pas ?

Les deux seuls recours de ces femmes restent :

  • les organisations de femmes qui font la prise en charge de femmes victimes de violence. Ce qui, je dois le rappeler, n’est pas obligatoirement le domaine d’intervention de toute organisation de femmes ou féministes. Quand elles ont le financement nécessaire (car cela coute très cher de prendre en charge une femme victime de violence), elles offrent souvent un accompagnement complet : judiciaire, médical, psychologique, financier (la femme victime est souvent dépourvue de tout), familial (souvent il faut prendre en charge des membres de la famille s’ils peuvent être en danger).
  • Le Ministère a la Condition Féminine et aux Droits des Femmes à travers la DAJ (Direction des Affaires Juridiques) en charge de ce type de dossier qui n’a quasiment  AUCUN moyen pour accompagner ces femmes et les réfère souvent aux organisations précitées.

Ces institutions, depuis plusieurs décennies, multiplient les campagnes de sensibilisation et d’information quant à la violence à l’égard des femmes. Elles essaient de faire comprendre à la population ce qu’est la violence à l’égard des femmes, ses différentes formes, comment se protéger, comment se défendre, comment et où porter plainte, enfin toute information susceptible d’aider une femme ou son entourage à réagir quand elle est victime.  Il est quand même ironique de souligner que l’on reproche à ces organisations de ne parler « que de violence sur les femmes » et ensuite de leur reprocher en même temps de ne pas assez en parler quand il s’agit d’une personnalité connue qui se fait agresser. Faudrait savoir ce que vous voulez à la fin ! Mais bon, passons!

Outre cette mission d’informer et de sensibiliser les femmes, de les accompagner, ces institutions n’ont AUCUNEMENT l’obligation de rentrer en contact avec une femme quand elle est victime. La victime doit connaitre ses options, décider de porter plainte, d’engager des poursuites et de se faire aider, d’où cette nécessité de ne surtout pas arrêter de vous rabattre les oreilles avec ces histoires de « violences contre les femmes » pour rendre disponibles les informations.

Rutshelle, tu affirmes avoir de la peine et plaindre des femmes qui, souvent « avèk zong yo » gardent des centres d’hébergement ouverts, dans les moindres recoins de ce pays, à toute heure du jour et de la nuit pour porter secours à des femmes victimes qui ne savent plus à quel saint se vouer et dont les vies sont menacées. Tu traites « d’hypocrites » des femmes qui, malgré toutes les perceptions négatives véhiculées sur les féministes,  malgré toutes les étiquettes, malgré le manque de moyens, malgré l’ignorance et l’incompréhension de la population (et souvent des femmes elles-mêmes) continuent sans relâche à se laisser traiter de « briseuses de ménage », « madivinèz », « hystériques »  en encourageant les femmes à se défendre, à ne pas accepter d’être et de rester des victimes, à se reconstruire. NOU PA PÈ CHAY ! Etant une artiste connue et admirée, il est dangereux que tu imprègnes dans l’esprit de toutes les femmes de ce pays, spécialement les jeunes femmes qui te suivent, que les organisations de femmes doivent les CONTACTER pour qu’elles se défendent, sauvent leurs vies, qu’on doit les CONTACTER « pou yo retire kò yo nan sa yo ye a». Imaginez si ces organisations devaient contacter des milliers de femmes victimes, tous les jours. La galère ! Non, Rutshelle. Le « sauve qui peut » est avant tout personnel. Porter plainte est avant tout personnel. Réclamer justice est avant tout personnel. Si c’était ta volonté, tant de personnes auraient été là pour t’accompagner. Je reprends, pour la mémoire, les propos de certaines personnes qui avaient pris position pour toi (elles étaient si nombreuses) :

  1. Marie Laurence Jocelyn Lassègue, marraine de ton  premier mariage, féministe notoire, femme influente, dans le journal Le Nouvelliste :

Contactée par le journal, Marie Laurence Jocelyn Lassègue, ex-ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes, femme politique, figure de proue dans la lutte pour le respect des droits des femmes s’insurge. « C’est grave. On n’a pas à agresser une femme, quelle que soit la raison », selon Mme Lassègue. «Quand on ne s’aime plus, on se sépare», poursuit-elle, ajoutant que «si les femmes devaient frapper tous leurs copains ou maris qui les trompent, en Haïti on aurait que des estropiés ». Le lynchage de Rusthelle Guillaume est l’œuvre de «machos qui se défoulent», estime Marie Laurence Jocelyn Lassègue. »

  1. Un communiqué sorti par des jeunes femmes et hommes professionnels :

« COMMUNIQUÉ DE SOUTIEN A LA CHANTEUSE RUTSHELLE GUILLAUME

Nous sommes profondément préoccupé-e-s par la campagne de dénigrement dont est victime la chanteuse Rutshelle Guillaume. Nous pensons que ces attaques virulentes visent à la détruire en tant que personne, mais également à ruiner sa carrière artistique si prometteuse.

Nous croyons que cette lapidation publique et systématique n’affecte pas uniquement Rutshelle Guillaume en tant qu’artiste, elle est préjudiciable à toutes les Haïtiennes. En effet, elle légitime les violences (physiques et/ou symboliques) contre les femmes, lesquelles constituent un problème social endémique et renforce également les discriminations et les dénis spécifiques que subissent les femmes dans le champ de l’art et de la culture.

[……] Nous invitons les autorités haïtiennes à garantir l’intégrité physique et morale de la chanteuse et à veiller à ce que toute personne qui userait de violence (physique et morale) à son égard réponde de ses actes.

Nous encourageons également le public haïtien à apprécier Rutshelle Guillaume en fonction de son talent, de son engagement et de ses accomplissements en tant qu’artiste, et non pas sur la base de rumeurs calomnieuses et infondées. Finalement nous réitérons, à l’artiste, notre inébranlable soutien. Nous espérons être aux premières loges lors de son prochain spectacle, car elle est, sans conteste, l’une des plus belles voix de notre génération.

Signataires 

Sophie Alphonse, Sociologue

Mildrède Béliard, Spécialiste en communication

Natacha Clergé, Master en études féministes 

Darline Gilles , Journaliste féministe 

Jolette Joseph, Professionnelle en communication et action humanitaire

Claude Joseph, Professeur Fordham University

Nadyne Louis Jacques,Psychologue

Myriam Suprin, Promotrice de droits humains »

3 .L’un des articles de Patricia Camilien, pour te supporter et demander au commissaire du gouvernement de mettre la justice en branle, sur son blog « La loi de ma bouche » .

Rendons cela plus personnel, nous nous connaissons depuis 2010. Quand j’ai appris que tu avais été agressée, Gaëlle Bien-Aimé et moi t’avons appelé sans relâche. Nous étions déterminées à t’accompagner en tant que féministes, pour poursuivre ton ancien compagnon en justice. Tous nos appels et messages sont restés sans réponse pendant plus d’une semaine jusqu’à ce qu’on apprenne par les réseaux sociaux que tu avais quitté le pays. Et nous n’étions pas les seules. Nous sommes tombées des nues. Je t’avoue que nous nous disions même que tu serais un exemple pour toutes les femmes de ce pays et que ton geste les inciterait à ne pas garder le silence quand elles sont victimes. Que ton geste serait un grand pas et une grande victoire pour le mouvement des femmes. Après tout, tu restes ce que tu es Rutshelle, une femme suivie, admirée  et un modèle pour beaucoup. Nous étions consternées que personne de ton entourage proche ne t’ait convaincue de porter plainte même après cette chanson « abse sou klou » de Roody Roodboy, sortie des semaines après, une forme cruelle de violence psychologique que tu as dû encore subir.

L’hypocrisie, dont tu parles, n’est aucunement du côté des féministes. L’hypocrisie est de ne pas vouloir reconnaitre que, ne pas enclencher des poursuites judiciaires était ton choix, et que tu dois l’assumer encore aujourd’hui. Nous n’avons pas à te juger ni à te faire la leçon. L’hypocrisie est du côté des médias et du public qui n’ont pas fait choix de boycotter cet artiste, ton ancien compagnon (comme cela se fait dans tous les pays du monde, se rappeler de Chris Brown) pour protester contre ce qu’il t’avait fait subir. L’hypocrisie est cette population qui applaudissait quand tu racontais aux médias à quel point ton partenaire se tapait des femmes et que tu devais te comporter en gendarme alors qu’elle estime que tu mérites de te faire tabasser si (je me base sur les rumeurs) tu avais une relation avec un autre homme. Après tout, lui, il peut être le coq de la basse-cour, toi, tu es la pute qui mérite de se faire corriger. Ne te trompe pas de cible.

Même si tu sembles l’avoir déjà compris, NÈGÈS MAWON te dit aujourd’hui qu’il n’y a que toi qui choisis ce que tu veux accepter d’un homme ou pas, comment tu veux être traitée par un homme et ce que tu estimes mériter d’un homme. Tu es la seule à pouvoir décider de ne laisser quiconque violer tes droits en tant qu’être humain et en tant que femme. Les féministes se sont battues durant des décennies et se battent aujourd’hui encore pour que les femmes n’aient plus jamais à baisser la tête quand on veut les briser par la violence. Aujourd’hui, nous pouvons dire, grâce à elles, PLUS JAMAIS.

Continue de briller. On continue de veiller.

Pascale SOLAGES

Pour NÈGÈS MAWON

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