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Quel avenir pour #PetrocaribeChallenge ?

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Petrocaribe Challenge se trouve à un tournant décisif

Le 24 août 2018, le mouvement Petrocaribe Challenge a pris un tournant nouveau. Dix jours après le tweet du cinéaste Gilbert Mirambeau qui a déclenché le hashtag #KotKòbPetroCaribeA, les revendications ont gagné les rues. Devant la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, des citoyens organisent un « sit-in ».

Beaucoup de gens commencent à demander des comptes sur les programmes sociaux « bidon », comme ceux du Fonds d’Assistance économique et sociale (FAES). Des groupes de Petrochallengers bourgeonnent de partout : Nou p ap dòmi, Nou p ap konplis, Nou konsyan etc.

Le mouvement Petrocaribe challenge était pour beaucoup l’occasion de faire l’expérience d’une action citoyenne et patriote. L’indifférence naïve face à la politique semblait faire place à l’engagement citoyen. Cet engagement a apporté des résultats : CSCCA a publié trois rapports détaillés sur la gestion des fonds Petrocaribe. Ces documents, qui impliquent notamment le président Jovenel Moïse, attestent un vaste scandale de corruption et de dilapidation des fonds publics.

Mais aujourd’hui, alors que la mobilisation citoyenne n’a plus la même ampleur, le défi pour les différents regroupements de petrochallengers, c’est de se projeter dans l’avenir, sur fond de désaccords entre eux.

Impossible de se faire confiance

La bataille contre la dilapidation des fonds Petrocaribe est compliquée et dangereuse, selon certains petrochallengers. D’autant qu’entre eux, la méfiance est souvent présente. Ricardo Fleuridor, du groupe Nou P ap Konplis, se rappelle comment il était difficile de se faire confiance au début.

« C’est un pays qui est rempli de clivages, les intérêts sociopolitiques sont différents, explique Ricardo Fleuridor. Et aussi notre comportement est marqué par un manque de communication, un problème identitaire et de socialisation. Lorsqu’on se rencontre, pour une cause commune, il y a des gens qui ont peur l’un de l’autre. Nous ne voulons pas collaborer. L’éducation à deux vitesses que nous avons reçue nous fait penser que nous valons plus qu’un autre. »

James Beltis, membre du groupe Nou P ap Dòmi, confirme cette difficulté. « La méfiance qui existe dans la politique en Haïti, nous la vivons concrètement », déclare-t-il. Un groupe de personnes peut s’asseoir ensemble, sans pour autant se faire confiance. C’était l’ambiance de travail, entre certains petrochallengers.

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Entre les structures aussi, l’harmonie ne règne pas. Les membres des trois grandes organisations de Petrochallengers sont à couteaux tirés. James Beltis a un regard critique sur la pratique de bataille des différents groupes, en insistant sur le fait que ceux-ci devraient prioriser l’éthique dans leurs actions. « Par exemple, [certains groupes] ont fait des efforts [pour qu’on travaille ensemble], mais nous leur avons toujours répondu que c’était impossible parce que nous n’avons pas les mêmes principes », révèle Beltis.

D’un autre côté, dans leurs genèses, Nou P ap Dòmi et Nou P ap Konplis avaient des griefs envers Ayiti Nou Vle A (ANVA), un regroupement qui a pris naissance après les émeutes des 6 et 7 juillet 2018 et qui se définit comme une « Association civique et citoyenne ». Ce sont ces désaccords qui ont donné naissance à Nou P ap Dòmi et Nou P ap Konplis.

D’autres petrochallengers préfèrent combattre seuls. « Je m’attendais dès le départ à ce que le régime essaye de nous infiltrer, dit Baby-John Saint Obert, un petrochallenger qui est resté en solo depuis le début. C’était peut-être le cas avec ce Ricardo Fleuridor que la nation ne doit pas oublier. » En effet, ce dirigeant de Nou p ap konplis a été reçu par le président de la République, Jovenel Moïse. En marge de cette rencontre, Fleuridor a menacé au moins un membre de Nou p ap dòmi en des termes injurieux et misogynes, selon échanges de messages privés revus par Ayibopost.

Une pléiade d’organisations

Mais au-delà de la méfiance, le Petrocaribe challenge a favorisé l’éclosion de plusieurs entités d’engagement citoyen. Ayiti Nou Vle a, a pris naissance près d’un mois avant le Petrocaribe challenge. Cette structure refuse d’endosser le leadership du mouvement Petrocaribe, car d’après un représentant, ANVA se focalise sur bien plus que cette lutte. D’autres regroupements, comme Nou p ap dòmi, s’orientent différemment.

« J’ai été invité à une rencontre par Pascale Solages. On se posait des questions sur l’avenir du mouvement et sur Ayiti nou vle a, raconte James Beltis. Les Petrochallengers ne se sentaient plus à leur place parce qu’ils étaient branchés Petrocaribe, alors que Ayiti nou vle a voulait quelque chose de plus structurel. »

James Beltis et quelques amis, ont continué de se réunir, en petit groupe, dans des bars, pour discuter de « Petro Stratégie ». Ils se considéraient comme des Petrochallengers non alignés, par rapport à l’existence d’ANVA.

Le groupe Nou p ap dòmi a pris naissance ainsi, après trois nuits passées devant la CSCCA. Peu de temps après ce rassemblement, Nou p ap konplis sera mis sur pied, selon Jonathan Renois, membre fondateur de ce regroupement. Plusieurs autres groupes ont vu le jour entretemps.

Mais les regroupements existants ont connu leur lot de critiques. ANVA qui refuse d’être qualifié de « parti politique » s’est fait reprocher les résultats d’un sondage controversé dans lequel la structure assurait que 68 % de la « population » voulaient que Jovenel Moïse termine son mandat.

Quant à Nou p ap Konplis, l’opinion publique a mal reçu la participation de ses leaders, dont Ricardo Fleuridor, à une rencontre avec Jovenel Moïse.

L’avenir est incertain

Le départ du président était important pour les Petro Challengers. Selon Guy Numa, un militant de Konbit òganizasyon sendikal ak popilè (Konbit), le régime en place ne réalisera pas de procès. Mais les stratégies ont changé. Nou P ap Dòmi assure maintenant qu’ils ont dû se « ressaisir et faire un ciblage sur la cour supérieure des comptes ».

Aujourd’hui Nou p ap dòmi se définit comme un groupe de militants progressistes contre un système corrompu. Mais ils se posent encore des questions : est-ce que ce procès est possible dans de telles conditions ? Est-ce qu’ils ne devraient pas s’engager dans la lutte électorale pour accaparer le pouvoir, pour réorienter les institutions ?

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ANVA semble encore plus se désintéresser de Jovenel Moïse. Sur le site internet de l’organisation, elle explique réfléchir à l’avenir d’Haïti pour les trente prochaines années. Nou Konsyan est tout aussi rêveur. D’après Pilate Voltaire, porte-parole, leur objectif, c’est que d’ici quarante ans, Haïti devienne l’un des plus beaux pays de la région.

Il y aura des sacrifices en plus qui demandent que la lutte soit organisée, que les Pétro challengers se regroupent politiquement. Car pour investir le Parlement qui peut se dresser en haute cour de justice contre les hauts fonctionnaires dilapidateurs, il faut passer par les élections.

Plus de deux ans après le lancement de Petrocaribe challenge, rien des objectifs de départ n’est encore atteint, malgré quelques avancées notables. Les Petrochallengeurs arriveront-ils à faire front commun pour s’en prendre au « système » qu’ils décrient tous ? Parmi les structures créées en marge du mouvement, lesquelles resteront actives et efficaces dans les années à venir ? Les leaders prendront-ils part aux prochaines élections ?

Plus de deux ans après son lancement, l’avenir de Petrocaribe challenge reste incertaine. Tout comme celui du pays d’ailleurs.

Hervia Dorsinville

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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