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OP-ED: Pourquoi Jovenel Moïse n’arrive toujours pas à atterrir son projet de courant 24/24 ?

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« Enfant, j’ai vu le directeur de l’EDH aux Cayes promettre l’électricité 24 h sur 24 et atteindre cet objectif. Près de deux décennies plus tard, je vois un président promettre la même chose et échouer piteusement. »

La question de l’électricité tend à devenir éminemment politique, à chaque fois qu’un président en fait la promesse comme Jean Bertrand Aristide au début des années 2000 ou Jovenel Moïse en 2017.

L’objectif d’atteindre 24 heures d’électricité occulte d’autres objectifs tout aussi désirables comme une augmentation de l’accès, du nombre d’heures et de la qualité de l’électricité entre autres.

La couverture à 100 % est la norme dans la région caribéenne où le taux d’accès est d’environ 98 %. À travers le monde, 70 pays ont atteint depuis 1990 un taux d’accès à l’électricité de 100 % parmi lesquels des territoires proches comme Curaçao, Bahamas et Saint-Martin. Le cas particulier d’Haïti dans la région est le reflet de notre incapacité d’adresser des problèmes structurels avec des mécanismes et une manière de faire adéquate.

La perte d’un acquis

Plusieurs communes du pays ont fait l’expérience de l’électricité 24 heures sur 24 à un moment de la durée parmi lesquelles Jacmel, Camp-Perrin, Les Cayes, même si aujourd’hui cette dernière jouit de moins de 24 heures d’électricité par semaine à certaines périodes.

Enfant, j’ai vu le directeur de l’EDH aux Cayes promettre l’électricité 24 h sur 24 et atteindre cet objectif. Près de deux décennies plus tard, je vois un président promettre la même chose et échouer piteusement.

Lire également: Le gros flop des charbons « alternatifs » en Haïti

Les projets et initiatives sont pourtant nombreux : la suppression des taxes douanières pour l’importation de certains produits consommant l’énergie solaire, la création de l’Autorité nationale de Régulation du Secteur de l’Énergie (ANARSE)… Le problème, c’est qu’ils s’articulent mal et ne sont pas exempts de scandale comme les projets d’installation de lampadaire.

La suppression des taxes n’a pas rendu les produits utilisant l’énergie solaire plus abordable pour le grand public. On entend peu parler de l’ANARSE, les scandales de l’EDH font beaucoup plus de bruit. Les avancées sont lentes et peu remarquables alors que les besoins sont importants.

Un objectif de développement

Ce n’est pas sans raison que l’accès à l’énergie propre et abordable est un objectif de développement durable choisi par les Nations-Unies.

Même si les travaux scientifiques ne sont pas concluants sur le rapport de cause à effet entre énergie, électricité et croissance économique, ces éléments semblent être liés.

Lire également: Comprendre la guerre entre l’État haïtien et les fournisseurs d’électricité

L’utilité et l’importance de l’électricité ne sont point remises en question. L’absence d’accès à l’électricité est perçue comme une barrière à l’épanouissement des individus. La pauvreté énergétique comme la précarité énergétique affecte l’éducation, la santé des individus entre autres.

Or, les Haïtiens qui dépendent encore de l’EDH pourraient être classés en trois groupes : ceux qui n’ont aucun accès à l’électricité, ceux qui ont trop peu d’heures d’électricité par jour et ceux qui les rares fois qu’ils en ont accès ne peuvent pas l’utiliser tellement la qualité est mauvaise.

Une augmentation de l’accès de 10 % en 30 ans

Cette situation ne date pas d’aujourd’hui et à la limite elle stagne. En 1991, seulement 31 % des Haïtiens avaient accès à l’électricité contre 44 % en 2017 soit une augmentation de moins de 15 points de pourcentage en un peu plus d’un quart de siècle.

Parmi ceux qui ont accès à l’électricité, moins de 3 % vivent en milieu rural et 78 % en milieu urbain. Un pays comme le Togo qui en 1998 avait un taux d’accès de 15 %, la moitié de celle d’Haïti, l’a aujourd’hui dépassé même si son taux reste inférieur à 50 %.

La consommation d’électricité par habitant en Haïti est la plus faible au niveau mondial selon les dernières données. Entretemps, les tarifs appliqués aux clients commerciaux sont les plus chers de l’Amérique latine.

Pourtant les solutions existent et on peut commencer par résoudre certains problèmes déjà identifiés comme le mauvais entretien des infrastructures, le cadre institutionnel obsolète, les politiques sectorielles figées, le retard des travaux de modernisation, etc.. Plusieurs approches ont donné des résultats ailleurs dont celle du Rwanda qui a triplé le nombre d’abonnés à son réseau électrique en seulement 7 ans en priorisant une approche globale.

Le Rwanda a simultanément priorisé le développement du réseau national, les mini réseaux, les solutions hors réseaux, l’innovation dans les politiques publiques, les financements et les technologies ainsi qu’une planification sur le long terme pour aboutir à ce résultat.  

Lire aussi: Comprenez comment l’EDH organise la distribution du black-out

Un meilleur accès à l’électricité, et une distribution plus importante peuvent cesser d’être un mythe, une promesse de campagne récurrente, une vanne.

Il est fort possible d’avancer, de le faire comme d’autres pays avant nous, y compris nos voisins qui ont pris du temps avant d’arriver. Pour cela, on doit en faire une politique nationale. Les embûches ne manqueront pas : un grand nombre de ménages ne pourront pas se le payer alors que l’institution fait déjà face à un problème de recouvrement de dettes, la corruption, les mauvaises pratiques, etc.

Toutefois, on pourra compter sur l’adoption des bonnes politiques. Il faudra restructurer et renforcer les institutions, implémenter des mécanismes de contrôle pour éclairer le pays, distribuer l’énergie aux ménages, usines et entreprises. On a tellement besoin de lumière sur Haïti.

Emmanuela Douyon

Photo couverture: Timothe Jackson/ Challenges

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Emmanuela Douyon
Emmanuela Douyon est une spécialiste en politique et projets de développement. Elle a étudié à Paris-1 Sorbonne en France et à l’université National Tsing Hua de Taïwan. Emmanuela a travaillé dans plusieurs secteurs en Haïti. Elle est fondatrice du thinktank Policité et offre des consultations stratégiques en gestion et évaluation de projets. Outre ses activités professionnelles, Emmanuela est une activiste luttant contre les inégalités et la corruption. Elle intervient souvent dans les médias pour commenter l’actualité et analyser des questions économiques.

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