SOCIÉTÉ

Le gros flop des charbons « alternatifs » en Haïti

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Certaines de ces entreprises meurent. D’autres évoluent dans un marché fortement désintéressé à leur produit

Ticadaie S.A ambitionnait de fournir 400 tonnes de briquettes de charbon chaque mois en Haïti.

Après une dizaine d’années d’existence, l’entreprise arrive à peine à écouler 40 tonnes de ses charbons écologiques formés à base de déchets comme la paille de riz des productions de l’Artibonite, des ripes de bois des ateliers de meuble et des poudres de charbon de bois.

En 2004, le Programme des Nations-Unis pour le développement (PNUD) a lancé une usine de fabrication de briquettes de charbon avec du papier recyclé à Carrefour-Feuilles. L’espace se trouve à l’abandon depuis 2011.

Pourtant, l’initiative pour la Démobilisation, démantèlement et Réinsertion (DDR) des jeunes de la zone alimentait 11 distributeurs locaux dans les supermarchés et détenait une capacité de 83 000 briquettes de charbon en papier recyclé par mois.

Charbon Ticadaie

Dans un pays où le bois offre 72% des besoins énergétiques, ces deux échecs illustrent la difficulté des autorités et des institutions à catalyser un abandon du charbon de bois traditionnel. La consommation urbaine totale est estimée à 946,504 tonnes métriques annuellement. Port-au-Prince et ses environs en consomment 438,204 tonnes métriques.

Selon les données du Bureau des mines et de l’Énergie du pays, le charbon est l’un des agents importants de déforestation et représente aussi une forme de gaspillage d’énergie estimée à 41% du total du bois-énergie exploité sur tout le territoire national.

En 2004, le PNUD a lancé une usine de fabrication de briquettes de charbon avec du papier recyclé à Carrefour-Feuilles. Photo: Emmanuel Moïse Yves / Ayibopost

Désintérêt total

« Les gens ne sont pas intéressés aux briquettes de charbon », se plaint Phillip Villedrouin, administrateur de Ticadaie. Pour l’initiateur de Le Montcel, un complexe écologique qui propulse Ticadaie, « la culture haïtienne résiste à ce changement comme projet de développement durable ».

Le Montcel voulait offrir à la population une nouvelle source d’énergie consistante, durable, économique et bénéfique pour l’environnement écologique. Deux arbres sont plantés à chaque tonne de briquettes de Ticadaie vendu en Haïti, selon Phillip Villedrouin.

Lire aussi: Le charbon de bois cause-t-il vraiment le déboisement en Haïti?

Aujourd’hui, l’initiative se bat pour sa survie. Le manque d’intérêt du marché pousse les responsables à réduire les opérations. Les employés sont au nombre de sept et l’entreprise vend à 900 gourdes le sac de briquettes dans ses quatre points de vente en Haïti.

Pour garder Ticadaie S.A en vie, Phillip Villedrouin révèle que l’entreprise est considérée comme une fondation de la maison Villedrouin et de « Le Montcel ». Ces entités investissent une partie de leurs bénéfices dans l’entreprise. « La réussite d’un projet comme Ticadaie est la réussite d’Haïti », dit Villedrouin qui critique la nonchalance des autorités haïtiennes.

Abri des sans-abris

L’usine de transformation de déchets à Carrefour-Feuilles donne l’impression d’une institution fonctionnelle, même quand rien ne fonctionne. Samuel Toussaint, un des responsables du centre, dit avoir multiplié sans succès les requêtes auprès des autorités du pays, des ONG et de certaines ambassades pour relancer le projet.

Emmanuel Moïse Yves / Ayibopost

L’usine comptait 200 employés. Ils recevaient chaque jour des déchets collectés venant des zones environnant Carrefour-feuilles. Ces déchets étaient disposés sur des tables de triages. Les métaux et les plastiques étaient vendus, après tri, à des compagnies de recyclages. Les briquettes de charbon produites par l’usine étaient majoritairement vendues à des écoles financées par le Programme alimentaire mondial (PAM), fait savoir Toussaint.

Aujourd’hui, des sans-abris sont invités à dormir dans les chambres de stockage vide avec pour mission de nettoyer régulièrement l’espace.

Aujourd’hui, des sans-abris sont invités à dormir dans les chambres de stockage vide. Emmanuel Moïse Yves / Ayibopost

392 millions de dollars, l’an

Entre-temps, l’abattage des arbres se poursuit. Il supporte la production des planches et du charbon. Il alimente également les feux de bois chez les ménages en milieu rural, dans les dry cleaning ou dans les boulangers.

« Une pression accélérée de cette pratique s’enregistre actuellement depuis deux semaines dans le département du Nord à cause de la vulnérabilité des gens et leur faible capacité économique », explique l’agronome Eder Audate, directeur des forêts et des énergies renouvelables au Ministère de l’Environnement.

En 2018, la valeur totale du marché du charbon de bois de Port-au-Prince et ses environs était évaluée à 182 millions de dollars, l’an. Au niveau national, les chiffres étaient de 392 millions de dollars par année, soit 4.7% du PIB, rapporte une étude réalisée par le Groupe de la Banque mondiale.

Selon l’agronome Eder Audate, des citoyens ayant une « culture plus poussée » préfèrent le propane au charbon de bois qui coûte plus cher. Toutefois, Audate pense que le niveau de vulnérabilité des gens les contraint à préférer le charbon de bois aux alternatives comme les briquettes de charbon écologique.

« Un pourcentage important de consommateurs de charbon de bois [en milieu] urbain achètent leurs stocks en unités plus petites appelées ‘mamit’ qui sont plus abordables dans l’immédiat », dit Audate qui croit que le charbon écologique n’offre pas ces avantages à des ménages de très faible revenue.

Le directeur des forêts et des énergies renouvelables rapporte que les producteurs de briquettes de charbon écologique n’ont pas le support de l’État. « Ils n’ont pas trouvé l’encadrement des instances étatiques dans la vulgarisation de leur produit », dit-il.

2% de couverture forestière?

Bien que la consommation du charbon de bois impacte forcément la couverture végétale du pays, les experts ne confirment pas sa responsabilité dans les coups portés à la couverture forestière.

« La conviction infondée reste à croire que la production de charbon de bois est facteur de la déforestation en Haïti », analysait le Groupe de la Banque mondiale, dans une étude réalisée en 2018.

Selon l’institution, la grande partie des anciennes forêts d’Haïti a été abattue pendant la période coloniale pour mettre en place et entretenir le modèle de plantation de production agricole qui allait être le précurseur de l’agriculture industrialisée moderne.

L’étude explique que l’abattage d’arbres a, par la suite, été autorisé par des contrats passés entre le gouvernement haïtien et des concessionnaires forestiers étrangers, pour régler l’indemnité de guerre post-indépendance et payer les premiers dirigeants de la nouvelle République.

De 1804 à 1880, de grandes forêts du pays ont été intensément exploitées. « On exportait des bois précieux comme l’acajou, le chêne, le campêche, moyennant payement d’une taxe à l’exportation. Les recettes fiscales furent suffisamment importantes pour permettre, par exemple, de payer la dette de l’Indépendance ».

Selon l’organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), même après cette période, des forêts en Haïti ont été octroyées à plusieurs reprises à des compagnies étrangères. Par exemple, la forêt des Pins, située dans le Massif de la Selle, a été concédée à des fins d’exploitation à la compagnie américaine Société Haïtiano-Américaine pour le Développement agricole (SHADA) en 1945.

Bien loin des 2% régulièrement évoqués, la couverture boisée concerne environ un tiers du pays, rapportent deux scientifiques dans un article intitulé : « Pour un nouveau regard sur le charbon de bois et la déforestation (en Haïti)».

Emmanuel Moïse Yves

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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