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Loup-garou, nudité, monstres : des élèves du Centre d’Art en exposition

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Restitution de travaux d’élèves au Centre d’Art

La cour du Centre d’art ne désemplit pas. Du 15 au 18 décembre 2020, les travaux de cinq jeunes artistes sont exposés. Ce sont tous des élèves du Centre d’art, et l’exposition restitue leurs œuvres. Schneider Léon Hilaire, Anaïse Hector, Bertho Jean Pierre, Youvensky Despeignes et Reginald Sénatus sont chacun à des stades différents de leur maturation artistique. Mais indéniablement, le talent et le style sont affinés, et la créativité saute aux yeux.

Judith Michel est la responsable des programmes pédagogiques au Centre d’art. Cette exposition d’élèves, selon elle, clôt les cours pour l’année 2020. « Ce sont des artistes qui souhaitent faire une carrière professionnelle, dit-elle. Ils font partie de vingt élèves qui ont bénéficié d’un accompagnement différencié. On les guidait vers des formations et des ateliers ».

Ce qui importe le plus, selon Judith Michel, c’est que les artistes aient leur propre style. « L’accent est beaucoup mis là-dessus, affirme la responsable. Pour moi c’était aussi une évaluation, car après plusieurs années d’accompagnement, je voulais voir s’ils comprennent que l’art n’est pas seulement la technique, mais aussi le discours. »

La nuit haïtienne

Chaque élève a développé un thème, un projet d’exposition. « Ils devaient écrire un projet et le présenter comme s’ils avaient affaire à un galeriste. Et c’est selon l’attrait du projet que les moyens pour produire ont été mis à leur disposition. »

En tout, l’exposition retrace cinq perspectives, cinq styles, cinq manières de raconter et d’exprimer son art.

Les tableaux de Schneider Hilaire racontent la nuit haïtienne. Le jeune homme, qui était portraitiste avant son entrée au Centre d’Art, a voulu fixer sur ses toiles les histoires que l’on raconte tout bas la nuit. Les rencontres avec les sanpwèl. Les zombies. Les créatures de l’aube qui font peur.

Toile de Schneider Hilaire

Ainsi, sur une dizaine de toiles, le visiteur a une référence visuelle des frissons de son enfance. Ici c’est un loup-garou qui vole, le feu au postérieur. Là, ce sont deux rangées d’arbres, et deux rangées de chiens, face à face, alors qu’un homme et sa famille tentent de passer. Chaque personne, selon ses croyances, et selon ce qu’elle sait de ces histoires, les interprète à sa façon.

« Schneider est allé dans plusieurs bourgades pour rassembler ces histoires, explique Judith Michel. C’est presque un travail anthropologique. Ces histoires restent dans l’oralité, mais il les fixe sur un canevas. On peut dire qu’il a son propre style. »

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Les œuvres ne sont pourtant pas de simples représentations. « Les toiles ne sont pas une illustration des histoires, en ce sens que je ne me contente pas de dessiner ce qu’une personne m’a dit. J’essaie d’approfondir, pour apporter ma touche personnelle », explique Schneider Hilaire.

Les couleurs qui dominent les travaux de Schneider Hilaire sont le soir et le blanc. « Il maîtrise le clair-obscur, affirme Judith Michel. Son jeu de couleur, la subtilité de ses dégradés sont techniquement très au point. »

Mais à bien y regarder, une multitude de couleurs sont présentes dans les dessins de Schneider Hilaire. La couleur est plus une façon d’exprimer un sentiment, que de décrire une réalité. « Le thème que je préfère traiter c’est la mélancolie, la tristesse, dit-il. Je ne cherche pas d’abord à faire joli, mais surtout à exprimer ces émotions. Je compte par exemple peindre une série sur ce que les gens voient avant leur mort. Mes tableaux font parfois peur, on me le dit souvent. »

De l’intérieur

Bertho Jean Pierre est un autre artiste dont le talent n’est pas à démontrer. Ses toiles surprennent. Interloquent. Font douter. Elles fixent des formes incompréhensibles, insaisissables, mais éclatantes. Pleines de couleurs. Comme pour diminuer la peur qu’elles peuvent inspirer, ou plutôt pour l’exacerber. « J’essaie de peindre des sous-réalités, explique-t-il. Ce sont des émotions que nous avons en nous, que nous refoulons, mais que l’artiste peut percevoir. »

Créature du sous-réel, de Bertho Jean Pierre / Photo: Centre d’art

Sa série est titrée « Vide, catastrophes et défis ». Il se demandait comment représenter la peur, le doute. En période de pandémie, d’insécurité, de traumatisme perpétuel, l’artiste en lui n’a pas cessé de travailler, de réfléchir pour proposer son regard.

Ces formes qui à première vue sont prises pour des monstres deviennent tout à coup plus proches de nous, quand on comprend qu’elles sont des émanations de nos émotions refoulées. « Le travail de Jean Pierre est très profond, estime Judith Michel. Il met en image ce que nous vivons, mais qui ne transparaît pas toujours. Ses toiles sont en mouvement, comme des photographies prises sur le vif. J’ai l’impression que ces créatures sont prêtes à sortir du canevas. »

Il est vrai que les toiles de Bertho Jean Pierre, comme celles de Schneider Hilaire, pour des raisons différentes, peuvent inspirer l’effroi. « Des gens me disent qu’ils ne mettraient pas ces toiles dans leur chambre, dit-il. Pourtant, dans leurs chambres, il y a peut-être plus effrayant encore, mais ils ne s’en rendent pas compte. »

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Techniquement, le jeune artiste est perfectible, selon Judith Michel. « Il est encore influencé par des artistes avec qui il a travaillé. Le discours est là, mais il doit trouver son style ». Ces influences, Bertho les admet, les embrasse, tout en tâchant de s’en défaire progressivement. Elles viennent surtout de sculpteurs africains, que l’artiste admire.

Un espace à soi

La seule femme de cette exposition est Anaïse Hector. La jeune femme de 19 ans a commencé les cours de dessin à l’école, inspirée par son père qui dessinait pour elle dans son enfance. « Je me suis inscrite au Centre, et le dessin est devenu plus qu’un passe-temps, explique-t-elle. Au fil des cours je me suis améliorée. »

Toile d’Anaise Hector

Ses toiles et ses dessins mettent en scène une nudité qu’elle dit symbolique. Les personnages se sont défaits de leurs vêtements, comme pour exprimer cette liberté dont on rêve tous. Comme si les vêtements nous enchaînent. « Je n’aime pas dessiner les habits, dit-elle. Mais c’est aussi pour montrer que l’artiste se donne totalement à son art. »

D’après la responsable pédagogique du Centre d’art, Anaïse Hector est en bonne voie pour trouver son style. « Son dessin est encore très académique, explique Judith Michel, mais elle a une façon bien à elle de peindre. Une manière particulière d’exprimer les couleurs, les contrastes, la lumière, et c’est assez unique. Dans ses œuvres elle exprime l’idée que les femmes ont besoin d’un espace à elles, pour que leur créativité se libère. »

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Schneider Hilaire, Anaïse Hector et Bertho Jean Pierre étaient les seuls à exposer des toiles. Les deux autres artistes, Reginald Sénatus et Youvensky Despeignes, présentaient des œuvres tout aussi mystérieuses et profondes.

Autres que la peinture

Reginald Sénatus fait de la récupération. Il travaillait avec du caoutchouc, avant de suivre les cours du Centre. « Il a changé de matériel pour donner un aspect plus gracieux à ses œuvres, dit Michel. Il utilise des semelles de soulier sur du bois. Il fait un excellent travail avec les lignes, les perspectives, et donne parfois une impression de 3D. »

Des visiteurs devant les oeuvres de Reginald Sénatus

Quant à Youvensky Despeignes, il n’est pas encore sorti de l’influence de Frantz Zéphirin, l’un de ses professeurs. Mais ses œuvres n’en sont pas moins belles. Dans ses dessins, il met en lumière le monde invisible. Il récupère des messages de l’au-delà, qui viennent de personnes qui ont fait le bien pendant leur passage sur terre, et nous les transmet.

Ces artistes ne sont pas tous prêts pour des expositions individuelles, mais certains le sont. Schneider Hilaire a déjà reçu des propositions. Mais d’après Judith Michel, c’est le marché qui jugera qu’ils sont prêts à exposer en solo.

Jameson Francisque

 

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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