SOCIÉTÉ

Les bureaux de transfert décident le taux de change et payent en gourde. C’est du vol!

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À chaque maison de transfert son taux du jour. Souvent, elles vont jusqu’à exiger que le montant envoyé en dollar américain ou en euro soit retiré en gourdes

Le mercredi 20 mai 2020, le taux de référence de la Banque de la République d’Haïti (BRH) était de 107.3027 gourdes pour un dollar.

Dans trois bureaux « d’agents agréés » de CAM Transfert visités le même jour, à Gressier, Carrefour et Pétion-Ville, le taux de change était de 105,50 gourdes. Cependant, chez des « agents autorisés » de CAM Transfert, le taux baisse jusqu’à 104 gourdes pour 1 dollar.

Dans la commune de Carrefour, à Mariani, un agent autorisé de la Western Union affiche clairement un taux de 104,5 gourdes. À quelques pas de là, à Truitier, un autre bureau de la même maison Western Union offre 105,25 gourdes pour le dollar. Plus haut, un agent autorisé de la même compagnie dispose de 105,50 gourdes pour le dollar du client.

À proximité de l’Église Saint-Charles, le dollar chute à 105 gourdes alors qu’à Bon Repos, dans la même commune et sous la même bannière de Western Union, le taux monte à 106,25. À Pétion-Ville, un agent autorisé, opérant à la rue Metellus sous le label de Western Union, va jusqu’à proposer 103 gourdes pour 1 dollar américain.

Les clients de toutes les compagnies de transfert opérant sur le territoire, comme Western-Union, Unitransfert et Money Gram font régulièrement face à de telles pratiques. Chaque compagnie, et fort souvent, chaque bureau de transfert au sein d’une même institution détermine son « taux du jour » qui généralement se trouve inférieur à celui du marché, ce qui les permet d’engranger chaque jour des millions de gourdes sur le dos des citoyens.

De plus, contrairement aux règlements en vigueur, ces institutions refusent souvent de payer dans la devise originale du transfert. Elles ne subissent aucune conséquence pour ces actions de la part des autorités du système financier haïtien.

Un vol organisé contre les clients  

Au cours du mois d’avril dernier, Ericka devait récupérer un montant de 800 dollars américains transféré par son mari depuis les États-Unis d’Amérique, via Western Union. Selon ses dires, elle devait utiliser cet argent pour payer un loyer, en dollars américains, dans la commune de Pétion-Ville.

Prétextant une indisponibilité de billets américains, tous les agents autorisés de Western Union de la commune qu’elle arpentait la contraignaient à recevoir son transfert en gourdes. Ce n’est qu’après trois jours de pèlerinage qu’elle a pu, enfin, recevoir son transfert.

La clé de sa réussite n’est pas accessible à quiconque : « Un ami m’a passé le contact d’un directeur de l’un de ces bureaux, et sous la référence de mon ami, je lui ai expliqué ma situation. Il a accepté de me livrer les 800 dollars », dévoile Ericka.

Elle fustige aujourd’hui l’attitude avare des bureaux de transfert. « Mon transfert s’est fait en dollars américains. On a voulu me forcer à le recevoir en gourdes pour que j’aille ensuite aller m’acheter ces mêmes dollars pour payer le propriétaire de la maison qui, lui aussi, veut des dollars américains ».

Requérant l’anonymat, un employé qui travaille à la direction de communication de l’une des maisons de transfert en Haïti, explique que cette attitude des responsables des bureaux de transfert n’est que pur chantage puisque « les maisons de transfert [mères] remboursent toujours les agents autorisés en dollars américains ».

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Aux dires de ce jeune employé, « cette stratégie des bureaux de transfert vise à se procurer des dollars à bon marché sans affronter la loi des banques commerciales dans la vente des devises ». Il révèle que les bureaux de transfert ont besoin de dollars pour pouvoir acheter à l’étranger étant donné qu’ils offrent, bien souvent, d’autres services comme la vente de produits électroniques.

De plus, de nombreux bureaux de transfert sous-traitent avec des entreprises de la place qu’ils doivent fournir en dollar.

Selon un ancien employé de la Unitransfert, la majorité des entrepreneurs qui font un contrat afin d’ouvrir un bureau de transfert autorisé d’une des compagnies de la place ne sont pas vraiment intéressés aux transferts en soi, mais aux changes.

En vrai, les compagnies de transfert ne payent que par commission. Selon un responsable de Rapid-transfert qui travaille pour le compte de Money Gram, autrefois la compagnie versait un dollar américain aux agents autorisés pour chaque transfert payé. Aujourd’hui, Money Gram qui est représenté en Haïti par la BUH, la Unibank et Rapid-Transfert, trouve une autre formule en versant une commission directement à ses représentants officiels qui eux auront à payer les différents agents autorisés.

Selon l’ancien employé de Unitransfert, cette pratique qui consiste à payer par commission explique certains comportements des agents autorisés. « Si la compagnie paie 1,50 dollar par transaction effectuée, l’agent a beaucoup plus d’intérêts à réaliser 80 opérations [en petites coupures] avec une somme X que d’en réaliser 3 [grosses] avec la même somme ». Dans le premier scénario, elle empoche 120 dollars. Dans le second, ce chiffre descend à 4,5 dollars.

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Capital transfert procède différemment. Selon un responsable de cette institution, la commission octroyée aux sous-agents, « représente un pourcentage des frais du transfert ». Il précise : « Pour recevoir de l’argent comme sous-agent, il faut payer le plus de transferts possible, puisque tout se fait sur le volume de transferts ».

Si des responsables de maisons de transfert représentant Western Union et Moneygram en Haïti ont gardé l’anonymat dans le cadre de cet article, nos tentatives pour rentrer en contact avec CAM transfert sont restées infructueuses.

Les maisons de transfert s’en fichent

Selon Etzer Émile, qui cite les chiffres communiqués par la BRH, le montant annuel des transferts de la diaspora sur Haïti s’élève à 3,2 milliards de dollars américains. D’après l’économiste, ce montant représente presque le double du budget national ne dépassant pas 1.7 milliards de dollars actuellement.

Reginald Neptune est le responsable de transfert au sein de la BRH. L’institution est chargée de réguler le fonctionnement des maisons de transfert en Haïti. Neptune souligne que la BRH avait sorti une circulaire à l’intention des maisons de transfert au mois d’août 2019.

Dans cette circulaire, la BRH a invité ces structures à veiller à ce que les agents payent les clients en dollar sous peine de sanction.

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Selon un haut responsable de Capital transfert en Haïti, « il est une obligation que le sous-agent paye le client dans la devise dont le transfert a été réalisé ». Les visites effectuées dans ces bureaux prouvent que cette recommandation n’est pas suivie. Les fautifs ne subissent non plus aucune conséquence, ni de la part de la BRH, ni de la part des maisons mères.

L’ancien employé de la Unitransfert qui a témoigné sous couvert d’anonymat confirme ce constat. « Les maisons de transfert ne se préoccupent de leur image ni du respect du client que dans les agences agréées qui sont pour eux, comme des succursales de banque ». C’est ce qui explique que les taux sont les mêmes au sein des agences agréées de CAM transfert alors que les responsables dans les agences autorisées de cette même maison de transfert appliquent leurs propres tarifs.

La Banque de la République d’Haïti inactive

Le fonctionnement des maisons de transfert est régi par le décret de juillet 1989, rapporte le responsable de la section transfert au sein de l’organe régulateur, Reginald Neptune.

Cependant, Neptune dit noter, que seulement quatre institutions, à savoir « Sogexpres, Unitransfert, CAM transfert et Rapid-transfert » sur la multitude qui offrent des services de transfert dans le pays ont été créées en fonction du décret. Trois autres, comme « Capital Transfert, BUH-Money-Gram, Unibank-Money-gram », fonctionnant comme des maisons de transfert sont en réalité des départements de banques commerciales.

Quant à Western-Union, le responsable dévoile « qu’il n’est qu’un correspondant opérant à l’étranger ».

Neptune admet que la BRH ne supervise pas le fonctionnement des bureaux de transfert qui sont censés être les plus proches de la population. « Ce sont les maisons de transfert qui ont le contrôle sur le fonctionnement des bureaux de transfert et non la BRH », lance Reginald Neptune qui souligne que le régulateur n’a de contrôle qu’en amont, sur les maisons de transfert.

Note de l’éditeur: En marge de la publication de ce reportage, l’administration en place a publié un décret le 16 juin obligeant les agents de transfert à « se confiner strictement aux activités de transfert ». Sous peine de sanctions, les maisons de transfert sont désormais tenues de verser les transferts aux bénéficiaires dans la forme, la monnaie et le taux indiqués par la BRH.

Samuel Celiné

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Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné est journaliste à Ayibopost. Il s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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