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OP-ED: Le taux de change n’est pas le vrai problème d’Haïti

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La chute de la gourde ne date pas d’hier et si elle persiste, c’est parce que le vrai problème n’a pas encore été adressé.

100 gourdes pour un dollar ! Le chiffre semble annoncer une réussite comme si l’on s’était donné à 100 % pour y arriver ! Il faut croire que nous y avons mis du nôtre. Les dirigeants passés et présents ont rarement hésité devant une dépense futile, improductive pouvant creuser le déficit budgétaire, aucune dilapidation de fonds n’a été jugée trop scandaleux, aucune négligence trop coûteuse. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, ceteri paribus.

L’inaction fréquente, le manque de proactivité récurrent et l’absence d’actions structurantes ne manqueraient pas de nous emmener où nous sommes. À 100 gourdes pour un dollar, comment allons-nous payer les factures de la mauvaise gouvernance économique du pays ?

En dépit de qu’il représente, nous devrions commencer par traiter le taux de change pour ce qu’il est : un indicateur. Trop d’attention est portée sur l’indicateur en soi au point que le citoyen lambda a rarement l’occasion de saisir qu’il ne s’agit que du cours d’une monnaie par rapport à une autre, en d’autres termes le prix d’une monnaie si on l’achète avec une autre monnaie. Nous devons pousser les réflexions au-delà de l’indicateur.

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Les discussions sur les variations du taux de change devraient servir d’entrée en matière et ne devraient en aucun cas être le centre du débat. Ce n’est pas l’indicateur par excellence pour mesurer le pouls d’une économie et l’obsession pour le taux de change à elle seule expose notre refus d’adresser les causes profondes des mauvaises performances de l’économie nationale.

Tous les pays du monde ayant un régime de change flottant sont sujets aux fluctuations du taux de change en fonction de plusieurs facteurs économiques, politiques, etc. Les variations du taux de change en Haïti ont certainement des impacts (hausse des prix, effets sur les investissements, etc.) et c’est pourquoi on s’alarme du fait que le dollar ait franchi la barre des 100 gourdes. Plus la gourde perd de sa valeur dans une économie aussi dollarisée et aussi dépendante des importations que la nôtre, plus la population perd de son pouvoir d’achat et peut ne pas pouvoir se procurer les mêmes biens et services avec le même salaire par exemple.

Mais la chute de la gourde ne date pas d’hier et si elle persiste c’est parce que le vrai problème n’a pas encore été adressé. On dit qu’une question bien posée est à moitié résolue. Quand nous aborderons cette question de façon adéquate, nous pouvons arrêter cette descente de la gourde et cesserons de dépendre des interventions de la Banque centrale qui n’offrent aucune garantie sur le long terme.

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Le taux de change est comme la température d’un corps. Si la température est trop élevée, on cherche à en identifier la cause et agir sur celle-ci. Ainsi, il est important que nous suivions l’évolution de ce qui se cache derrière le taux de change.

Il faut surveiller et entretenir les niveaux d’importations et d’exportations, mais surtout la balance de paiement mesurant la différence entre les produits haïtiens exportés et les produits étrangers importés. Plus nous importons, plus nous avons besoin de devises étrangères, plus nous en demandons et comme pour tout autre produit quand il y a une forte demande le prix augmente. La devise étrangère s’apprécie et notre monnaie est dépréciée.

L’état des finances publiques est à suivre aussi, car le financement de ce déficit a des conséquences. Les fluctuations du taux de change dépendent d’autres facteurs que auxquels nous devons payer attention aussi comme les investissements réalisés en Haïti, le flux de touriste vers le pays, le taux d’intérêt, les flux de capitaux entrants ou sortant comme les paiements extérieurs, les transferts.

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L’idée est que nous devons par exemple exiger des statistiques fiables sur ces éléments et les suivre avec autant d’intérêt que le taux de change en soi si ce n’est un peu plus. Les dirigeants doivent envoyer les bons signaux pouvant rassurer les acteurs, car l’incertitude agit aussi sur le taux de change. Quand les perspectives montrent que la gourde va continuer à perdre de sa valeur, on est plus enclin à ne pas en conserver.

Ainsi après avoir demandé pourquoi le dollar grimpe par rapport à la gourde, après avoir vérifié le taux du jour, nous devons demander ce qui est prévu pour redresser la production nationale et casser la dépendance à l’importation des produits de première nécessité surtout ceux que nous pouvons produire nous-mêmes.

Il faut demander ce qui est fait pour encourager les investissements étrangers en Haïti ou un effort de la part des dirigeants pour mieux gérer les finances publiques. Le jeu en vaut la chandelle, car aller au-delà du taux de change est le moyen le plus sûr de le contrôler.

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Emmanuela Douyon
Emmanuela Douyon est une spécialiste en politique et projets de développement. Elle a étudié à Paris-1 Sorbonne en France et à l’université National Tsing Hua de Taïwan. Emmanuela a travaillé dans plusieurs secteurs en Haïti. Elle est fondatrice du thinktank Policité et offre des consultations stratégiques en gestion et évaluation de projets. Outre ses activités professionnelles, Emmanuela est une activiste luttant contre les inégalités et la corruption. Elle intervient souvent dans les médias pour commenter l’actualité et analyser des questions économiques.

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