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Incohérences entre pratiques et politiques des ONG humanitaires en Haïti

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Et si les acteurs humanitaires nourrissaient l’hostilité qu’ils rencontrent parfois en perpétuant des rapports de domination symbolique et sociale avec leurs employés locaux ? C’est l’hypothèse, tirée de sa propre étude, que développe ici Arnaud Dandoy, docteur en criminologie. Si l’auteur vante les vertus de l’éthique du « care », ce n’est pas un simple exercice philosophique, mais une exigence pour mieux comprendre le fossé qui se creuse entre acteurs internationaux et acteurs locaux

La question de l’insécurité est au cœur des enjeux sur la reconstruction en Haïti. La paix, la sécurité et le développement sont des problématiques intrinsèquement liées.

Il existe cependant un décalage entre, d’une part, les efforts et initiatives pour renforcer la sécurité et donc favoriser la reconstruction en Haïti et, d’autre part, les politiques de sécurité des organisations humanitaires. En lieu et place de convergence, sinon de cohérence, celles-ci continuent d’évoluer de manière indépendante.

Malgré les efforts pour renforcer les structures de sécurité publique en Haïti, l’État haïtien n’a toujours pas la capacité de répondre à la demande de sécurité de sa population.

Les discours sur le renforcement des institutions publiques, sur la réduction des inégalités et la cohésion sociale sont en fort décalage par rapport aux pratiques quotidiennes des organisations humanitaires.

Il s’agit d’un dilemme bien connu, mais qui, curieusement, est relativement peu abordé, s’agissant de la sécurité.

Malgré les efforts pour renforcer les structures de sécurité publique en Haïti, l’État haïtien n’a toujours pas la capacité de répondre à la demande de sécurité de sa population. L’offre de sécurité est toujours largement assurée par le secteur privé. De la même façon, la faiblesse de l’état en la matière est renforcée par les structures de gouvernance privée des organisations. La bunkérisation des bureaux des agences humanitaires, les « no walking policies » et autres mesures contraignantes en matière de déplacement et de mobilité aboutissent finalement à couper les acteurs internationaux des populations locales et à préserver, plus encore que la sécurité, un certain entre-soi.

Des frontières sociales et spatiales pas si impénétrables

Dans une étude précédente sur les politiques de sécurité des ONG humanitaires en Haïti, j’expliquais justement comment le discours sécuritaire se matérialisait directement dans l’espace urbain par la fortification des résidences et des bureaux de ces organisations. L’accent était mis sur les effets pervers qu’entraîne le processus de « bunkérisation » de l’action humanitaire, en éloignant spatialement et socialement les acteurs de ceux qu’ils viennent aider.

Dans un article récemment publié sur AyiboPost, Isabelle Alice Jolicoeur écrivait que « le rehaussement de ses murs contribue non seulement à défigurer le paysage urbain, mais aussi à renforcer cette “bunkérisation” de l’architecture dans laquelle chaque propriété fonctionne comme une île perdue dans un océan hostile, complètement isolé de ses voisins ».

On aurait tort pourtant de penser ces bâtiments-forteresses comme des espaces hermétiques, coupés du reste du monde. Au contraire, il s’agit d’espaces poreux où se côtoient des catégories sociales très diversifiées.

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Bien sûr, des frontières existent entre ces différents mondes. À Port-au-Prince, l’espace public est un espace d’évitement et non de rencontre, sinon un espace de circulation ou de confrontation.

Dans son livre Tout bouge autour de moi, Dany Laferrière écrivait : « Deux groupes de gens se sont toujours côtoyés dans cette ville : ceux qui vont à pied et ceux qui possèdent une voiture. Deux mondes parallèles qui ne se croisent que lors d’un accident ».

La chercheuse Lisa Smirl arrivait à une conclusion similaire dans sa recherche sur le rôle des véhicules SUV et 4X4 dans l’assistance humanitaire internationale. Cette vision de l’espace urbain, divisé en territoire autonome, sans véritable lien de communication, est cependant réductrice. La solidité des frontières sociales et spatiales est largement exagérée. Les rencontres entre ces deux mondes, celui des acteurs humanitaires et de la population locale, sont plus fréquentes qu’on ne pourrait le croire.

L’espace public est un espace d’évitement et non de rencontre, sinon un espace de circulation ou de confrontation

Les frontières ne se traversent pourtant que dans un sens. Les expatriés fréquentent rarement les zones « rouges » de la capitale, déléguant la mise en œuvre des projets humanitaires aux employés locaux. Lorsqu’ils le font, c’est à la hâte, vitres relevées, pour rejoindre les villes de province « où les restrictions sont moindres parce que l’institution ne connait pas assez le terrain pour le découper en zones autorités et zone de non-droit » (voir l’article de Samuel Celiné sur Ayibopost ; également Dandoy 2014).

À l’inverse, les habitants des quartiers déshérités traversent régulièrement ces frontières pour aller travailler dans les zones « vertes » où résident ces humanitaires.

Malaise dans l’Aidland et l’indifférence des privilégiés

C’est ce que j’ai souhaité explorer à travers une recherche sur les relations entre les expatriés et leurs femmes de ménage.

Les expatriés viennent travailler en Haïti pour répondre aux besoins des populations vulnérables. Ils en retirent des bénéfices secondaires en termes de salaire, de prestige et de carrière. Leur mission est rendue possible grâce au travail des employés domestiques qui, à leur tour, prennent soin d’eux.

Comme le souligne Joan Tronto, « une grande partie des soins n’a de valeur que dans la mesure où ils permettent à ceux dont les besoins sont les plus complètement satisfaits de poursuivre d’autres fins ». Ce travail, pourtant indispensable, est, à l’inverse, dévalorisé, ignoré, comme effacé. Car reconnaître l’importance du travail domestique soulignerait, de façon insupportable, l’inégalité dans le partage des privilèges, dont les expatriés sont les grands gagnants.

Reconnaître l’importance du travail domestique soulignerait, de façon insupportable, l’inégalité dans le partage des privilèges, dont les expatriés sont les grands gagnants.

Les théories du care permettent de rendre visibles des rapports inégalitaires et paradoxaux qui se développent de façon cachée entre les expatriés de l’aide et le personnel de maison. L’enjeu principal de ces théories consiste à montrer en quoi les tâches invisibles ou dévaluées, placées au niveau inférieur dans la hiérarchie des valeurs, sont indispensables à l’accomplissement des tâches « nobles » du care, celles qui sont jugées plus légitimes et respectables (Tronto 2009).

Mais la découverte de ses propres privilèges est une expérience souvent mal vécue par les expatriés, qui y voient une contradiction avec le discours d’altruisme et de solidarité qui sous-tend leur travail. Elle tend à créer « non seulement un sentiment d’aliénation et de culpabilité, mais également le souhait d’éviter l’exposition, de cacher ou de ne pas montrer sa propre richesse » (Baaz 2008, p. 15).

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Face au malaise qui prédomine dans le premier contact avec une femme de ménage, ou un chauffeur, le réflexe est de gommer le lien hiérarchique, d’imposer le tutoiement, de créer un rapport d’amitié. Puis, au fil du temps, on apprend à devenir indifférent pour ne pas vivre dans l’inconfort.

Dans un article publié dans le journal The Guardian (29 décembre 2015), un humanitaire anonyme expliquait : «Avoir conscience de ses privilèges par rapport au reste du monde est souvent une motivation pour les personnes attirées par l’humanitaire ou le développement. L’ironie du sort, c’est que dans ces professions, les jeunes ordinaires que nous étions se transforment en petits aristocratesAu début, les personnes du monde développé sont gênées à l’idée d’avoir des domestiques, mais elles se laissent vite convaincre par commodité ».

Cette adaptation au monde social et à ses hiérarchies de classe et de race renvoie au concept d’« indifférence des privilégiés » mobilisé par les théoricien/ne/s du care. Cette indifférence relève d’une « posture psychologique qui repose sur un dispositif complexe — idéologique, mais aussi de ségrégation — qui empêche les privilégiés de penser des dimensions de la réalité qui pourraient venir les embarrasser ou les empêcher de jouir de leurs privilèges ou mettre à mal leur sens de la justice. Il est du plus grand confort d’ignorer qui nous sert et ce qu’il lui en coûte de le faire » (Molinier 2013, p. 65).

Le véritable enjeu consiste à comprendre les rouages de ce dispositif et de rééquilibrer les relations entre les parties prenantes, notamment à travers la construction d’un lien d’égalité, d’une hiérarchie moins marquée, d’une réduction du décalage entre les trains de vie.

La localisation de l’aide et la division du travail humanitaire

Ces rapports de domination qui s’immiscent dans les relations entre les expatriés de l’aide et le personnel domestique se reproduisent à d’autres échelles, nationales et internationales.

Prenons par exemple le débat actuel sur la « localisation » de l’aide. Une des raisons qui a suscité cette volonté d’une action humanitaire locale est la perception d’un espace humanitaire qui se détériore. Pour répondre à cette situation, de nombreuses ONG ont décidé de piloter leurs opérations à distance. L’équipe expatriée s’occupe désormais essentiellement des aspects stratégiques et supervise le personnel local qui prend en charge la gestion courante de la mission : c’est ce qu’on appelle le remote control.

Au niveau de l’efficacité de cette stratégie, le bilan pose question. La prise de distance des expatriés par rapport au lieu d’intervention entraîne un transfert des risques des acteurs internationaux vers les acteurs nationaux.

En 2010, 41 staffs internationaux étaient tués pour 209 staffs nationaux. En 2019, le chiffre était de 27 staffs internationaux pour 456 nationaux (Humanitarian Outcome 2020). Il est rare cependant que les risques accrus qu’encourt le personnel national soient reconnus. Un rapport du groupe URD rappelait justement qu’en cas d’incident sécuritaire, les acteurs locaux ne jouissent pas de la même protection ou des mêmes solutions que les acteurs internationaux. Cette différence de traitement, notamment pendant les évacuations, est souvent perçue comme une injustice et soulève d’importantes questions éthiques (URD 2017).

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Mais, au-delà des questions éthiques que le transfert des risques soulève, on pourrait également réfléchir sur cette division du travail qui consiste à déléguer aux acteurs locaux la simple mise en œuvre des programmes conçus à distance par des expatriés.

Encore une fois les théories du care nous sont d’une grande aide. Joan Tronto établit une distinction intéressante entre quatre phases analytiquement distinctes, mais intimement liées, du care : 1) se soucier de, 2) prendre en charge, 3) prendre soin et 4) recevoir le soin. Les deux premières phases, qui consistent à reconnaitre un besoin et déterminer la nature de la réponse à apporter à ce besoin, sont les obligations des puissants. Ce sont aussi les tâches les plus nobles, les plus valorisées socialement et financièrement. En revanche, il est laissé au moins puissants de prendre soin des autres et de recevoir les soins.

De cette division du travail humanitaire peut naître une grande frustration. Les organisations locales partenaires peuvent se sentir placées en simple position d’exécution, alors qu’elles considèrent avoir des apports à faire sur l’orientation des projets (URD 2017).

Sous cet angle, la « localisation » de l’aide court donc le risque de maintenir et de renforcer les modèles existants de subordination. Ici aussi, l’enjeu consiste à « rééquilibrer les relations entre parties prenantes respectivement de niveau international et de niveau local en donnant à ces dernières un rôle plus central dans l’organisation de l’aide. La localisation vise alors une transformation des relations de pouvoirs entre organisations, grâce à un déplacement du contrôle des ressources financières et du contrôle de la décision » (CSUD 2019).

Arnaud Dandoy, docteur en criminologie

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