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D’où viennent réellement les gangs qui terrorisent Haïti ?

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Du fait des gangs armés, la peur s’est installée dans les têtes, car chaque jour apporte son lot d’enlèvements ou de meurtres. L’insécurité bat son plein et, dans la capitale comme dans les autres villes haïtiennes, la guerre pour le contrôle des territoires est sanglante. Mais d’où viennent ces gangs ?

En Haïti, bandes armées et insécurité vont de pair et constituent un troublant phénomène social, notamment dans la capitale où opèreraient pas moins de 96 gangs, selon la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion.

Ces gangs armés créent et alimentent l’insécurité dans un pays qui a déjà une longue histoire en cette matière. Plusieurs études tentent d’expliquer l’origine de ces gangs parfois ultra-violents et les liens qui les unissent aux pouvoirs politiques, économiques et aux ONG.

Il est impossible de parler de la situation sociale, économique et politique d’Haïti sans aborder la question des gangs et des groupes armés. C’est du moins ce que croit Athena R. Kolbe, professeure à l’Université de Caroline du Nord, qui conduit des recherches de terrain en Haïti, sur les gangs et les groupes armés.

« Les groupes armés, urbains ou ruraux, ont une grande influence sur la démocratie en Haïti, dit-elle. Ils sont si établis dans la société haïtienne que personne ne peut vraiment diriger une entreprise, ou organiser des activités de grande envergure dans le pays, sans à un moment ou un autre, entrer en contact avec eux. »

 La chercheuse établit cependant une distinction entre groupe armé et gang. « Tous les gangs ne sont pas armés et tous les groupes armés ne sont pas des gangs, nuance-t-elle. Il existe encore de petits gangs sans armes dans certains quartiers, qui ne se sont pas affiliés à de grands groupes. Et dans les groupes armés, il y a certes les gangs, mais aussi des milices privées, des syndicats criminels et des groupes politiques. »

L’idée de cette séparation non étanche entre groupes armés et gangs est partagée par le sociologue Olivier Djems, qui a produit des recherches sur les territoires de la violence dans le pays. Dans une entrevue accordée à Ayibopost, Djems explique qu’Haïti a une grande tradition de groupes armés. « Nous avons connu Jean-Jacques Acaau, les Cacos et les Piquets », rappelle-t-il.

Les liens entre la politique et le banditisme sont connus depuis toujours, même si, selon Athena Kolbe, on préfère ne pas en parler. Mais pour la chercheuse, lorsque l’État faillit à sa mission de servir les citoyens, des gangs peuvent facilement se créer et prendre sa place.

De même que pour les gangs, les groupes armés sont en général très politisés, selon elle. Le cas des ex-Forces armées (Fadh) d’Haïti est emblématique, mais il existe d’autres exemples. Et la communauté internationale aurait une façon bien à elle de voir ces différents regroupements d’hommes en armes, plus ou moins violents.

« L’une des erreurs de l’intervention des Nations unies en Haïti en 2004, c’était de ne pas avoir vu la différence entre groupes armés, dit-elle. L’ONU a investi beaucoup d’argent dans le démantèlement des gangs urbains. Mais elle n’a pas compris que les ex-Fadh avaient leurs propres groupes armés, qui allaient plus tard s’engager aussi dans des actions criminelles. Les puissances étrangères ont des intérêts politiques à étiqueter un groupe comme mauvais, et un autre comme bon, alors qu’en réalité ceux qui rejoignent ces deux groupes se ressemblent. »

Un phénomène social

Roberson Édouard est sociologue. Il enseigne à l’Université Laval, au Québec. En octobre 2017, son collègue Arnaud Dandoy et lui ont produit un rapport sur le « vigilantisme » en Haïti. D’après le sociologue, l’insécurité est un phénomène social, qui ne peut être analysé en dehors de la société qui lui a donné naissance.

« Des comportements et pratiques ordinaires dans certaines sociétés sont interdits dans d’autres, explique Roberson Édouard. Par exemple, le viol conjugal est criminalisé dans certains pays tandis que dans d’autres, des hommes revendiquent le droit de disposer du corps de leur épouse. Or, c’est une forme d’insécurité pour les femmes. »

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Le sociologue estime qu’il faut une réaction sociale négative à l’action posée par un individu ou un groupe d’individus, pour qu’elle soit considérée comme telle. « Le comportement peut ne pas être criminalisé, explique Roberson Édouard, mais s’il provoque une réaction sociale négative, c’est aussi une forme de sanction. »

L’origine des groupes armés, surtout celle des gangs, est diversifiée, selon les chercheurs. Pour Roberson Édouard, certains gangs tirent leur origine d’un besoin de sécurité dénaturé. « Après le départ de Jean Claude Duvalier, il y avait une demande sociale de sécurité à tous les niveaux, explique le sociologue. Mais l’État n’est pas arrivé à combler ce besoin. Les citoyens ont dû alors se procurer eux-mêmes cette sécurité. »

Ce sont les brigades, devenues pour la plupart des gangs, qui se sont retournées contre les citoyens qu’elles étaient censées protéger en premier lieu.

Des liens forts avec la politique

Cette explication n’est pas la seule. Jean Rebel Dorcenat, porte-parole de la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion, affirme dans une entrevue accordée au journaliste Samuel Celiné que des élus politiques sont souvent derrière des distributions d’armes, pour contrôler leurs circonscriptions par exemple.

L’exemple de Jean Bertrand Aristide est révélateur de cette main invisible. Selon David Becker, qui travaillait pour l’USAID en tant qu’expert sur des questions de sécurité en Haïti et qui est cité dans un article de la National Defense University, Aristide avait fourni des armes en grand nombre à des jeunes, en échange de leur support. Ces armes ont par la même occasion donné l’opportunité à des groupes de s’impliquer dans des actions violentes et des crimes. Après le départ de « Titid », chassé par des groupes armés, les asayan, ces gangs impliqués dans des crimes divers, ont accentué leur contrôle dans leurs zones d’influence.

Oliver Djems pense que les « chimères » des années 2000 se sont pour la plupart reconvertis en gangs. « L’histoire des gangs de Port-au-Prince est celle d’une transformation de zenglendos en chimères, qui se sont ensuite gangstérisés », explique-t-il.

Le besoin d’intégration sociale

Entre ces groupes armés et la population, les rapports ne sont pas toujours clairs. Les gangs surtout, plus proches des habitants, car issus des mêmes communautés marginalisées, ont développé au fil du temps des stratégies qui les rapprochent de ces derniers.

Selon Athena Kolbe, les gangs sont souvent considérés dans ces territoires comme des associations politiques, des sortes de groupes communautaires appelés baz en créole. « Ceux qui dirigent le gang sont le plus souvent des enfants de la zone contrôlée par le gang, explique la chercheuse. Mais maintenant, ce ne sont plus ces jeunes gens turbulents qui déambulaient dans les rues. Ils sont armés, et peuvent voler et tuer. Cependant, ils sont aussi ceux qui peuvent protéger la zone, et même trouver du travail pour les résidants. Ce sont des rapports compliqués. »

Pour Olivier Djems, dans ces quartiers, il peut y avoir plusieurs chefs qui délimitent chacun leur territoire. « Les bandits sont parfois considérés comme des sauveurs, des “papa bon cœur”, dit le sociologue et ex-journaliste. Je me rappelle qu’à la mort de Te quiero, un bandit de Cité Soleil, les écoles n’ont pas fonctionné dans la commune, le jour de ses funérailles. Des gens pleuraient. »

L’apport des ONG

Le tremblement de terre de janvier 2010 a aussi joué un rôle majeur dans le développement des gangs, surtout ceux de la capitale. « Les gangs existaient avant le séisme, dit Kolbe. Mais la catastrophe a bouleversé les rapports entre les gangs et leurs zones respectives d’influence. Ils ont pu ainsi gagner de nouveaux territoires. Certains gangs se sont affaiblis, mais d’autres se sont renforcés. »

Certaines organisations internationales, des ONG pour la plupart, ont même utilisé ces gangs pour atteindre des zones où elles n’auraient pu pénétrer sans leur aide. Cela a rempli les caisses de ces gangs armés qui, du coup, sont devenus des fournisseurs d’emploi.

Dans son étude, Athena Kolbe rapporte le cas d’un gang qui a appliqué pour des fonds venant de l’international. Il a reçu 50 000 dollars d’une organisation caritative. Un programme cash for work a pu être mis sur pied par ce gang, dans la communauté qu’il contrôlait.

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Olivier Djems confirme que des gangs prospèrent à la faveur des actions de certaines ONG. « Dans un même quartier, il peut y avoir plusieurs ONG qui fournissent les mêmes services, dit-il. En général, la présence de ces ONG favorise la création d’associations communautaires de base. Mais en même temps, l’ONG est obligée de s’entendre avec le chef du quartier, qui est souvent un bandit. Ainsi, quelqu’un d’autre du quartier peut chercher à créer son propre gang, pour bénéficier lui aussi des faveurs des ONG. »

Mais certaines ONG ont aussi contribué à la baisse de la violence dans des quartiers, comme à Bel-Air. « Vers 2005, l’ONG Viva Rio a organisé une série de rencontres entre des chefs de gangs, explique Athena Kolbe. En l’espace de quelques années, l’ONG a fini par convaincre tout le monde, y compris la police, de ne plus s’attaquer mutuellement. »

Le coût monétaire de ce cessez-le-feu fut cependant assez élevé. « Chaque mois où il n’y avait eu aucun meurtre, continue Kolbe, il y avait des cadeaux pour toutes les parties de l’accord, y compris la police. Il s’agissait par exemple de bourses d’études pour les enfants des quartiers. Mais il est difficile de maintenir un tel accord, même si c’est un succès. Cela prend des travailleurs sociaux, des liaisons communautaires, un financement constant, etc. ».

Les campagnes sanglantes

Si l’État ne parvient pas encore à instaurer de manière durable un climat de sécurité dans le pays, on ne peut nier les efforts qui ont été consentis en ce sens. L’un des exemples les plus marquants est la campagne zéro tolérance menée par le président Jean Bertrand Aristide. Lui-même accusé d’avoir armé des individus — les chimères —, Aristide a lancé une opération de répression contre les gangs armés et, par la même occasion, contre des opposants. Cette politique de zéro tolérance, lancée seulement quelques mois après la seconde investiture du président, a donné lieu à son lot de violences : on lynchait et brûlait vif de présumés bandits, au moindre soupçon.

Au lendemain du départ d’Aristide en 2004, une nouvelle forme d’insécurité a pris forme et s’est amplifiée : les kidnappings contre demande de rançon. Les Casques bleus des Nations unies sont intervenus aux côtés de la Police nationale pour tenter d’établir un semblant de climat de sécurité. Certaines zones de non-droit ont ainsi pu être pacifiées, mais, en général, ces interventions ont été des échecs retentissants, accompagnés de surcroît de violations criantes des droits humains, dénoncées par les organismes idoines.

D’autres approches ont été utilisées pour miner l’influence des gangs. L’une d’elles a été de créer des ONG offrant les mêmes services dans les communautés où ils régnaient en maîtres. « Prenons un quartier où les autorités ne ramassent pas les ordures, explique Athena Kolbe. Le gang qui contrôle la zone peut décider de s’en occuper, d’acheter du matériel et d’engager des personnes de leur localité pour les ramasser. L’idée est alors de mettre sur pied une organisation qui fait ce que le gang veut faire. Elle reçoit des fonds et engage des personnes de la zone pour le ramassage. L’idée est de marginaliser le gang de cette manière. Mais c’est une approche qui n’a pas connu de succès parce qu’à la fin, l’argent de l’ONG va se tarir alors que le gang, lui, reste toujours là. »

L’État instigateur

Entre l’État et les groupes armés, particulièrement les gangs, la relation n’en est pas toujours une de haine. En juin 2020, en pleine pandémie de Covid-19, une coalition de gangs a été créée dans la capitale haïtienne. Avant cet étrange regroupement, appelé G9, chacun des gangs semait le trouble dans sa zone d’influence, s’attaquant parfois à de nouveaux territoires.

Le G9, fédérant neuf gangs de la région métropolitaine, est une émanation du pouvoir, selon des rapports des organisations de droits humains. Pour Athena Kolbe, rien de surprenant dans la formation de cette coalition, qui l’inquiète cependant pour l’avenir. « Des gangs ont opéré en Haïti de manière similaire depuis 1980, dit la chercheuse. Il y a toujours eu des alliances formelles et informelles entre eux. Vers 2002 et 2003, il y a eu des alliances entre certains gangs et les rebelles et milices qui voulaient renverser le gouvernement. Mais quand des gangs qui sont plus motivés par le crime que la politique combinent leurs forces, cela fait très peur. »

Pourtant, les questions politiques seraient au cœur de la formation du G9. Après différents massacres dans des quartiers populaires comme la Saline ou Bel-Air, où réside une majorité d’opposants au pouvoir, d’aucuns estiment que cette coalition de groupes armés aurait pour but faciliter la victoire aux prochaines élections du parti de l’actuel président Jovenel Moise.

Effectivement, le poids électoral des quartiers ciblés par les gangs du g9 n’est pas du tout négligeable. Tous les rapports des organisations de défense des droits humains dénoncent une connivence entre l’État et les bandits armés. Même si ces derniers temps, des actes de claire distanciation ont été posés, comme des opérations policières de grande envergure à Grand Ravine, le doute subsiste encore quant aux motivations des « soldats » de Jimmy Cherizier et de ses acolytes.

Jameson Francisque

Photo: Chery Dieu Nalio / AP

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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