ExplorationsPOLITIQUESOCIÉTÉTremblement de terre

La ONGisation d’Haïti a commencé bien avant le séisme

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 Des milliards de dollars ont été injectés dans des organisations non gouvernementales (ONG) pour œuvrer sans succès au nom des victimes au lendemain de 2010. Elles ont raté leurs objectifs de développement durable car Haïti peine encore, après dix années, dans des situations humanitaires désastreuses sans précédent.

Un séisme de magnitude 7.3 sur l’échelle de Richter a dévasté Port-au-Prince et ses environs, occasionnant l’un des moments les plus terrifiants de l’histoire d’Haïti. La terre a avalé environ 300 000 âmes selon les estimations officielles du Plan d’Action pour le relèvement et le développement national d’Haïti (PNDA). Cette situation de désolation totale a fait ainsi place à des centaines d’organisations non gouvernementales à vocation sociale.

Au lendemain de cette catastrophe, Haïti faisait face à des moments apocalyptiques. Une situation humanitaire sans précédent avait exigé une aide massive et rapide de la communauté internationale pour soulager les survivants : eau potable, nourriture, kits hygiéniques et sanitaires, etc.*. Tout était nécessaire pour sauver des vies et secourir les victimes afin d’éviter un drame national et la faillite totale.

Comme acteurs légitimes, confie Djems Olivier, spécialiste en sciences sociales du développement, les ONG ont été au-devant de la scène après le séisme de 2010. Mais, l’invasion des ONG dans le pays date des années 1950  après diverses catastrophes naturelles dont les cyclones Hazel, Flora et Inès. Si l’on prend uniquement en compte l’aspect humanitaire, leur origine peut être remontée à 1860 avec le Concordat signé entre l’État haïtien et l’Église catholique. Un accord qui a permis aux premières congrégations religieuses étrangères de s’établir dans le pays*.

Du coup, les dons et financements reçus en aide après la catastrophe n’ont pas apporté de solution viable au pays. La plupart de ces fonds étaient versés et gérés, dans le cas d’Haïti, par les ONG qui occupent une place importante dans tous les domaines relevant de la compétence de l’État. « 40 % des ONG sont très présentes dans le domaine de la santé, 33 % dans l’éducation et 25 % dans l’agriculture » fournit Djems Olivier, diplômé de la Sorbonne en études du développement.

Des actions au nom d’une légitimité

À partir de 1990, les ONG tiennent une place importante dans la mise en œuvre des programmes de lutte contre la pauvreté et dans l’action humanitaire en Haïti. « Elles interviennent dans tous les théâtres de crise humanitaire. La légitimité leur est attribuée sous prétexte qu’elles représentent les acteurs les plus proches des populations démunies et les moins corrompus », explique Djems Olivier qui a rédigé sa thèse sur la pratique professionnelle des ONG en Haïti après le séisme de 2010.

Plus loin, il explique que les bailleurs de fonds, dans le cadre de leur rhétorique de bonne gouvernance, estiment que l’État dans les pays pauvres est très corrompu. À cet effet, il faut prioriser la société civile considérée comme la moins corrompue. Ce constat a contribué au renforcement de la légitimité des ONG.

Pour sa part, Fernando Estimé, professeur de relations et d’organisations internationales, fait savoir que les pays étrangers préfèrent financer, sous forme d’aide au pays, les actions de leurs agences gouvernementales. À telle enseigne, le soutien reçu par le biais des États-Unis est dirigé vers l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). « À défaut de leurs agences, les ONG sont donc priorisées », constate-t-il.

De lourdes sommes reçues au nom des démunis

Après le passage du tremblement de terre, la décision de l’international a été de prioriser le canal des ONG afin d’investir de lourdes sommes d’argent pour aider à la reconstruction ou dans l’humanitaire. La plupart de ces fonds ont été versés sur le compte des ONG, et non au profit de l’État pour exécuter des politiques viables de développement. Fernando Estimé ajoute que les fonds de développement n’ont aidé aucun pays à travers le monde à atteindre le stade du développement.

Selon le bureau de l’Envoyé spécial des Nations Unies pour Haïti, seulement 1 % de l’aide humanitaire octroyée à Haïti durant la période de janvier 2010 à juin 2011 a été fournie au gouvernement. De cette date, 2,43 milliards de dollars ont été décaissés ou engagés en financement humanitaire dans le pays.

Les données du bureau de l’Envoyé spécial des Nations Unies pour Haïti précisent que sur les 2,12 milliards versés pour la reconstruction du pays, 64 pour cent (1,35 milliard de dollars) ont été décaissés par des bailleurs bilatéraux. De ce montant, 7 % soit 90,3 millions de dollars ont été décaissés vers le gouvernement. Les 36 % restants (774,2 millions de dollars) de l’aide à la reconstruction ont été versés par des bailleurs multilatéraux qui ont alloué 174,8 millions de dollars au gouvernement haïtien.

Djens Olivier explique que l’investissement dans les ONG a été priorisé et instauré depuis 1990. Cette idée prévaut que ces entités sont plus efficaces que l’État des pays pauvres. « La communauté internationale a pris cette décision dans une logique de “bonne gouvernance”, alors que le fonctionnement des ONG prouve qu’elles ne sont pas de bons gestionnaires, même si elles disposent des meilleures compétences au monde. Elles sont aussi corrompues que l’État », rapporte le spécialiste.

Aussi, de nombreuses ONG ont collecté de l’argent pour intervenir lors de cette catastrophe en Haïti. Par exemple, Médecins sans frontières (MSF) a collecté 124 millions de dollars américains. La Croix Rouge Suisse (CRS) 159 millions, Partners in Health/Zanmi Lasante, 82 millions. La Croix-Rouge américaine à elle seule avait en sa possession près d’un demi-milliard de dollars américains.

Ces montants étaient soit des dons privés (générosité du public et des fondations) ou des subventions publiques. « Avec ces sommes colossales, les ONG ont pu aider à gérer l’urgence ; mais aussi à apporter un plus à l’économie nationale, puisque c’était de l’argent frais », dit Olivier.

Beaucoup de dépenses pour de maigres résultats 

L’aide massive post-séisme a hissé Haïti au troisième rang derrière le Libéria dans le groupe des pays les plus assistés de la planète. Haïti y occupait la 16e place jusqu’en 2009*.

Ricardo Seiteinfus, représentant de l’Organisation des États américains en Haïti, ne mâchait pas ses mots fin 2010 lorsqu’il disait « S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti […] La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a terminé la veille ».

L’aide humanitaire est une aide financière, octroyée en espèces pour l’approvisionnement des produits de première nécessité ou pour le financement de réparations essentielles après un désastre. De cette aide s’ensuit deux volets : l’aide d’urgence et l’aide à la reconstruction.

L’aide d’urgence porte une assistance aux populations en détresse et subvient à leurs besoins fondamentaux. Celle à la reconstruction apporte un soutien dans la reconstruction des infrastructures de base et la formation du personnel local pour qu’il soit autonome après le départ des ONG.

La croix rouge américaine est l’une des entités les plus critiquées pour ses actions en Haïti. L’ONG américaine intervenait dans la reconstruction, plus particulièrement dans le projet LAMIKA à Campêche, une zone située non loin de Drouillard. La Croix rouge avait prévu de construire des centaines de maisons dans ce quartier.

Selon une enquête de deux médias américains, Pro Publica et la radio NPR, « La Croix-Rouge américaine affirme avoir fourni des logements à plus de 130 000 personnes. Mais le nombre réel de logements permanents que le groupe a construits dans tout Haïti n’est que six ». La Croix Rouge américaine avait en sa possession 500 millions de dollars américains. L’entité déplore, à travers une note, les résultats de l’enquête sans fournir le nombre d’édifices construits dans le pays.

Courrier international a écrit sur son site que le salaire annuel du PDG de la Croix-Rouge est supérieur à 500 000 dollars par an, soit environ 42 000 dollars américains par mois.

Disparités causées par les ONG dans l’économie

Les ONG ont contribué en quelque sorte à une certaine « stabilité » dans l’économie : il y avait de l’argent qui circule. Des effets pervers sont apparus quelques années plus tard par cette rivière d’argent qui coulait sur le pays après le séisme. Les conséquences sont visibles tant sur le marché du travail que sur la production des denrées locales.

D’une part, « Il y a eu une grande disparité salariale entre les employés des ONG et ceux de l’État ou du secteur privé », fait savoir l’économiste Thomas Lalime. Ce phénomène a favorisé, d’autre part, le recrutement majoritaire de cadres supérieurs du pays, embauchés avec un salaire meilleur que celui offert par l’État et les entreprises privées#. Du coup, après le départ des ONG, de nombreux jeunes et cadres du pays sont réduits au chômage. La plupart n’avaient pas d’autre choix que de quitter le pays#.

Des effets néfastes ont été aussi constatés sur les denrées locales. Par exemple, le programme food for work consiste à donner l’équivalent de 5 dollars américains en vivres alimentaires en contrepartie d’un travail fourni. Cette initiative n’a pas eu de retombées économiques sur la production locale puisque les aliments fournis aux travailleurs provenaient de l’étranger#. Cette aide alimentaire a vite fait ressentir ses incidences sur le système de prix des denrées locaux. Elle a été nuisible aux producteurs du pays.

Les hauts salaires des ONG et la présence massive des étrangers dans le pays après le séisme ont fait grimper le prix des hôtels, des logements et des aliments vendus dans les restaurants. « Mais le vrai problème est la faiblesse de l’offre de logements en Haïti. Les étrangers et les professionnels à salaires élevés étaient tout simplement prêts à offrir plus pour les logements plus ou moins confortables qui existaient, ce qui faisait augmenter les prix », estime Thomas Lalime.

L’État haïtien, pour quelle implication ?

La faillite de l’État a contribué au renforcement des ONG dans le pays. L’absence d’un leadership local ou d’une structure de coordination viable a favorisé le libre champ d’accès à ces entités. « Le fait que 99 % du financement de secours contourne les institutions publiques haïtiennes rend par exemple le leadership du gouvernement d’autant plus difficile », affirme le bureau de l’envoyé spécial des Nations-Unies.

Thomas Lalime juge qu’il y avait un sérieux problème de coordination sur le terrain après le séisme. « Plusieurs ONG, dit-il, faisaient les mêmes choses sans résultats concrets. L’État devait avoir un plan de développement très clair et précis qui indiquerait à chaque ONG quoi faire, comment et où le faire. »

En 2013, un forum a eu lieu à l’hôtel Karibe pour réduire l’influence des ONG. Mais cette politique visait de préférence à accaparer la manne financière dont disposaient les ONG.  « Le gouvernement voulait montrer aux bailleurs qu’il y avait un autre leadership. Les bailleurs ont été appelés à supporter le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH), mais c’était juste pour profiter de cette manne », dit Djems Olivier.

Durant ce forum, Laurent Salvador Lamothe, Premier ministre d’alors avait indiqué : « Nous n’avons rien contre elles, mais nous voulons savoir ce qu’elles font et nous assurer que ce qu’elles font entre dans le cadre des priorités du gouvernement ».

Dix ans après le séisme, les ONG ont contribué à renforcer la dépendance d’Haïti vis-à-vis de l’aide humanitaire. « L’État n’a pas créé les conditions pour faciliter leur départ. Les problèmes demeurent, donc leur présence est toujours sollicitée et elles sont devenues, par la suite, un mal nécessaire même si leur présence participe à diminuer la possibilité d’indignation de la population. Autrement dit, ce sont les ONG qui poussent les habitants à ne pas s’indigner contre un État qui n’a pas su assumer ses responsabilités régaliennes », regrette Djems Olivier.

Lorsque Médecins Sans Frontières (MSF) avait décidé d’arrêter ses services dans des secteurs importants à Port-au-Prince par exemple, il y avait des signes visibles de mécontentement dans la population, notamment à Martissant.

Des conséquences sociales graves

La direction du contrôle des actions des ONG (DCAONG) au sein du ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) est l’instance de contrôle des ONG en Haïti. Bien que sa capacité d’action soit très limitée dans le contrôle de ces instances.

Le décret du 14 septembre 1989 stipule en son article 1 : « Sont désignées “Organisations Non Gouvernementales d’Aide au Développement”, et identifiées ci-après sous le sigle d’ONG toutes Institutions ou organisations privées, apolitiques, sans but lucratif poursuivant des objectifs de développement aux niveaux national, départemental ou communal et disposant de ressources pour les concrétiser ».

Ce texte de loi établit la différence entre les ONG locales et internationales.« Il y a même des églises protestantes qui fonctionnent sous l’égide de ce décret. Je considère ces institutions religieuses, ces ONG confessionnelles, comme des ONG-églises », remarque Djems Olivier qui a orienté ses recherches dans la communication humanitaire et le rôle des ONG.

Par ailleurs, fait savoir Djems Olivier, des associations (les ONG haïtiennes) sont enregistrées au ministère des Affaires sociales (MAST). D’autres structures comme des organisations communautaires de base (OCB) sont considérées par le spécialiste comme des sous-traitantes des ONG internationales. Ces structures locales sont aussi enregistrées au MAST. «Dans une commune comme Cité Soleil, il y a autant d’OCB que de citoyens (chak lidè kominotè se yon asosyasyon). En voulant travailler avec des groupes organisés, les ONG ont beaucoup contribué à l’explosion exponentielle de ces entités », conclut Djems Olivier.

 

 

*Jérome Jean Pharès, Action humanitaire et dépendance, L’action humanitaire et la culture de dépendance chez les victimes du séisme du 12 janvier 2010 vivant à Corail-Césselesse et à Caradeux. Thèse de maîtrise en population et développement.

# Pélissier Pierre Etzer, Le rôle des ONG dans les pays en développement, le cas d’Haïti. Thèse de licence à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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