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Haïti a planté des bananes pour récolter des pompes à essence

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Partout dans le pays, les stations à essence poussent comme des champignons

Quatre nouvelles pompes à essence sont en construction à Petion-Ville. À Carrefour, pas moins de huit nouvelles stations peuvent être répertoriées sur les quatre dernières années. Cette prolifération de structures de distribution de carburants s’observe partout à travers le pays.

Ces constructions, souvent propriétés d’hommes politiques, se réalisent fréquemment sans l’aval des autorités compétentes et malgré la protestation de citoyens inquiets.

À Petion-Ville, la mairie, impuissante, s’est opposée, à l’érection du chantier des quatre nouvelles stations pour mauvais emplacement. Malgré tout, les travaux se poursuivent. Quatre autres stations dont la construction est aujourd’hui achevée n’ont pas obtenu autorisation non plus.

La multiplication des pompes à essence pose un problème de blanchiment d’argent, argumentent plusieurs économistes. Ils soulignent également que ces structures n’apportent aucune valeur ajoutée à l’économie du pays. De surcroît, elles offrent généralement un salaire de misère aux pompistes.

Seulement 5 % des stations à essence sont régulièrement enregistrées au Bureau des évaluations environnementales du Ministère de l’Environnement en Haïti, révèle le responsable de cette entité, Ninom Abraham Angrand.

Des autorités impuissantes

Rien ni personne ne semble pouvoir arrêter la course aux pompes dans le pays. Au mois de janvier 2019, des résidents de Museau ont protesté contre la construction d’une nouvelle station à essence dans leur quartier. Selon ces citoyens, la structure, localisée non loin du Ministère des Affaires étrangères, représente un danger parce qu’elle se situe au cœur d’une zone résidentielle et se trouve entourée de maisons.

« Cette construction se poursuit malgré l’interdiction de la Mairie de Pétion-ville qui a réalisé une étude sur son impact sur la population de la zone », regrette le responsable du service de génie municipal de la Mairie, Emilio Georges.

Malgré l’opposition des autorités, trois autres constructions similaires se poursuivent. « La majeure partie de ces structures appartiennent à des sénateurs et des députés qui ont le bras long dans la politique », regrette l’ingénieur Georges qui dévoile l’impuissance de la Mairie.

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Quatre autres pompes dont la construction fut interdite sont d’ailleurs en train de fonctionner dans la municipalité, révèle le responsable du service de génie. Ce sont : « Une station à Puits-Blain 4, une deuxième à Pèlerin 2, une troisième à Laboule 11 et la quatrième à Musseau ».

Pour échapper à la vigilance des autorités, les entrepreneurs fonctionnent parfois dans la clandestinité. « Malgré l’interdiction de la Mairie, le propriétaire d’une nouvelle station à essence avait décidé de poursuivre la construction la nuit tombée », raconte un employé de la municipalité requérant l’anonymat.

« Un soir, continue le professionnel, les agents de la Mairie se sont rendus sur les lieux pour stopper la magouille. Ils ont été stupéfaits de constater que les matériels (loader, pelles excavatrices et autres) utilisés sur le chantier appartenaient à la Mairie de la commune de Léogane. C’est alors que les ouvriers ont dévoilé que le chantier est un investissement de l’ancien député, Jean Wilson Hyppolite, un proche du pouvoir, qui, pendant quatre ans, a mené le groupe majoritaire de la Chambre basse de la 50e législature ».

Jean Wilson Hyppolite a été contacté sans succès à plusieurs reprises. Ayibopost lui a laissé des messages via WhatsApp. Son téléphone en a accusé la réception. Cet article sera mis à jour s’il réagit.

Mépris des autorités

Le Bureau National des Évaluations Environnementales, créé en décembre 2005 au Ministère de l’Environnement, est censé être l’organe décisionnel appelé à octroyer un avis de « non-objection », bien avant le début des travaux de construction d’une station de service.

Cependant, rares sont les propriétaires des nouvelles stations à essence qui respectent les normes établies, confie la responsable de ce Bureau, Ninom Abraham Angrand. « Comme tout le monde, nous ne pouvons que constater les nouvelles stations qui pullulent dans le pays », déclare Angrand.

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Sous couvert de l’anonymat, un employé de la direction de communication de ce ministère explique les raisons de cet état de fait. Selon ce dernier, « il suffit à un propriétaire d’avoir des accointances politiques pour outrepasser une décision du Ministère et obtenir l’autorisation ».

En réalité, seulement 5 % des stations à essence sont régulièrement enregistrées au Bureau National des Évaluations Environnementales du Ministère de l’Environnement, selon Ninom Abraham Angrand.

La responsable de cette structure étatique dit travailler sur un projet visant à recenser le nombre de stations de services opérants sur le territoire.

Des chiffres flous

Le Ministère du Commerce et de l’Industrie à travers son service de métrologie confirme l’existence de 279 pompes dans le pays. Selon l’inspecteur Smith Jeudy, ce chiffre concerne des stations ayant subi des analyses de contrôle de qualité du Ministère. Il souligne une marge d’erreur de 2 à 3 %.

De son côté, le président de l’Association Nationale des Distributeurs des Produits pétroliers (ANADIPP), David Turnier, dévoile que le pays compte environ 350 stations à essence.

Là encore, les chiffres ne sont pas exacts. Selon le président de l’ANADIPP, pour comptabiliser une pompe, l’institution utilise une stratégie plutôt insolite. « Nous n’acceptons que les pompes portant un logo des grands distributeurs, comme National, Total, Sol, Go, DNC ou Capital. La raison est que ces distributeurs ne donneront jamais leurs marques à une station ne respectant pas les normes ».

Ainsi, les multiples stations à essence qui fonctionnent sans aucune marque sur le territoire haïtien ne sont pas prises en compte dans les chiffres de l’ANADIPP.

Une quête de profits

La prolifération des pompes à essence est due à la présence de nouvelles compagnies pétrolières sur le marché (National, Sol, Go, Capital, Total, DNC) et qui se livrent à une sévère concurrence, selon David Turnier. « Elles sont obligées de créer leur propre réseau afin de pouvoir écouler leurs produits ».

Cependant, la recherche de profits pousse les compagnies à empiler les stations dans certains quartiers. « Sur le tronçon menant à Gérald Bataille, nous constatons la présence de trois pompes à essence de la compagnie Sol, les unes à quelques mètres des autres, remarque David Turnier. Sur la route de Laboule, trois stations de la même compagnie National se bousculent ».

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Aux dires de David Turnier, la logique est simple : « Si par exemple, la compagnie National a une pompe dans la zone X pouvant écouler 100 000 gallons, et qu’un autre entrepreneur décide d’ouvrir une deuxième station dans la zone. Cela risque de faire tomber la quantité de gallons vendus par la première pompe à 50 000. Alors pour éviter de perdre le marché pour la moitié de son stock, la compagnie National peut décider de s’entendre avec le deuxième propriétaire et [apposer son logo sur] la deuxième pompe afin d’empêcher une autre concurrente de s’implanter à quelques mètres de là, et diviser son marché ».

De ce fait, la compagnie pétrolière continuera à écouler son stock de 100 000 gallons dans ce point, en raison de 50 000 dans chaque pompe. Dans cette illustration, selon David Turnier, le grand perdant, est le propriétaire de la première pompe qui, au lieu de régner sur un marché de 100 000 gallons ne pourra vendre que 50 000 en un temps X.

Absence de planification.

Sur les 279 stations de services contrôlées par le service métrologie du Ministère de Commerce et de l’Industrie, 151 se trouvent dans le département de l’Ouest.

Pareille distribution agace l’économiste Enomy Germain. « [Ces pompes] sont concentrées et placées souvent les unes à côté des autres dans certains endroits et sont quasi inexistantes ailleurs ».

L’économiste rappelle qu’avec de telles distributions, l’on ne tient pas compte du bien-être des consommateurs qui sont obligés de parcourir plusieurs kilomètres avant de trouver un amas de pompes à essence dans un seul coin de rue.

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Francisco Jovin est le propriétaire d’une station à essence dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Pour lui, « les entrepreneurs ne sont pas là pour organiser le pays, mais pour commercer et gagner de l’argent. C’est à l’État d’imposer les marches à suivre selon sa politique ».

Le businessman confie qu’avant de s’implanter dans une zone, les propriétaires des pompes à essence font réaliser des études sur le niveau de fréquentation de l’endroit. Une fois des résultats rassurants obtenus, l’entrepreneur ne se préoccupe pas de l’environnement, qu’il soit fait d’autres stations à essence, d’écoles ou de résidences privées.

Aucune difficulté à monter

La multiplication de ces institutions est évidente à la commune de Carrefour, par exemple. En quatre ans de mandat, le maire Jude Édouard Pierre compte l’implantation de huit nouvelles stations de service, alors qu’avant, la commune n’avait que 7 stations.

Même sans un sou, un citoyen possédant un terrain bien placé peut devenir propriétaire d’une station à essence après avoir contacté une compagnie, révèle Francisco Jovin.

Selon cet ancien responsable de banque, « si le terrain est bien positionné, une compagnie pétrolière peut accepter de réaliser les travaux souterrains et la façade de la station à essence pour le compte du propriétaire du terrain moyennant un contrat garantissant à la compagnie qu’elle sera la seule à y fournir de l’essence pendant une période de 15 ans ».

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Bien sûr, pour rentrer l’argent investi, pendant une période de 10 ans, la compagnie gardera les « ristournes » d’environ 5 centimes qu’elle devrait fournir au propriétaire de la station à essence sur chaque gallon vendu.

« La construction d’une station de service standard coûte environ 300 000 dollars américains à son propriétaire », selon Francisco Jovin.

Généralement, le chantier est divisé en deux : la première partie implique des travaux dans le sous-sol. Ceci reste sous la responsabilité du propriétaire qui peut dépenser entre 300 000 à 500 000 dollars américains.

La deuxième partie sera l’œuvre de la compagnie qui se chargera de réaliser la partie visible de la station, moyennant un contrat entre les deux acteurs. Ce contrat garantit à la compagnie le monopole pour fournir cette station en produits pétroliers pendant une période de 15 ans.

Requérant l’anonymat, un ingénieur qui a l’habitude de monter les structures visibles (canopy) pour des compagnies pétrolières dévoile que cette partie coûte généralement entre 150 000 et 160 000 dollars américains pour une station de niveau standard.

Des investissements peu profitables à l’économie

Selon l’économiste Enomy Germain « la prolifération des pompes à essence ne rapporte pas grand-chose à l’économie haïtienne ». Germain estime que ces types d’entreprises ne font pas partie des institutions qui apportent la valeur ajoutée dont a tant besoin l’économie du pays. Il note aussi que les pompes à essence n’offrent qu’un salaire de misère aux pompistes.

Peter travaille comme pompiste dans une station de la zone métropolitaine. Il confie que son salaire est de 4 500 gourdes par quinzaine moyennant 6 h de travail quotidien. Certaines pompes offrent quelques gourdes aux employés sur chaque gallon vendu.

Enomy Germain croit que l’économie haïtienne a besoin d’entreprises de production et « non de ces types d’entreprises faciles ».

Francisco Jovin admet cette réalité, mais indique qu’investir dans une station à essence est beaucoup moins risqué que d’investir dans une filière comme le cacao par exemple.

Selon Jovin, investir dans la production en Haïti, revient à confronter des problèmes comme : l’insécurité foncière, les difficultés à écouler le produit sur le marché local qui, non protégé par l’État haïtien, est envahi par des produits étrangers bénéficiant de subventions. Il note aussi les frais de douane qui découragent l’exportation.

Pendant les trois dernières années, l’Association des Industries d’Haïti n’a eu connaissance de la création que de trois nouvelles entreprises de production en Haïti, selon Georges Sassine, président de l’institution. Ces entreprises œuvrent dans le textile comme sous-traitant et non dans la transformation de produits locaux.

Le seul côté positif de cette tendance pour l’économie, selon Enomy Germain, est le fait qu’elle aide à casser le monopole en accouchant « un marché plus ou moins ouvert » dans la vente des produits pétroliers.

De l’économie souterraine

En ouvrant une station à essence, le propriétaire a beaucoup à gagner, analyse l’entrepreneur Francisco Jovin. Sur chaque gallon vendu, dit-il, le propriétaire a une « ristourne » de 5 centimes de dollars américains venant de la compagnie fournisseur.

Côté bénéfice, l’État fixe la marge de la station à 15 gourdes sur chaque gallon. Cependant, ce bénéfice peut aller jusqu’à 25 gourdes par gallon dépendamment du taux du jour.

En vendant 50 000 gallons, analyse le financier, le propriétaire d’une station à essence peut gagner jusqu’à 7 000 dollars américains, rien qu’en termes de bénéfice. « C’est mieux que de se faire tourmenter à longueur de journée comme responsable d’une succursale de banque », lance l’ancien banquier.

Outre ces avantages, Jovin dévoile que certaines stations à essence fournissent directement les compagnies qui dépendent des produits pétroliers.

« Par exemple si la Brasserie Nationale d’Haïti (BRANA) a besoin de 20 000 gallons pour faire tourner ses machines, elle ne peut pas contacter directement le distributeur. Alors, elle contacte une station à essence qui dépêchera un camion pour délivrer le produit ».

Avec la manipulation de ces fortes sommes d’argent, sans aucun contrôle des autorités de l’État, certaines stations à essence deviennent des refuges sans faille pour blanchir de l’argent gagné dans des conditions illégales comme la drogue ou le kidnapping, expliquent plusieurs économistes requérant l’anonymat.

Le propriétaire de stations à essence Francisco Jovin confie que le blanchiment des avoirs est une réalité dans le marché des produits pétroliers en Haïti. « Gen anpil nèg nan gaz la se kòb y ap blanchi. Men se pa tout moun ki nan gaz ki nan blanchi lajan », clame Jovin.

Samuel Céliné

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Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné est journaliste à Ayibopost. Il s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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