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En Haïti, les partis politiques poussent comme des champignons

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A cause de la cupidité,  du manque de leadership, de leaders autocrates et de l’avidité des jeunes, les partis politiques en Haïti font trop souvent feu de paille. 

 

Lors des élections de 2016, le Conseil électoral provisoire a certifié 166 partis politiques pour prendre part aux compétitions électorales. En 2020, à l’heure où le président Jovenel Moïse parle d’élections, le pays connaît une nouvelle vague de création de partis politiques.

Certains acteurs, comme le sociologue et professeur d’université Ronald Jean, estiment que ce morcellement résulte d’un manque de décantation entre les partis, en termes de projets de société. « Cela prouve qu’il n’y a que des intérêts personnels», lance-t-il. Il insinue que cette dynamique est  dangereuse pour la construction des institutions démocratiques dans le pays.

Selon Edgard Leblanc Fils, coordonnateur général de l’Organisation du peuple en lutte, la loi de 2013, portant sur la formation, le fonctionnement et le financement des partis politiques, contribue à cette dégringolade : « Le décret de 1986 exigeait la présence de 20 personnalités haïtiennes, pour signer un acte constitutif chez un notaire. Il exigeait aussi qu’il y ait 5 000 membres adhérents, pour monter un parti politique. A partir de la loi de 2013, on n’a besoin que de 20 personnes pour monter cette structure. Plus besoin de membres adhérents ».

A chacun son parti

La Constitution haïtienne, contrairement à la Chine avec son parti unique, ou les États-Unis avec son bipartisme, garantit aux acteurs politiques la possibilité de créer plus de partis, pour participer au débat public, et aux élections. Cela permet aux électeurs d’avoir plus de choix. C’est le multipartisme.

Se basant sur l’article 31.3 de la Constitution de 1987, Edgard Leblanc Fils rappelle qu’au nom de la liberté de réunion et d’association, « tous les citoyens sont libres d’intégrer ou de quitter sans contrainte une structure politique ». Ainsi, les partis politiques ne peuvent que constater les affres du déchirement.

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C’est ainsi que récemment, des anciens adhérents ou alliés du parti au pouvoir, PHTK, ont décidé de faire route seuls. Gracia Delva et Willot Joseph, ont respectivement créé « AYA » et « Egzanp Nasyonal ». Antonio Cheramy (Matris Liberasyon) et Jerry Tardieu (En Avant), sont partis avec des morceaux de la plateforme Verite. On peut aussi citer Jean Renel Sénatus, avec sa nouvelle organisation Lòd Demokratik, et l’ex-député du PONT Deus Deroneth, au sein de EDEM.

Très souvent, ces initiatives sont liées à des raisons pécuniaires. « L’acteur a seulement besoin d’une institution dans le régime démocratique pour gérer son intérêt personnel, au détriment de l’intérêt de la société », analyse Ronald Jean.

L’Etat, en effet, selon l’article 36 de la loi sur les partis politiques, consacre “un montant équivalent à un (1%) pour cent des ressources internes du budget national en appui au fonctionnement des partis politiques légalement reconnus”.

Une question de financement

Ces cas de scission en cascade agacent l’ancien député de Saint-Marc, Samuel D’Haïti. Il estime que le pays a plutôt besoin de « fusion des partis de même tendance, et non d’une pléiade de nouveaux partis, poussant comme des champignons ».

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L’ancien sénateur de l’Ouest Antonio Cheramy, fondateur de « Matris liberasyon », justifie sa décision d’abandonner son ancien parti. Il explique vaguement que sa nouvelle structure n’est pas un parti politique mais « quelque chose de plus large », qui saura répondre aux attentes de la population haïtienne. Son rêve c’est de créer une coalition de partis ayant la même vision politique : réaliser « l’idéal de Dessalines ».

Mais, loin de faire confiance à ces visions axées sur le bien être des plus faibles, Samuel D’Haïti estime que c’est plutôt la preuve de la cupidité des hommes politiques haïtiens. Ils créent des partis à la veille des élections. « Ils cherchent pour la plupart à rafler une partie de l’argent de financement des partis politiques et rien que ça », lance l’ancien député. Pour lui, ces nouveaux partis politiques n’ont rien de différent à offrir à la société.

Un problème plus profond

Deus Deroneth a été député de Marigot sous la bannière de « Pou Nou Tout ». Aujourd’hui, il est secrétaire général de l’Elan Démocratique pour la Majorité (EDEM).

Il dévoile qu’au sein des partis politiques traditionnels, les responsables sont trop souvent des autocrates qui laissent peu d’espace aux jeunes. « Ils tiennent et contrôlent tout. Certains vont jusqu’à s’ériger comme des PDG et non des coordonnateurs ayant un mandat et une mission », dénonce-t-il.

Pour Deus Deroneth, il y a « une inadéquation entre l’offre des partis politiques et la demande politique de la population ». C’est ce qui, selon lui, explique le fait que les élections soient toujours remportées par des « outsiders », au détriment des hommes politiques qui sont perçus comme des « bluffeurs ».

En lançant « Egzanp Nasyonal », l’ancien sénateur du centre Willot Joseph, a aussi son lot de reproches aux partis politiques traditionnels, jugés « trop statiques ».

Le parcours de cet ancien sénateur témoigne bien de la faiblesse des partis traditionnels. Willot Joseph confie n’avoir été jamais membre d’un parti politique. Pourtant, il a été élu maire sous la bannière de « Fanmi Lavalas » en 2000, député de l’Alliance Démocratique en 2005, puis sénateur du PHTK en 2016.

Devant pareils constats, l’ancien sénateur du Nord-Est, Ronald Larêche, ne reproche rien aux dissidents. Pour lui, les partis politiques ne favorisent pas l’ascension et sont prêts à négocier à l’insu de leurs propres élus.

L’ancien sénateur de VERITE veut pour preuve le fait que, loin des prescrits constitutionnels, les partis politiques haïtiens se soient entendus avec l’exécutif pour renvoyer les 2/3 du Sénat, dont il faisait partie, en janvier 2020.

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Edgard Leblanc Fils veut bien rappeler que les faiblesses constatées au sein des partis politiques, sont le résultat de la crise que connaît la société dans sa globalité : « Quelle organisation, quelle institution, quelle famille n’a pas de problèmes? Qu’est-ce qui n’est pas déstructuré ? », se lamente-t-il.

Une stratégie des exécutifs

Selon Edgard Leblanc Fils, la création des nouvelles structures politiques, est aussi une manœuvre des exécutifs qui veulent s’accrocher au pouvoir. « Ils facilitent le montage de ces partis bidons afin de montrer qu’ils sont nombreux. Du coup, ils peuvent continuer à discréditer les partis politiques aux yeux d’un peuple qui ne voit pas d’un bon œil les hommes de pouvoir ».

Ainsi, le coordonnateur général de l’OPL rappelle qu’en Haïti, les exécutifs ont toujours été défavorables aux partis politiques. « C’est pourquoi au ministère de la justice, ils n’ont jamais mis sur pied l’entité qui devrait s’occuper des partis politiques. Ainsi, contre les six mois nécessaires selon le décret de 1986 pour monter un parti, il vous faut seulement une semaine pour le faire ».

Edgard Leblanc Fils croit que ce problème est dû au fait que depuis 1986, la liste des partis politiques existant en Haïti n’a jamais été épurée. « Même les anciens partis qui ont disparu avec leurs initiateurs sont encore sur la liste », regrette-il.

Samuel Céliné

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Samuel Celiné
Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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