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Une école de danse. Deux morts tragiques. Et une passion sans cesse renouvelée.

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À 19 ans, Sephora Drouillard créait une école de danse désormais reconnue dans le milieu musical haïtien

Deux rangées de cinq personnes. Une musique de style afro. Puis des pas rythmés qui suivent la musique. C’était l’ambiance, ce samedi 13 février, comme tous les weekends, à Fubar, Pétion-Ville. L’école de danse Dansalou, pour danse et Yanvalou, était ouverte aux aspirants danseurs.

C’est Sephora Drouillard, 21 ans, qui a créé cette école il y a deux ans. Dansalou est non seulement une école de danse, mais aussi une agence de danseurs professionnels. En deux ans seulement, Sephora Drouillard se targue d’avoir pu travailler avec la plupart des artistes bien en vue en Haïti. Ses danseuses et ses danseurs se sont déjà produits sur des scènes internationales comme la Suisse.

« J’ambitionne de changer la façon dont ce secteur fonctionne, dit Sephora Drouillard qui rêve grand. Mes danseurs dansent pour vivre, et c’est pour cela que je veux le meilleur pour eux. »

Premiers pas

Sephora Drouillard a commencé à danser toute petite. Ses parents l’avaient inscrite dans la célèbre école de danse de Viviane Gauthier. Mais la danse, ce n’est pas du sérieux pour beaucoup de parents haïtiens. On y envoie ses enfants parce qu’ils sont timides. Ou parce qu’ils ont trop d’énergie. Ou simplement parce que cela fait « bon goût » de dire que son enfant fait du ballet.

Mais dans le cœur de Drouillard, la danse prenait une place importante. Trop importante. « Mon père est très strict. Le deal avec lui, c’était que j’aie toujours de bonnes notes. Aussi longtemps que le bulletin était satisfaisant, il autorisait la danse. »

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Le premier choc de la jeune carrière de Sephora Drouillard est vite arrivé. Viviane Gauthier, grande danseuse internationale haïtienne, est morte. Drouillard s’effondre. Viviane, c’était son idole. Son modèle. L’une de ses raisons d’aimer la danse. « Je voulais être comme elle, aussi agile malgré son grand âge. Mais elle est morte dans des conditions proches de l’indigence, presque dans l’oubli. Et cela était inacceptable pour moi. »

Le cœur lourd, la jeune femme renonce pour la première fois à son art, face au destin de son idole. La rage, l’impuissance, et l’incertitude de l’avenir de ce métier calment sa fougue. À la fin de ses études scolaires, elle se rend à l’université Quisqueya, et elle entame des études de droit, domaine si éloigné de la danse.

Saut dans l’inconnu

Mais dans le cœur d’un artiste, l’art ne meurt pas. Jamais. Alors qu’elle suit les traces de son père, pour devenir juriste elle aussi, Sephora Drouillard rencontre Paska. À l’époque le jeune homme n’est qu’un artiste en herbe, peu connu, qui cherche à se révéler au grand jour. Et pour cela, pour réussir son pari, il a besoin de danseuses. « Il m’a parlé de son projet. Il voulait se produire sur scène avec des danseuses à l’arrière comme le font d’autres artistes étrangers. »

Sans hésiter, Sephora Drouillard se propose. « Je lui ai dit que j’étais danseuse, et que cela m’intéressait. Nous avons trouvé d’autres jeunes femmes à l’école. » Pourtant au moment d’adhérer au projet, la jeune femme n’y croit pas tellement. Mais Paska a parlé de danser, il ne fallait pas plus pour la convaincre. « C’était un grand défi, explique Sephora Drouillard. C’était la première fois que je devais m’occuper des chorégraphies, et la première fois que je me préparais pour une performance devant des inconnus. »

Le grand jour est arrivé le 15 juin 2018. La grande première de Paska se déroulait à Fubar. Sephora Drouillard était en première ligne. « D’abord j’ai pris peur en voyant tous ces gens. Ma mère et mon père étaient présents aussi. Paska m’a rassurée, c’était sa première fois lui aussi. »

Le trac s’est envolé dès le premier pas de danse. Sephora Drouillard était dans sa peau. Il n’y avait ni Fubar, ni Paska, encore moins l’assistance. Seulement la musique.

« Après le spectacle, Isabelle Morse, fille de Lunise Morse, est venue me féliciter et a tout de suite proposé d’être mon manager. Je pensais qu’elle était folle, car la danse était d’abord un divertissement pour moi. Et de plus mon père n’aurait pas accepté. »

Un bébé est né

La rencontre avec Isabelle Morse a tout changé, d’après la jeune danseuse. « Je suis allée chercher et j’ai découvert qu’elle était danseuse internationale. C’est grâce à elle que j’ai commencé à comprendre tout ce que je pouvais réaliser avec la danse. »

Mais nouveau contretemps : ses notes scolaires commencent à baisser. « J’ai échoué à un cours. Je me suis sentie mal, car mes parents faisaient de grands sacrifices. J’ai discuté avec mon père, je lui ai dit que je voulais abandonner les cours. Cela s’est mal fini. Il m’a dit que je pouvais laisser la maison si je persistais. »

Sur le moment, le choix a paru simple, même s’il était difficile : Sephora Drouillard quitte la maison familiale. Elle se rend chez son oncle, chez qui elle vit quelque temps. Mais il faut des reins solides pour vivre à l’écart de ses parents. Même si de temps en temps elle déniche quelques contrats de danse, cela ne lui suffit pas pour combler la plupart de ses besoins.

« Je donnais des cours à Niska, la chanteuse. C’est elle qui m’a donné l’idée de créer une école. » L’idée après tout n’est pas si saugrenue et Sephora Drouillard se lance. « Je n’avais aucun local, mais j’ai lancé des inscriptions. Des gens se sont manifestés, heureusement. »

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Dansalou ouvre, mais c’est aussi une agence. Et ses premiers danseurs, elle les trouve dans la rue. « J’allais sur les places publiques, avec un haut-parleur. Je mettais de la musique et je commençais à danser comme une folle. Rapidement, des danseurs de rue se joignaient à moi. C’est ainsi que j’ai pu dénicher des talents. Les danseurs de rue sont les meilleurs que je connaisse. »

Depuis, Sephora Drouillard a repris ses études, et Dansalou ne cesse de progresser. « Comme ils trouvent que je suis jeune, parfois les gens tentent de m’exploiter, ou profiter de moi. C’est difficile pour une femme de réussir dans ce pays », dénonce-t-elle.

Cependant artistes et promoteurs cherchent à s’offrir leurs services. « Mes danseurs ne se produisent pas pour moins de 150 dollars américains par tête. Mais cela dépend de plusieurs facteurs, comme l’événement en question, l’artiste ou le promoteur, etc. Dans une même activité, Dansalou peut se produire avec plusieurs artistes », affirme la danseuse.

La tragédie

Mais en juin 2020, une nouvelle tombe comme une onde de choc. Les cadavres de Sébastien Pierre et Nancy Dorleans sont retrouvés brûlés à Tabarre. Ce sont deux danseurs de Dansalou. « Je m’attendais à tout, en ouvrant Dansalou. Mais jamais je ne pensais perdre deux danseurs dans ces conditions », dit Sephora Drouillard.

Sébastien Pierre n’était pas un simple danseur à Dansalou. Il était aussi l’assistant de Sephora Drouillard, et la jeune femme lui faisait pleinement confiance. « Je ne comprenais pas pourquoi il ne m’avait pas dit qu’il allait danser pour quelqu’un, se lamente la jeune femme. Je laisse mes danseurs libres de travailler avec d’autres personnes, mais en général ils me le disent. »

Les informations sont arrivées au compte-goutte. Mais bientôt, on apprend que les danseurs sont morts après une répétition avec la chanteuse Misty Jean. Dans la presse, le sujet fait un tollé. Mais quelques jours après, Robert Harry Bretous se rend à la Police pour leur meurtre.

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La mort de ces danseurs a été un autre coup sur la tête pour Sephora Drouillard. « Des gens disaient qu’il fallait enquêter sur l’agence, que je les avais “vendus’ pour m’enrichir, etc. D’autres ont voulu politiser la question, j’ai même reçu l’appel d’un ministre. Mon père avait peur pour moi, ma mère était anxieuse », se rappelle-t-elle.

Pendant trois mois, Dansalou ferme et Drouillard abandonne. Encore une fois. La même rage ressentie pour Viviane Gautier est revenue. Mais cette fois, l’expérience la change. La Sephora Drouillard pleine de motivation, d’assurance, aux débuts de Dansalou, a laissé place à une nouvelle. Celle-là est plus mesurée. Plus raisonnable. Plus révoltée aussi.

Mais elle croit encore que le talent doit rendre immortel, et c’est pour cela que les noms de Viviane, Sébastien et Nancy sont toujours sur ses lèvres. Après tout, le talent c’est ce qui reste aux artistes quand on les a oubliés.

Jameson Francisque

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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