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De Coupé Cloué à « Bonbon siwo », autopsie de l’obsession sexuelle du compas

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La sexualité est un thème prédominant dans la musique de Nemours Jean Baptiste

Aucun autre artiste de compas n’a autant de chansons sexuelles que le roi Coupé Cloué. Il a savamment utilisé le jeu de mots dans son nom, pour véhiculer des messages lubriques.

« Depi se Coupé nou pa janm fatige », « M ap mande èske n renmen Coupé – Wi nou renmen Coupé ».

Il utilisait aussi des métaphores comme « Sosis », « Jaden » pour décrire les parties génitales, sans compter une pléiade d’expressions imagées : « Sous ta jupe transparente, j’aperçois des moustaches » ; « Lapli pa tonbe kijan w fè antre ? » ; « Sivil pa konn bay chèf prent » ; « Fè radyografi, rache dan dèyè » ; « Faire le plein »…

Ethson Otilien, linguiste et professeur à l’Université d’État d’Haïti, porte un regard particulier sur la sexualité dans les chansons de cette légende du Compas Manba. « Coupé Cloué est l’artiste qui traite le mieux la représentation de la sexualité, pense le professeur. Il a contribué à l’enrichissement du créole haïtien à travers ses termes métaphoriques. »

Coupé Cloué a touché presque toutes les facettes de l’acte sexuel dans ses chansons comme « Andedan » ; « Full tank » ; « Sosis » ; « Donki » ; « Madan masèl » ; « Fanm kolokent » ; « M ap di » ; « Anba bannann » ; « Ti tèt la », pour ne citer que celles-là.

L’artiste est mort en 1998. Les générations après lui n’ont pas arrêté de chanter les plaisirs de la chair. Ces chansons disent quelque chose de l’état des mœurs, de l’évolution de la société haïtienne, des rapports humains, de l’éclatement des tabous…

Au royaume Richie

Coupé trouve en Jean Hérard Richard, dit Richie, un digne héritier. Il est l’un des paroliers de l’ère actuelle qui excellent dans le traitement des sujets sexuels.

Le natif du nord d’Haïti a produit durant toute sa carrière plus de dix chansons dans lesquelles le sexe était le thème principal. D’ailleurs, sur la pochette de l’album « Happy Fifty Konpa » sorti en 2005, Richie porte un T-shirt sur lequel est écrit « Pornstar ».

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Tout a commencé en 1999 avec la chanson « 5 Dwèt » de Zenglen, sur l’album « Easy Konpa ». Ce morceau présente les cinq doigts de la main comme les ministères d’un gouvernement. Le majeur s’occupe des affaires intérieures, ce département dont le rôle est de susciter du plaisir chez la femme. Sur cette chanson, comme c’est le cas avec « Donki » de Coupé Cloué, des gémissements de femmes sont entendus de temps en temps.

Richie et le groupe Zenglen ont encore marqué les esprits avec « 5 kontinan » en 2001 sur l’album « Let It Groove ». Sous-titrée géographie de la femme, cette chanson identifiait chaque femme à un continent différent, selon leurs expériences sexuelles. Par exemple, les plus expérimentées au lit étaient l’Océanie. D’autres titres de Zenglen comme « Fich bòlèt » entrent dans la catégorie des chansons sexualisées.

L’attrait de l’interdit

Les chansons au thème intimiste du compas évoluent avec le corps social. Depuis quelque temps, un palier a été franchi. Les musiciens ne se donnent presque plus de limites. Ils touchent des plaisirs tabous.

Sur l’album de T-Vice, « Kite m viv », le titre « A 3 » parle d’un plan à trois (communément appelée krèy). Richie a ajouté sa touche à cette chanson très commentée. Le sujet du « threesome » a aussi été traité par le groupe Gabèl sur son premier disque en 2007. C’était encore « A 3 », le titre éponyme de cet album.

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Le sexe anal n’est pas en reste. Ce sujet est abordé par Zenglen en 2018 sur l’album « No Dead End » dans la chanson titrée « Pòt dèyè ». Dans le texte, ce terme fait référence à l’anus de la femme à l’opposé de « Pòt devan », qui est le vagin. Richie et son groupe Klass se font aussi remarquer avec la chanson « Bootleg », terme qui décrit de façon métaphorique les objets sexuels (Sextoys).

Une révolution frileuse

Il ne faut pas aller vers la musique de Nemours Jean Baptiste pour déceler les prémisses d’une révolution sexuelle. Ce qui est chanté, même parfois tabou, reste dans les limites de l’acceptation populaire. L’homosexualité est représentée dans le compas, par des sons comme « Flannè femèl » de Zenglen et « She’s a boy » de 3 Jès. Cependant, les groupes parlent uniquement de l’homosexualité féminine.

D’ailleurs, les chansons osées ne font pas toujours unanimité. Des personnes trentenaires ou quadragénaires aujourd’hui se rappellent les interdictions posées par leurs parents quand ils voulaient écouter des musiques de Coupé Cloué ou « Nan nannan » de Zin.

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Ces interdits sont moins réalisables de nos jours. Hier, c’était la radio, aujourd’hui, chaque adolescent porte dans ses poches un répertoire inimaginable de musiques. Ainsi, les parents n’ont aucune idée des musiques consommées par leurs enfants sur internet.

Les obsessions populaires sont aussi abordées par les musiciens. System Band a sorti « Viagra » en 1999 pour parler des hommes qui cherchent l’endurance et la performance au lit.

Sur une chanson gravée sur l’album « 10 ans déjà » sorti en 2000, King Kino et les siens ont décrit la pratique de certaines jeunes filles qui achètent des produits pour rapetisser leur vagin. Cela donnerait plus de plaisir à leur partenaire pendant l’acte. Quant à Harmonik, il a frappé fort avec le tube « Cheri benyen m » en 2016 sur l’album « Degaje ». Cette chanson présente l’éjaculation féminine.

Un vocabulaire fleuri

Dans la présentation de l’acte sexuel, certains groupes n’ont pas la langue de bois, tandis que d’autres préfèrent voiler leurs propos, par des métaphores.

Certaines métaphores reviennent souvent dans le compas. Le terme bonbon est un exemple. En 2002, Nu-look sort « Bonbon siro ». Sur son dernier album sorti en 2020, le groupe Enposib a aussi utilisé le mot bonbon, dans le même contexte. Cette même métaphore a été utilisée par Anna Pierre. Le titre « Suk sou bonbon m » sorti en novembre 1989 a connu un succès fou.

Le mot « Kokoye » est aussi fréquent dans le Compas. Le groupe Les Frères Dodo a utilisé ce terme en 2004 sur l’album « Soufri pou genyen ». Sur son opus le groupe K-Niway a titré une chanson « Machann kokoye ». Steeve P, dans un titre avec Master Brain, utilise aussi ce terme. On ne saurait oublier le groupe Zin et son célèbre tube « Nan nannan », paru en 1992.

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D’autres termes imagés sont utilisés pour parler du sexe. On peut citer « Kòk » utilisé par Zin, puis Caribbean Sextet. La chanson « Kòk gagè » de Caribbean Sextet a été revisitée par Richie sur son album « Happy Fifty Konpa ». Les termes « Lanbi », « Kann kale », « Bannann » et « Vyann » sont aussi prisés par plusieurs groupes.

D’autres titres de la nouvelle génération, comme « An tout franchiz » de K-dans, ou « Sex friend » de Gabel, ne décrivent pas l’acte sexuel mais y font référence d’une façon ou d’une autre.

La prépondérance sexuelle ne plait pas à tous. « Aujourd’hui la musique haïtienne connait un déficit de talent réel, les artistes n’ont que le sexe de façon crue à offrir aux jeunes, pense l’analyste musical Jean Mary Simon. Autrefois Coupé Cloué avait la capacité d’utiliser des jeux de mots et des métaphores, mais les artistes de cette génération n’ont pas cette capacité. »

Selon JMS, l’influence de l’hypersexualité dans la musique étrangère pèse lourd dans la balance. « Depuis toujours notre musique subit de l’influence étrangère. Aujourd’hui, c’est pire avec les réseaux sociaux qui nous incitent à consommer dans l’immédiat les musiques et les styles de vidéos venus de l’étranger. »

Parfois, c’est la vidéo qui met en valeur l’acte sexuel. Les images diffusées évoluent avec la morale sociale. « Cette génération donne plus de textes où la sexualité est représentée et les vidéos sont [parfois] purement pornographiques », critique le professeur Otilien.

Nazaire «Nazario» Joinville

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Nazaire Joinville
Communicateur social. Professeur. Écrivain. Passionné de la musique en général et fan du compas en particulier. Je m'accroche aussi au leadership et au développement personnel. Je suis rédacteur à Ayibopost et propriétaire de NazAgency, une agence de communication. Mon premier livre ayant pour titre "Leçons de réussite" a été publié en 2019.

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