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Tout savoir sur le phénomène « Peze nan dòmi »

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Vous êtes réveillé, la langue pesante, le corps inerte, le cœur oppressé et votre esprit vous joue des tours. Vous avez été probablement victime de « peze nan dòmi » ou « paralysie du sommeil ». Cette expérience, plus courante qu’elle n’y paraît, possède des explications autant scientifique, culturelle ou même mystico-religieuse

Il y a un corps immobile, allongé dans un lit, un après-midi. Cette personne est yeux fermés, la respiration lente et ne bouge pas. De l’extérieure, on pourrait penser qu’elle dort. Pourtant, il n’en est rien. Cette personne est pleinement consciente de tout ce qui l’entoure, mais n’arrive pas à bouger ou même communiquer avec un proche. C’est ce qu’a vécu Wood-Jerry Gabriel qui a été victime de « peze nan dòmi ».

« C’est une expérience très désagréable, et un moment extrêmement pénible », partage Wood-Jerry Gabriel au sujet du phénomène. Il explique qu’il a la sensation d’une présence indésirable dans sa chambre et d’un danger imminent tandis qu’il est enfermé dans son propre corps. « C’est un état, où on est entre sommeil et réveil, presque un cauchemar dans lequel on a envie de se réveiller, mais on est dans une totale incapacité de le faire », se remémore-t-il.

Wood-Jerry Gabriel avoue que cela lui arrive encore couramment aujourd’hui et à certaines époques de l’année la fréquence augmente.

Un fait reste certain : Gabriel n’est pas le seul en Haïti à avoir déjà vécu une ou plusieurs fois un épisode de « peze nan dòmi ». Et ce phénomène est largement connu dans le monde, si bien qu’il a une appellation scientifique, la « paralysie du sommeil » et une spécialité médicale qui s’en occupe, la « Médecine du sommeil et de la vigilance ».

« Peze nan dòmi », un trouble du sommeil

Dr Thierry Castera est un médecin qui s’occupe des troubles du sommeil. Il explique que la spécialité de la « Médecine du sommeil et de la vigilance » est récente et se trouve à la frontière d’autres spécialités médicales telles que la cardiologie, la pneumologie ou la psychiatrie. Et en tant que spécialiste, il dépiste, analyse et prend en charge le patient en fonction de sa plainte de sommeil.

Mais le Dr Bertrand De La Giclais, responsable d’un centre du sommeil en France parle dans Figaro santé plutôt de « paralysie du réveil ». Cet autre médecin du sommeil explique que le phénomène survient quand l’activité cérébrale est intense, mais la communication entre le cerveau et les muscles est coupée (hypotonie ou atonie musculaire). Parce qu’il faut éviter que la personne ne s’agite et se blesse pendant qu’elle rêve.

« Peze nan dòmi » est classé en tant qu’un comportement moteur ou psychomoteur anormal survenant pendant le sommeil ou à la lisière entre l’éveil et le sommeil. Ce type de comportement est appelé « parasomnie ». Dans ce cas précis, Dr Thierry Castera nous dit que c’est une « parasomnie » du sommeil paradoxal (la phase du sommeil où l’on rêve).

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Le Dr Bertrand De La Giclais, précise que c’est durant cette phase du sommeil que la personne reprend conscience. Et qu’il peut y avoir une courte période (quelques secondes à quelques minutes) où l’hypotonie musculaire se maintient alors que le cerveau est, lui, parfaitement réveillé.

Autre cause, c’est peut-être parce que vous vous êtes couché sur le dos. La position dorsale (décubitus dorsal) favorise ce phénomène. « Cela a été constaté que le dormeur fait moins de paralysie du sommeil s’il évite le décubitus dorsal, assure le Dr Castera. C’est une position, où, d’une manière générale l’oxygénation du sang (par rareté de l’air qui doit cheminer en arrière de la gorge) est diminuée. La gravité (position de la langue qui obstrue le passage de l’air, etc..) a été évoquée, ainsi que l’atonie musculaire durant sa manifestation. »

« Peze nan dòmi » est classé en tant qu’un comportement moteur ou psychomoteur anormal survenant pendant le sommeil ou à la lisière entre l’éveil et le sommeil.

Mais d’autres études relient les « paralysies du sommeil » à divers troubles psychiatriques. On en retrouve aussi chez des gens avec le syndrome de stress post-traumatique (PTSD), continue d’expliquer le Dr Castera. Mais aussi en présence de la dépression, les troubles bipolaires (trouble d’humeur chronique), le trouble anxieux avec agoraphobie (peur de la foule), le trouble panique, l’anxiété généralisée et la phobie sociale. Le phénomène est également associé à l’utilisation abusive d’anxiolytiques. Enfin, le stress, le travail posté et l’irrégularité des horaires veille/sommeil, sont des facteurs pouvant déclencher un de ces épisodes désagréables.

Un contact avec le monde des esprits

Abraham Jeskar Hansen dit avoir été victime de sa défunte mère lorsqu’il était enfant. « Cela m’est arrivé qu’une seule fois dans la vie, c’était après la mort récente de ma mère. C’était elle qui est venue me peser dans mon sommeil (peze nan dòmi) », raconte-t-il.

Les témoignages des épisodes de « peze nan dòmi » dans la plupart des sociétés, révèlent des cas où la personne entende des craquements, quelqu’un qui l’appelle. Ou la sensation de flottement, de chute, ou d’être tiré par les pieds. Parfois ils ont l’impression de bouger, de se lever, mais ils sont restés immobiles. D’autres prétendent, avoir vu des taches lumineuses, des auras, des boules de lumières, ou d’autres perceptions d’objets dans le noir.

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Ayibopost est allé à la rencontre de René Monard, un Hougan (prêtre dans la religion Vodou haïtienne) qui officie depuis quelques années à Carrefour. Pour lui, les épisodes de « peze nan dòmi » sont peut-être liés à votre proximité avec les personnes malveillantes ou des esprits malins.

Il explique : « Lorsque les bann chanpwèl (sociétés secrètes à caractère magico-religieux dans le Vodou haïtien) traversent votre quartier, ils sondent toutes les maisons et ils le fassent en vous paralysant dans votre sommeil. Mais il se peut que vous ayez un voisin lougawou (créature mythologique du Vodou haïtien) qui veut vous tester, il peut le faire ainsi également. »

Dans sa pièce avec une seule porte et une seule fenêtre, ne faisant pas plus d’un mètre carré et avec plafond haut, le Hougan reprend la littérature orale haïtienne qui est très mystique sur la question du « peze nan dòmi ». Il affirme aussi qu’il peut être provoqué par la présence d’un corps étranger venant d’un autre monde tout près de vous. Une âme errante désirant vous contacter et que votre mèt tèt (esprit protecteur) est en désaccord avec cette idée.

Des similitudes culturelles sur le « peze nan dòmi »

Le Dr Thierry Catesra pense que toute manifestation onirique, qu’elle soit agréable (rêve) ou désagréable (cauchemar) déclenche toujours le risque de croyances. Et dans les cas les plus courants, c’est une hallucination hypnagogique, comme la présence d’une personne ou une présence dans la chambre, avec des manifestations motrices comme décrites plus haut. Ces deux mises ensemble produisent une détresse considérable pour la victime.

David Hufford, professeur au Penn State College of Medecine (USA), cité par Réjane Ereau, dans son article « Paralysie du sommeil, entre rêves et réalités » pense de même que le Dr Castera sur le fait que le phénomène est très connu ailleurs, dans plusieurs autres cultures.

Par exemple en Chine on parle de « l’oppression par les fantômes ». À Terre-Neuve-et-Labrador (province est du Canada) on croit à la « vieille sorcière » Old Hag. Aux îles Fidji on dit être « possédé par le démon ». Au Mexique on dit que « la mort vous monte dessus ». Au Nigeria on parle du « diable sur votre dos ». Au Japon, le phénomène nommé « kanashi bari » veut dire maintenu par une étreinte de fer. Et dans plusieurs autres cultures, on fait aussi référence à une créature démoniaque, noire, qui s’assoit sur votre poitrine.

 « Peze nan dòmi » un « état modifié de conscience »

L’hypnose, la transe, les psychotropes ou la méditation intense entraînent des « états modifiés de conscience » atteinte parfois volontairement, selon David Hufford et « peze nan dòmi » en fait partie. Ce professeur assure que ces états existent et prend ainsi en considération la riche littérature orale mystique qui existe en Haïti.

David Huffor observe que sur le moment, le premier réflexe, que l’on soit religieux ou non, est souvent de prier. Dans un pays aussi christianisé comme Haïti, des témoignages disent que, le fait de crier « Jésus » lors d’un des épisodes de « peze nan dòmi » peut vous libérer. Et parfois immédiatement. Qu’importe que ce soit un lwa, ou le fils de Dieu, pour le professeur, il suffit juste de concentrer son esprit sur des choses positives et rassurantes pour se soulager.

Que peut-on faire contre le « peze nan dòmi » ?

« La paralysie du sommeil n’est pas une maladie à part entière, comme l’incapacité de dormir (hypnagogique) ou de se réveiller (hypnopompique), rassure le Dr Thierry Castera. On a de brefs épisodes de paralysie motrice ou vocale associée à un état de conscience d’éveil qui sont des signes cliniques généralement bénins. »

Et vu l’absence de conséquences et la rareté des épisodes chez un même individu, il n’est généralement pas nécessaire de traiter la « paralysie du sommeil ». Mais le spécialiste en trouble du sommeil rapporte qu’il y a des cas bien contrôlés avec le L-Trytophane (un acide aminé précurseur d’un neurotransmetteur important, la sérotonine) favorisant le sommeil et réduisant le stress.

Mais si c’est vraiment désagréable, par exemple les hallucinations visuelles, le Dr Castera préconise une veilleuse pour dormir, comme pour les enfants. Il convient d’éviter aussi le décubitus dorsal comme expliqué plus haut.

Cependant, les autres troubles du comportement en sommeil paradoxal, de même que « peze nan dòmi », sont dans certains cas un facteur de risque pour le développement de maladies neurodégénératives. Ou encore, ils peuvent être un signe révélateur d’une maladie neurodégénérative sous-jacente, et inconnue jusque-là. Ces maladies peuvent être, le Parkinson ou l’Alzheimer.

Et si le phénomène se répète, avec des réveils intempestifs survenant très ponctuellement, cela peut être une piste d’une pathologie assez peu connue, la narcolepsie (temps de sommeil excessif, impression de fatigue extrême, tomber en cataplexie involontairement à un moment non adapté, comme au travail, à l’école, ou dans la rue…).

Hervia Dorsinville

 

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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