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Témoignages horribles après un week-end sanglant à Martissant

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Les habitants de Martissant, ses environs et tous les usagers de la Nationale #2 — qui relie la capitale à quatre départements du pays — sont régulièrement victimes des groupes armés. Les citoyens sont terrorisés, complètement entravés dans leurs activités quotidiennes. Les 18, 19 et 21 janvier 2020 ont été particulièrement mouvementés. Immersion

Des affrontements entre gangs rivaux ont fait au moins trois morts, plusieurs blessés par balles et causé l’incendie de plusieurs maisons, durant le week-end du 18 et 19 janvier 2020 à l’entrée sud de Port-au-Prince, selon la Police nationale d’Haïti (PNH).

Des médias de la capitale parlent de plusieurs personnes brûlées vives dans la zone. Et d’après des rapports, les groupes armés de Cité de l’Éternel ont attaqué ceux de Cité de Dieu durant toute la journée. Les sapeurs-pompiers sur place ne pouvaient pas porter assistance aux victimes à cause des confrontations.

Ces événements sanglants ont eu lieu à Martissant, à seulement une dizaine de kilomètres du Champ-de-Mars, où se déroulait la célébration de la 1re journée des festivités précarnavalesques.

Pour une énième fois donc, les groupes armés de Grand-ravine, Village de Dieu, Ti Bwa et Baz Pilat ont imposé la terreur aux habitants de Martissant. Les usagers de la route nationale numéro 2 durant la période en ont fait les frais.

Prendre la route à pied

Jackson Dorival, qui a monté une petite affaire avec un ami en ville, a été pris au milieu des feux de l’action. Il habite à Carrefour et doit se rendre quotidiennement dans les environs de Turgeau pour ouvrir leur petit restaurant. La journée du samedi 18 janvier se passait bien jusqu’au moment où il devait rentrer chez lui.

« Il était à peine une heure de l’après-midi, Portail-Léogane avait l’allure d’un grand rassemblement en prélude à une manifestation, raconte Jackson Dorival. Il y avait beaucoup de gens, mais pas de taxi, de bus, ni de motocyclette. On était deux passagers sur l’unique motocyclette dont le chauffeur, pour 400 gourdes, avait accepté de nous conduire à Carrefour. » 

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Ce jour-là, son voisin, Rony Étienne, était aussi sur la route. Comme beaucoup d’autres, l’étudiant à l’Institut National d’Administration, de Gestion et des Hautes Études internationales (INAGHEI) avait choisi de rester au Champs-Mars pour attendre que cela se calme un peu. Aux environs de quatre heures de l’après-midi, il s’est décidé à rentrer chez lui. De même que Jackson Dorival, il ne trouva aucun moyen de transport. À ce moment, les gens ont décidé de prendre la route à pied.

« Les véhicules se sont abrités à la limite du commissariat de Martissant, et à l’autre extrémité, d’autres voitures se sont rassemblés devant la 5e avenue, se rappelle Rony Étienne avec frisson. Il fallait parcourir [à pied] le tronçon qui fait face à la Cité de l’Éternel, traverser la route, vers la petite place de Martissant et atterrir jusqu’à la 5avenue qui étaient des espaces infranchissables et vides. »

Pourquoi personne ne pouvait traverser Martissant ?

Rony fait savoir que c’était parce que des hommes armés sortaient de la Cité de l’Éternel pour se rendre à l’avenue Bolosse. Dans ce tableau, les policiers s’étaient abrités à partir de la 4e avenue, et guidaient les piétons face aux tirs nourris. Les forces de l’ordre expliquaient rapidement aux gens comment ramper à terre et raser les murs afin d’éviter les projectiles.

Mais le plus dur, pour Rony Étienne, c’était de traverser les rues jonchées de cadavres et de croiser des gens transportant des blessés par balles sur des brouettes ou à dos d’homme. À Martissant 2A, il raconte avoir vu dans le canal, en face de l’église Sainte Bernadette, deux corps, celui d’une personne âgée et d’un jeune homme, gisants dans l’eau boueuse. Et lorsqu’il tourna son regard vers cette ruelle, il y avait aussi des morts étendus sur le sol.

La tension ne s’est pas apaisée

Après cette fin de semaine terrorisante, toutes les personnes qui ont témoigné plus haut s’accordent pour dire que les hostilités sur la Route Nationale #2 au niveau de Martissant n’ont pas vraiment cessé. Les tirs sporadiques sont imprévisibles, « nous sommes toujours sur le qui-vive », rapportent-ils.

Dans la matinée du mardi 21 janvier 2020, de présumés bandits du gang de Grand-Ravine ont attaqué des agents de l’Unité départementale de maintien d’ordre (UDMO) qui étaient postés dans l’axe de la 5e avenue Bolosse. De ces affrontements, un policier et deux des présumés bandits en sont sortis blessés.

Cependant, ce n’était pas le seul incident de la journée. Frantz Paraison, un employé de la Direction nationale de l’Eau potable et de l’Assainissement (DINEPA), habite aussi à Carrefour. Ce jour-là, il se rendait au travail à bord d’un bus. Le soleil ne s’était pas encore levé lorsque le bruit sourd des balles perdues l’a réveillé de sa somnolence.

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Il était hagard et ne comprenait pas ce qui se passait autour de lui. Mais il s’est vite ressaisi lorsque le jeune homme à côté de lui cria qu’il venait de recevoir une balle dans l’œil, et que le chauffeur du bus était atteint dans son avant-bras, explique-t-il. « À ce moment, nous étions déjà près de l’hôpital des Médecins Sans Frontières à Martissant. On y a déposé le jeune homme, continue-t-il de raconter. Le chauffeur a essuyé le sang de sa blessure, puis s’est bandé le bras. Il tenait à terminer le trajet. »

« J’ai toujours entendu des témoignages de ce genre, mais c’est la première fois que cela m’arrive à moi, ou à un véhicule dans lequel j’étais », déclare-t-il avec émoi.

Frantz Paraison ne pense pas que les événements liés avec les bandits de Grand-Ravine et les policiers, relatés dans la presse locale soient directement liés à ce qu’il a vécu ce matin-là de bonne heure. Mais, il admet qu’ils rentrent tous dans le cadre de la remontée de l’insécurité généralisée dans le pays.

L’expansion des gangs

Présentement, la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR) a répertorié 76 gangs armés en Haïti. Le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, explique que les actes de banditisme et la formation des groupes armés ne datent pas d’hier dans le pays.

Mais il tient à préciser, encore une fois, que : « dans le passé, les gangs restaient dans leurs fiefs, dans leurs zones. Aujourd’hui, ils sont arrogants et c’est par rapport à leurs relations de connivence avec des autorités qui font partie du pouvoir, des acteurs politiques, et les puissants du secteur privé. »

Marie Yolène Gilles de la Fondasyon Je Klere (FJKL), n’a pas souhaité se prononcer sur la question. Elle affirme que FJKL travaille actuellement sur un document qui traite de la question ayant rapport à la recrudescence de la violence à Martissant.

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Le responsable du RNDDH décrit cette situation d’insécurité généralisée comme étant révoltante et sans précédent dans l’histoire de cette nation. Même s’il précise qu’en 2004 après le départ du président Jean Bertrand Aristide, et jusqu’en 2006, il y a eu la montée d’un cran de la criminalité, avec la multiplication des cas de kidnapping.

Depuis environ un an, les cas d’enlèvement contre rançon reviennent plus en plus souvent sur la scène médiatique. Les gangs qui contrôlent la route menant au sud ont aussi une nouvelle tactique. Ils détournent des bus bondés de passagers, rançonnent les gens, emportent leurs affaires et saisissent le véhicule qu’ils acceptent de rendre en échange d’une somme d’argent qui peut s’élever à des milliers de dollars américains. Cette nouvelle forme d’insécurité oblige les usagers de cette route à réfléchir à deux fois avant de passer par le Bicentenaire.

Une police en grande difficulté

Pierre Espérance explique que le phénomène des gangs est en liaison directe avec la question de l’impunité en Haïti. Cependant, il insiste sur l’idée que la situation actuelle résulte de la politique du gouvernement qui a largement contribué à fragiliser ses propres institutions, notamment la PNH.

Ensuite, pour Pierre Esperance, il y a le problème de contrebande en Haïti, où les ports et les frontières ne sont que des passoires. De ce fait, beaucoup d’armes et de munitions illégales circulent librement dans le pays. Et les bandits, d’après ce défenseur des droits humains, sont mieux équipés que les policiers haïtiens.

Le phénomène des gangs est en liaison directe avec la question de l’impunité en Haïti. Pierre Esperance

Aujourd’hui, les policiers sont au nombre de 15 000 pour une population estimée à plus de 11 millions d’habitants. La République Dominicaine compte la même quantité de policiers pour une population similaire. Par contre, les agents haïtiens font face à beaucoup de difficultés dans le cadre de leur travail. En octobre 2019, des milliers d’entre-eux ont investi la rue pour exiger, entre autres, une augmentation salariale, un vrai programme d’assurance santé et la prise en charge des agents handicapés dans l’exercice de leurs fonctions.

Des citoyens bloqués dans leurs activités

Durant les échanges de tirs, le marché de produits alimentaires qui se trouve à l’entrée de l’avenue Bolosse était paralysé bien avant quatre heures de l’après-midi. Il n’y avait plus aucun marchand, alors que c’est généralement à ce moment que les gens qui sortent de travail viennent faire leur marché.

Rony Étienne a dû prendre la route à pied de l’INAGHEI jusqu’à Carrefour, parce que la circulation était presque impossible à ce niveau de la route. Un embouteillage monstre, réunissant voitures, motocyclettes et piétons avait perturbé la fluidité de la circulation jusqu’à Fontamara. Les véhicules publics et privés ne pouvaient ni avancer ni reculer.

Aux environs de Fontamara 43, le vent de tensions des affrontements s’est atténué selon cet étudiant qui témoigne avoir vu des riverains assis au bord de la route, attendant la fin des hostilités pour rentrer chez eux.

Quand cette situation va-t-elle prendre fin, se demandent plus d’un? Les réponses sont pour la plupart défaitistes. Jackson Dorival se sent pris au piège face à cette situation. Il déclare qu’il voudrait bien rester cloîtré chez lui et abandonner la rue aux gangs, mais ce n’est pas possible puisqu’il faut travailler. Il conseille aux gens de ne pas sortir s’ils ne sont pas obligés.

« Avant, les affrontements ne concernaient que les environs de Martissant 23, mais à présent, ils ont atteint le Marché aux Poissons à Fontamara 37. Cette situation ne fait que s’aggraver », déclare Dorival, l’air totalement dépassé par les événements. « Et si les gangs de Mariani décident eux aussi de bouger ? », se demande-t-il.

Aucune amélioration en vue

Face à cette question, Jackson Dorival se demande :  Où est le président Jovenel Moïse ? Qu’est-ce qu’il dit et fait face à tout cela ?

Après les événements des 18, 19  et 21 janvier, le président s’est exprimé via les réseaux sociaux. Il a d’abord, tweeté une demande de dialogue et ses vœux d’avoir une union nationale, pour engager des réformes. Ensuite, il a tweeté : « J’appelle, en urgence, à la mise en place d’un Plan coordonné du CSPN, de concert avec les Parquets de la République, pour des actions concrètes visant à mettre fin à l’insécurité et au banditisme, dans le respect de la loi. La nation entière, impatiente, attend des résultats. »

Pierre Esperance fait partie de ceux qui exigent des résultats. Selon lui, la situation peut changer, mais il faudrait d’abord que des actions significatives soient menées pour renforcer la PNH, et qu’un frein soit imposé à la question de la contrebande. Cependant, la plus importante chose à faire, précise-t-il, c’est que les différents acteurs politiques et ceux du secteur privé prennent conscience qu’ils doivent travailler dans l’intérêt de la société, avec la loi comme boussole.

Hervia Dorsinville

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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