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Suicide de légende

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Être me paraît difficile. Vivre devient impossible. Rire est maintenant ironique. Le virus du malaise existentiel a envahi mon corps et a atteint mon âme tordue de douleur.

Ce matin, la mort est maquillée de couleurs vives. Les traits masculins et les lignes brisées de son visage qui faisait peur se sont féminisés et assouplis. Aujourd’hui, la mort fait presque bander. Elle est habillée de rose et vert et d’un jaune qui m’était jusque là inconnu. Les courbes de la lame du couteau ont soudainement une allure poétique. La parfaite superposition des lames du rasoir me fascine, m’hypnotisent presque. Elles me font penser au monde parallèle qui m’attire tant ce lundi matin.

La mort jusque-là, c’était les autres. Aujourd’hui je me l’approprie. Son parfum est frais, porteur de renouveau. Je suis séduit. Dois-je la faire mienne maintenant ? Ce soir ? Demain, peut-être ? J’imagine l’après. L’après sera différent, j’espère !

Plus de douleur, plus de fatigue, plus d’esclavage moderne autrement connu, pour des raisons de marketing,  sous les noms « travail », « boulot » et « emploi ». Plus jamais je ne me réveillerai avant midi. Plus jamais je ne m’efforcerai de suivre cette tradition masculine débile de pisser debout. Plus besoin de durer jusqu’à la satisfaction de l’autre, plus de sexe, beaucoup plus de sexe. Plus besoin de se faire beau pour les yeux éternellement insatisfaits de la société. Plus de pause publicitaire entre les feuilletons. Plus jamais la mort ne fera souffrir. On fêtera la fin de la misère existentielle de l’un des nôtres. Plus jamais, personne n’osera dire que le café est meilleur au lait que noir ou que le mensonge n’a jamais fait du bien au monde.

Concentrez–vous ! Concentrez–vous ! Vous vous tuez ou pas ? Soudainement je me rappelle que je suis hémophobe. Ma phobie du sang gâche tout. J’ai un peu honte. Mon reflet n’a plus l’éclat que lui donnait mon courage, il y a moins d’une minute quand je regardais la mort dans les yeux. Je veux retrouver mon éclat, je ne sortirai pas de l’appartement avec cette gueule tamisée. Comment donc racheter mon courage ? Il faut à tout prix que je me tue ! Non, il n’est pas question que les autres jouissent de ma gueule éclatante de courage sans moi. Equation impossible !  Je veux à tout prix voir mon visage triomphant, je suis près à faire l’énorme concession d’abandonner la mort pour. Je dois me voir.

Comment donc avoir le beurre et l’argent du beurre ? Euréka! Rediriger et recentrer mon objectif premier. Non, mieux, je ferai ce que les grandes multinationales  appellent le « re-branding » : BP n’a pas causé le oil spill. Il y a eu un fâcheux et triste accident qui les a affecté autant que la faune et la flore du golfe du Mexique. BP est, au contraire, l’organisme qui travaille et dépense des millions pour sauver cette famille de petits canards. INGÉNIEUX !  Je suis donc celui qui n’a pas peur du noir ténébreux de la mort, mais seulement du rouge vif et effrayant du sang. Le tour est joué à la perfection. Je contemple la métamorphose graduelle de mon reflet. Je regagne mon éclat. Quelle puissance ! Quelle efficacité ! Ce putain de « re-branding ».

Il est déjà 6 :30. Vite, dans la douche ! Il faut que je sorte partager avec les autres l’éclat de cette belle gueule courageuse qui n’a pas eu peur de se suicider.

Commentaires

Jétry Dumont
Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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