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Pourquoi le Service Antigang de la PNH a-t-il été démantelé ?

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Composé essentiellement de militaires, le Service d’investigation et l’Antigang devait combattre le banditisme fulgurant dans la capitale

La toute-puissance des gangs un peu partout dans le pays alimente un débat sur la faiblesse de la Police nationale d’Haiti (PNH) et l’efficacité de la décision de fermer définitivement en 2005 le «Service d’investigation et l’Antigang» (SIAG).

L’unité devait combattre le banditisme fulgurant dans la capitale.

Cette ancienne entité de la PNH prend naissance au sein des Forces armées d’Haïti (FADH) dans les années 1970 sous la dictature des Duvalier. Composée essentiellement de militaires, l’unité devait combattre le banditisme fulgurant dans la capitale.

Mais au jour de la fermeture définitive de leur local sous l’administration de l’ancien directeur de la PNH, Mario Andresol, cette entité trainait un passé lourd d’abus de pouvoir, de massacres d’innocents et d’arrestations violentes d’opposants politiques.

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Le SIAG était indépendant de la PNH, témoignent des sources bien informées du fonctionnement de l’entité. «Je connais parfaitement leur méthode d’action et la façon dont ils torturaient les citoyens après arrestations puisque j’avais servi pendant une année entière au sein de cette entité», révèle un ancien cadre de la PNH.

Cette entité trainait un passé lourd d’abus de pouvoir, de massacres d’innocents et d’arrestations violentes d’opposants politiques.

Au lancement du SIAG, Port-au-Prince, déjà surpeuplée, subissait les assauts répétés des criminels. Jean Claude Duvalier voulait répliquer : il met l’unité sur pied.

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Les militaires de la FADH composaient le gros du personnel du SIAG, et ils jouaient un rôle de police dans les périphéries de la capitale, sans possibilité d’intervention dans les villes de province, selon le colonel Derby Guerrier, actuel membre du haut état-major des FADH.

Le SIAG se fait vite remarquer en tant que force dissuasive notamment au marché de la Croix-des-Bossales, à Bélair ou à la Grand-Rue de Port-au-Prince.

Jean Claude Duvalier voulait répliquer : il met l’unité sur pied.

Mais l’emprise politique représentait une menace : rapidement, le SIAG commence à «commettre des arrestations arbitraires», raconte l’ancien cadre de l’armée et ex haut gradé de la PNH.

À cause de la culture d’opacité du régime duvaliérien, il était difficile de connaitre l’effectif total du SIAG. Certains de ses membres étaient actifs, d’autres jouaient le rôle d’informateur pour l’institution dans certaines zones sensibles.

L’unité au fonctionnement peu démocratique passe à côté de la dissolution au renversement de la dictature duvaliérienne en 1986.

L’aventure n’était pas terminée cependant. L’Antigang, qui a continué de fonctionner, deviendra l’unique structure de la dictature des Duvalier et la seule entité de l’armée d’Haïti à intégrer la PNH en 1996.

Il était difficile de connaitre l’effectif total du SIAG.

Dès lors, les recrus furent appelés : «détectives». Ils résidaient pratiquement dans tous les quartiers de Port-au-Prince et servaient d’informateurs à la PNH.

Par ailleurs, après le démantèlement des FADH en 1990, une force de police intérimaire a pris naissance avec comme chef Dany Toussaint. Environ 3 000 soldats de la FADH intègrent les rangs de cette police après un bref examen de leur dossier et une semaine de formation. Ce corps disparaîtra en 1995, au fur et à mesure que de jeunes policiers allaient sortir de l’Académie de police, qui a ouvert ses portes en février 1995.

La police intérimaire est déclarée morte au début de l’année 1996 et plus d’un millier de ses membres intègrent alors la nouvelle police, raconte notre source.

Après le démantèlement des FADH en 1990, une force de police intérimaire a pris naissance avec comme chef Dany Toussaint.

La majorité des membres du SIAG détenait des armes à feu et pouvait procéder à des arrestations.

«C’était une mauvaise pratique puisque ces gens agissaient à l’instar des mercenaires pour l’État, selon l’ancien cadre de l’armée et ex haut gradé de la PNH. Les agents avaient un instrument de torture nommé «dyak», sur lequel ils placaient les gens pour les torturer. D’autres citoyens ont été tabassés ou victimes d’exécutions sommaires.»

Marie Yolène Gilles, directrice exécutive de la fondation Je Klere témoigne avoir été la cible des méthodes d’interventions arbitraires de cette entité lorsqu’elle était journaliste à radio Cacique en 1992. Durant cette période, les attachés du SIAG traquaient les journalistes pro-Lavalas.

À l’époque, l’Antigang multipliait les abus à Port-au-Prince.

«Je faisais partie d’un groupe de journalistes injustement arrêté en avril 1992 après le premier coup d’État contre le président Jean Bertrand Aristide. On a voulu couvrir un événement à la Cathédrale de Port-au-Prince lorsque les attachés ont entamé des actes de représailles contre les journalistes qui ont voulu assister à l’événement ».

À l’époque, l’Antigang multipliait les abus à Port-au-Prince. Certains personnages politiques ont été arrêtés et violemment bastonnés après leur séquestration dans les locaux de l’entité sise à l’angle de la rue des Casernes et Monseigneur Guilloux.

Le SIAG a été indexé dans l’assassinat de Guy Malary, le défunt ministre de la Justice nommé par l’ex-président Jean-Bertrand Aristide durant son premier mandat. Il avait continué à exercer sa fonction sous le régime militaire de facto de Raoul Cédras. Selon des rapports d’organismes de défense des droits humains de l’époque, l’assassinat de Malary aurait été planifié et exécuté à Port-au-Prince le 14 octobre 1993 par des agents de sécurité du régime militaire de l’État haïtien.

L’Antigang avait conservé les méthodes d’interventions en vogue sous la dictature de Duvalier.

Le SIAG a été indexé dans l’assassinat de Guy Malary, le défunt ministre de la Justice

S’ils faisaient peur aux petits voleurs de Port-au-Prince, les attachés du SIAG avaient reçu une formation militaire incompatible avec le rôle de police qui leur était attribué.

Si l’unité était aujourd’hui ressuscitée, «il serait beaucoup plus une arme politique pour le pouvoir contre ses adversaires au lieu d’être une entité au service de la population», analyse l’ancien cadre de l’armée et ex haut gradé de la PNH.

À la fermeture du local du SIAG, certains de ses membres ont pris d’autres fonctions au sein de la PNH. D’autres, parmi eux des personnages âgés, ont abandonné l’institution pour signifier leur mécontentement.

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Les fonctions de l’Antigang sont aujourd’hui assignées au Bureau des affaires criminelles (BAC), une entité de la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ).

© Photo de couverture : “Les forces de l’ordre interpellent des motocyclistes suspectés de transporter des armes à feu dans une zone chaude de la capitale Port-au-Prince.” – La Presse canadienne AP / Odelyn Joseph

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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