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Pourquoi Haïti ouvre une ambassade au Sahara occidental en violation du consensus international ?

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L’administration de Jovenel Moïse fait tout pour plaire à Donald Trump, analysent des observateurs. Dans cette affaire, Haïti se met au côté de la France et des États-Unis pour ignorer le droit à l’indépendance d’une population oppressée

Une forte délégation haïtienne pénètre l’enceinte de l’Office de la Formation professionnelle et de la Promotion du Travail du Maroc, le lundi 14 décembre dernier. Des projets ambitieux de coopération entre les deux pays sur l’éducation sont à l’ordre du jour.

Haïti souhaite que l’OFPPT aide à « améliorer le système de formation professionnelle en Haïti », déclare à l’issue des discussions Jean-Claude Barthelemy, chef de cabinet du ministre haïtien des Affaires étrangères et des Cultes et meneur de la délégation.

Cependant, aucun membre du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle ne fait partie de la délégation, qui compte des personnages politiques comme la conseillère spéciale du président Jovenel Moïse, Esther Antoine, ou le ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, M. Louis Gonzague Day.

« Aucune délégation du ministère ne s’est rendue au Maroc », confirme le responsable de communication du MENFP, Miloody Vincent. Questionné sur d’éventuels partenariats en éducation avec ce pays d’Afrique, le communicant renvoie la balle vers le Ministère des Affaires étrangères.

Quatre jours après la visite à l’OFPPT, Haïti devient le premier pays non africain, et le premier Etat non arabe à inaugurer officiellement un consulat au Sahara occidental, un territoire contesté, mais revendiqué par le Maroc. Ce faisant, le pays entérine une décision controversée du président américain, Donald Trump, et tourne le dos à un consensus international mené par les Nations-unies, qui veut qu’un referendum détermine le statut de cette zone qui s’est libérée des colons espagnols en 1976.

Remontada diplomatique

« Pourquoi Haïti déciderait-elle d’installer une ambassade dans ce territoire contesté moins d’une semaine après sa reconnaissance [au profit du Maroc] par Donald Trump [le 10 décembre] ? se demande la juriste Elisabeth Magloire. Pour quels avantages ? Avec quel argent va-t-on payer les gens qui vont travailler dans cette ambassade ? Combien d’Haïtiens vivent dans cette zone ? »

Officiellement, l’administration de Jovenel Moïse veut marquer « le retour de la diplomatie haïtienne en Afrique », selon un communiqué sorti le 14 décembre par le ministère des Affaires étrangères.

La décision reste curieuse, cependant. Il n’y a pas urgence, Haïti avait déjà un consul honoraire au Maroc et ce pays seize fois plus grand compte de nombreuses villes importantes qui auraient pu accueillir le consulat, en dehors des territoires contestés.

 « Haïti s’est transformé en serviteur de l’administration Trump », réplique l’éditeur de Haïti Liberté et journaliste Kim Ives. Jovenel Moïse « dépend à 100 % de l’administration Trump pour sa survie politique et économique », raison pour laquelle il fait tout pour rester dans ses bonnes grâces.

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L’ambassade des États-Unis en Haïti estime qu’un État sahraoui indépendant n’est « pas une option réaliste pour résoudre le conflit et qu’une véritable autonomie sous souveraineté marocaine est la seule solution possible. »

Questionnée sur d’éventuelles pressions exercées sur Haïti pour installer un consulat dans ces territoires contestés, l’ambassade refuse de répondre. Elle renvoie ces interrogations de « politique étrangère » au Ministère des Affaires étrangères haïtiennes. La même réponse sanctionne des questions se rapportant au financement éventuel de cette nouvelle ambassade haïtienne par les États-Unis. Le ministre des Affaires étrangères Claude Joseph n’a pas réagi aux demandes d’interview dans le cadre de ce dossier.

Manu militari

La décision d’Haïti charrie des implications géopolitiques et symboliques importantes.

Le Sahara occidental était sous occupation de l’Espagne, jusqu’en 1975. Des luttes armées de ses citoyens indépendantistes avec l’ancien colonisateur, le Maroc ou la Mauritanie se sont soldées par un contrôle militaire de facto de 80 % du territoire par le Maroc et des 20 % restants par le Front Polisario. Ce Front revendique le droit à l’autodétermination des 500 000 habitants du Sahara occidental. Il jouit d’une reconnaissance officielle des Nations unies.

En 1991, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte la résolution 690 qui introduit la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental. Cette mission catalyse un cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario, en attendant l’organisation de l’exercice référendaire. Cet exercice doit permettre aux habitants du Sahara occidental de choisir entre l’indépendance ou la fusion avec le grand voisin marocain.

La décision d’Haïti charrie des implications géopolitiques et symboliques importants.

La majeure partie des Sahraouis se positionne pour l’indépendance. Raison pour laquelle le Maroc, supporté par la France, fait tout depuis une trentaine d’années pour retarder la tenue du referendum. En novembre dernier, le pays dirigé par le roi Mohammed VI depuis 1999 a violé le cessez-le-feu en lançant une opération militaire dans la zone contrôlée par la mission des Nations unies. Aujourd’hui, la tension revient à son paroxysme.

« Il est particulièrement honteux qu’Haïti soit le premier pays d’Amérique latine à reconnaître officiellement la revendication illégale du Maroc sur le Sahara occidental, dernière colonie africaine », écrit Kim Ives. Le réalisateur fait référence au fait qu’Haïti soit devenu la première nation de l’Amérique latine, au terme de sa révolution armée anticolonialiste et antiesclavagiste qui a duré 13 ans.

Victoires internes et externes

Donald Trump fait peu de cas des enjeux de sa décision pour les Sahraouis. Selon John Bolton, un de ses anciens conseillers, il marque deux points avec l’annonce de l’ouverture prochaine d’une ambassade américaine au cœur des territoires en litige.

D’un côté, Donald Trump se positionne comme le plus grand allié d’Israël. Seulement deux pays arabes établissent totalement des relations diplomatiques avec cet Etat, grand allié des États-Unis. Pour motiver le Maroc à les rejoindre, le président américain devait offrir à ce pays une contrepartie significative.

De l’autre, Trump serait motivé par la vengeance. Le plus grand partisan de l’indépendance du Sahara occidental au parlement américain, le sénateur James Inhofe, aurait refusé d’introduire dans une récente loi des modifications voulues par Trump et qui auraient éliminé des protections légales réservées aux médias sociaux, selon le Washington Post.

Pour punir Inhofe qui se trouve dans le même camp politique que Trump, le président, connu pour sa nature vengeresse, aurait choisi de saboter des décennies d’une position américaine plus consensuelle sur le dossier du Sahara occidental.

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Rien ne vient indiquer ce dont va bénéficier Haïti, économiquement, ou diplomatiquement, en suivant les États-Unis qui sont devenus le premier pays au monde à reconnaitre la revendication marocaine de souveraineté quasi totale sur ces territoires, selon le professeur de science politique, William Lawrence.

Le Maroc entretient des relations avec Haïti depuis au moins 30 années. Lors d’une visite récente au royaume, Claude Joseph a dit vouloir étendre les coopérations avec ce pays notamment à travers les questions douanière, culturelle et éducative. Des promesses similaires ont été enregistrées en 2018, lors d’une visite du ministre des Affaires étrangères d’alors, Bocchit Edmond.

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La position d’Haïti dans ce dossier à l’étranger bourré d’enjeux ne constitue pas la première décision controversée de l’administration actuelle dans une affaire portée par les États-Unis. Quelques jours avant l’investiture de Nicolas Maduro en janvier 2019, Bocchit Edmond affirmait ne pas vouloir « abandonner un ami comme le Venezuela du jour au lendemain ». Sous pression, Haïti s’est par la suite alignée sur la position des Américains pour refuser de reconnaitre la légitimé du président vénézuélien.

« Ce ne sont pas des décisions qui vont profiter à l’ensemble du pays, mais un petit groupe », explique la juriste et ingénieure, Elisabeth Magloire. « Cela démontre qu’Haïti n’est pas indépendant. »

Widlore Mérancourt

Cet article a été mis à jour pour rectifier le nom du ministre des Haïtiens vivant à l’étranger. 18.12.2020 8.45.

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Widlore Mérancourt
Éditeur en chef d'Ayibopost. Consultant média. Amateur de philosophie. Grand curieux des nouvelles façons d'exercer le journalisme. Grand curieux, tout simplement.

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