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Plus de 170 ministres et autres chiffres effarants de la dernière décennie

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Catastrophes naturelles, corruption, instabilité politique et incurie des politiques. Autant d’ingrédients combinés qui justifient pourquoi Haïti a encore perdu l’occasion de changer de paradigme pendant les dix dernières années

 

René Garcia Préval, Michel Joseph Martelly, Jocelerme Privert, Jovenel Moise. Les trois derniers le sont à la faveur de deux élections et d’une transition.

Pour un pays qui a subi un choc aussi terrible que le séisme de 2010 avec officiellement 300 000 morts et des millions de déplacés, on comprenait mal l’intérêt d’organiser des élections. Mais l’enjeu était trop grand pour la communauté. L’évocation des 300 000 morts et les images chocs qui déroulaient sur les chaînes internationales allaient provoquer une solidarité mondiale sans précédent en Haïti.

L’effort humanitaire qui allait s’activer ne devait pas s’encombrer avec l’illégitimité d’un pouvoir, surtout lorsqu’il faut porter l’État à s’engager. Car, plusieurs milliards de dollars étaient en jeu. Officiellement, après des élections tumultueuses en 2010, Michel Martelly est élu avec 67.57% des voix. 716 986 votes. Pierre Louis Opont, directeur général du Conseil électoral d’alors, déclarera que ces résultats ne sont pas l’expression véritable des votes. On saura plus tard que la fraude a été orchestrée par les États-Unis. Le journaliste américain Jake Johnston publiera une investigation sur Al Jazeera qui révèlera que la USAID finançait des groupes proches de Michel Martelly pour le favoriser aux élections.

La fin du mandat de Michel Martelly se soldera par une crise politique. Les tractations amèneront le sénateur Jocelerme Privert au pouvoir. C’est sous sa présidence que se réorganisera les élections contestées de 2015 qui amèneront au pouvoir Jovenel Moïse, le poulain de Michel Martelly. Jovenel Moïse est élu président sous la bannière du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK) avec 590 927 voix sur une population électorale de six millions d’électeurs.

Le PHTK créé par Michel Martelly occupera le pouvoir de Mai 2011 jusqu’à maintenant (nous sommes en janvier 2020), avec un intermède d’une année de transition par le pouvoir Privert–Jean Charles (14 février 2016 – 7 février 2017).

Le 16 janvier 2011, contre toute attente, l’ancien dictateur Jean Claude Duvalier revient en Haïti après pratiquement 25 années d’exil. L’ancien président Jean Bertrand Aristide reviendra quelques mois plus tard, le 16 mars 2011. Jean Claude Duvalier décèdera le 4 octobre 2014. La décennie a aussi connu la mort des anciens chefs de l’État Lesly François Manigat le 27 juin 2014, René Préval le 3 mars 2017 et Henry Namphy le 26 juin 2018.

Lorsque le séisme se produisit en janvier 2010, Jean Max Bellerive avait à peine deux mois au poste de Premier ministre. Une fois président en mai 2011, Michel Martelly partagera l’exercice de l’Exécutif avec Garry Conille après les choix rejetés de Daniel Gérard Rouzier et Bernard Gousse. Garry Conille occupera ses fonctions pendant six mois. Il démissionne le 24 février 2012.

Laurent Salvador Lamothe qui était à l’époque, ministre des Affaires étrangères, devient Premier ministre en mai 2012. Il restera en poste jusqu’à sa démission le 14 décembre 2014 suite à une grave crise politique. C’est la ministre de la Santé, Florence Guillaume Duperval qui devient Premier ministre ad interim pendant 26 jours.

Evans Paul la succèdera à la Primature en janvier 2015. Il restera en poste durant le reste du mandat de Michel Joseph Martelly le 7 février 2016 et quittera la fonction le 26 février 2016 sous la présidence provisoire de Jocelerme Privert.

Enex Jean Charles devient Premier ministre le 28 mars. Il quittera sa fonction en mars 2017. Avec le nouveau Président de la République, Jovenel Moïse, c’est Jack Guy Lafontant qui devient Premier ministre le 21 mars 2017. Il quittera la fonction le 17 septembre 2018 suite aux crises du mois de juillet.

Jean Henry Céant occupera la fonction pour six mois à partir du 21 mars 2019. Il sera succédé par Jean Michel Lapin le 22 juillet. Parmi les premiers ministres nommés, il faut aussi citer Fritz Alphonse Jean (26 février 2016) et Fritz William Michel (22 juillet 2019).

Si l’on compte les ministres reconduits dans les différents gouvernements, le nombre s’élève à 187. Sous le gouvernement du Premier ministre Jean Max Bellerive, il y a eu 19 ministres (dont Joseph Jasmin qui était ministre sans portefeuille) et 8 secrétaires d’Etat.

Sous le gouvernement du Premier ministre Gary Conille, il y a eu 20 ministres (dont Ralph Theano, Choiseul Henriquez qui était mort et remplacé par Pierre Raymond Dumas, Josue Pierre Louis qui a démissionné pour être remplacé par Pierre Raymond Dumas) et 21 secrétaires d’Etat.

Sous Laurent Lamothe il y a eu 49 ministres -dont 5 ministres délégués- et 31 secrétaires d’Etat. Sept de ces ministres sont reconduits du gouvernement de Gary Conille. Sous Evans Paul, il y a eu 26 ministres -dont sept reconduits du gouvernement précédent, et 17 secrétaires d’Etat.

Avec le Premier ministre Enex Jean Charles, le gouvernement comptait 18 ministres et 9 secrétaires d’Etat.

Sous Jack Guy Lafontant il y a eu 22 ministres – si l’on tient compte des remaniements – et 5 secrétaires d’Etat. Sous Henry Céant il y a eu 21 ministres et 4 secrétaires d’État (six ministres et trois secrétaires d’État du précédent gouvernement furent reconduits). Sous Jean Michel Lapin il y a 18 ministres  – dont 7 sont reconduits.

 

 

 

C’est le chiffre officiel sur l’hécatombe du séisme du 12 janvier 2010. Jusqu’ici on questionne la pertinence de ce chiffre. On ne sait pas grand-chose sur son origine et encore moins sur la méthode d’évaluation.

S’il faut passer en revue le nombre de morts de la décennie, il faut considérer les milliers de morts causés par le choléra. Officiellement, ce sont 10 000 personnes qui sont tués par l’épidémie introduit en Haïti par des soldats Népalais du contingent des Nations Unis. 800 000 personnes ont été infectées et certaines sources avancent que le choléra aurait causé 30 000 décès.

On ne saura jamais les vrais chiffres puisqu’aucun recensement des cas de décès en dehors des centres de contrôles n’a été effectué. Beaucoup de personnes contaminées dans les régions reculées du pays n’ont pas été diagnostiquées ni transportées dans les centres appropriés pour recevoir les soins qu’il faut.

Durant la décennie 2010-2020, Haïti a aussi connu l’épidémie du Chikungunya en 2014 et celle du Zika en 2016

 

La monnaie locale, la Gourde, a connu une chute vertigineuse par rapport au dollar. Si en 2010 il fallait environ 39 gourdes pour un dollar US, en 2020 il en faut environ 93. Ce chiffre alarmant témoigne de l’inflation que le pays a connu ces dix dernières années. Durant cette période Haïti a connu la pire sécheresse des 35 dernières années en 2015. L’année suivante, le pays sera frappé par l’un des ouragans les plus violents de son histoire.

Le 4 octobre 2016, le cyclone Matthew balaya le Sud du pays et occasionne des pertes qui s’élèvent à près de deux milliards de dollars selon les autorités. La catastrophe a fait plus de 500 morts, plus de 29 000 maisons sont détruites et 2.1 millions de personnes sont affectées.

L’instabilité politique, les catastrophes naturelles et l’inflation ont aggravé la situation alimentaire de la population. Selon la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA), 3.5 millions d’Haïtiens sont en situation d’insécurité alimentaire. Il s’agit de 35% de la population et le nombre risque de passer à 4.10 millions de personnes en mars 2020.

 

 


 

Le budget électoral de 2010 s’élevait à 29 millions de dollars US. La facture se révèlera plus élevée cinq ans plus tard. Pour les élections de 2015, il faudra 74 millions de dollars US pour un exercice électoral qui sera avorté. Avec toutes les contestations et l’image des fraudes massives qui circulaient sur les réseaux sociaux, il fallait réorganiser le scrutin. Mais, ce qu’on appelle « la communauté internationale » en Haïti refuse de se prêter une fois de plus au jeu. Les États-Unis avaient mis dans le pot, 33 millions de dollars, pour ce qui se révèlera une farce électorale.

Le président provisoire Jocelerme Privert déplore le fait que 100 millions de dollars soient gaspillés pour rien. Même si l’ancien président Michel Martelly déplorait le fait que les caisses de l’État sont vides, Jocelerme Privert savait où aller chercher les fonds dans le trésor public pour assurer le scrutin de 2016.

On ne saura jamais ce que coûtent véritablement les élections en Haïti. Outre le budget électoral officiel, les chiffres ne prennent pas en compte les dizaines de millions dépensés par les partis politiques et les candidats durant les campagnes électorales. Entre 2015 et 2016, Haïti aura dépensé au moins 124 millions de dollars pour élire, entre autres, un président de la République avec moins de 600 000 voix. Si le coût des élections augmente, le taux de participation des électeurs ne suit pas la courbe.

Et les résultats ne sont pas à la hauteur des dépenses. En dix ans, il n’ y a que quatre budgets qui sont adoptés. Même si le pouvoir Tèt Kale a sa majorité au parlement, son président et son Premier ministre à l’Exécutif, il n’entend pas faire les choses différemment.

Le 5 novembre 2010 le cyclone Thomas qui frappa le pays contribua à la propagation du choléra. La tempête Sandy détruisit en 2012 plus de 70% des récoltes

 

Du 11 février 2010 au 28 septembre 2016, le rapport de la Cour des Comptes sur la gestion des fonds Petrocaribe révèle que plus de deux (2) milliards de dollars de résolutions ont été adoptés par les administrations de cinq Premiers ministres. Au final, l’argent décaissé par le Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (BMPAD) est 1.6 milliards de dollars. Selon le rapport de la Cour des comptes, les ressources générées par le programme Petrocaribe de mars 2008 à avril 2018 sont de plus de quatre (4) milliards de dollars.

L’affaire Petrocaribe, s’est révélée l’un des plus vastes scandales de corruption dans toute l’histoire d’Haïti. L’audit de la Cour des comptes souligne des cas de « collusion, favoritisme et détournements de fonds ». Des irrégularités qui portent préjudice « aux projets et à la communauté, au cadre règlementaire et aux bonnes pratiques de gestion ».

Les histoires de corruption à grande échelle que l’affaire Petrocaribe a révélé, ont mobilisé dans les rues des dizaines de milliers de manifestants pendant plusieurs mois à la fin de la décennie 2010-2020. C’est la jeunesse du pays qui sera à l’initiative de ces vastes mobilisations populaires contre la corruption. Une première dans l’histoire d’Haïti.

Petrocaribe demontre à quel point le système de corruption mis en place par les élites haïtienne avec la complicité de la communauté internationale, est résilient. Même si le président de la République, Jovenel Moïse, est indexé dans des cas de corruption documentés par la Cour des comptes, cela ne suffira pas pour qu’il laisse le pouvoir. Appuyé par les États-Unis qui a amené le régime corrompu des Tèt Kale au pouvoir, il ne mettra en place aucun mécanisme pour qu’un procès se réalise.


Où est passé l’argent de la reconstruction ? C’est la question qui revient sans cesse tant en Haïti qu’à l’étranger. L’hebdomadaire Courrier International s’était posé la question deux ans après le séisme. Cinq ans après la catastrophe, c’était au tour de NBC News de demander Qu’est-ce que Haïti peut montrer pour les 13 milliards d’aide du séisme ? Dix ans plus tard, les Haïtiens se posent ces mêmes questions.

Des milliards de dollars sont dépensé dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère américain, et les effets sont loin d’être visibles. Il faut reconnaitre que certains bâtiments ont été érigés. Bon nombre de ceux qui doivent héberger les ministères ne sont pas encore finis. Le palais présidentiel n’est pas reconstruit et Haïti offre le spectacle d’un pays qui s’est davantage appauvri ces dix dernières années. Si on parle de Petrocaribe comme scandale de corruption, ce qui s’est passé après le séisme avec l’argent de la reconstruction est d’une magnitude beaucoup plus importante.

La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) était censée canaliser et bien gérer l’argent des donateurs. À sa tête, l’ancien président américain Bill Clinton et le Premier ministre haïtien d’alors, Jean Max Bellerive. On ne saura pas ce qu’il est advenu de la CIRH.

Certains travaux ont pu montrer le circuit que l’argent de la reconstruction a emprunté. La plupart des sommes sont retournés vers les pays des donateurs. La Croix Rouge américaine a construit six maisons pour un demi-milliard de dollars. Le film de Raoul Peck, Assistance Mortelle lève aussi le voile sur la façon dont les étrangers se sont chargés des millions qui étaient en jeu. «Seulement 1% des dons a été octroyé au gouvernement haïtien », soulignait l’article de Courrier International.

Au bilan pâle de l’international, il faut ajouter aussi l’argent dilapidé des fonds Petrocaribe et l’ensemble des enveloppes d’investissement de l’État haïtien pendant les dix dernières années.

 

Le 6 Octobre 2018, un séisme a tué une douzaine de personnes à Gros-Morne

Il y a ceux-là qui ne font pas partie des statistiques parce qu’ils sont les victimes d’un système qui les refoulent continuellement aux bas-fonds de la société. Durant la décennie, des milliers d’enfants sont nés et vivent sans acte de naissance compte tenu de la défaillance de l’état civil du pays.

Parmi les inconnus, on doit compter aussi les milliers d’Haïtiens qui ont fui le pays à destination de l’Amérique latine (Brésil, Chili) et de l’Amérique du nord (États-Unis, Canada). Ceux qui sont morts en traversant les jungles en remontant l’Amérique latine pour rejoindre la frontière du Mexique ne sont pas comptés. Ceux qui vivent dans les camps sous les tentes au niveau de la frontière, ne sont pas comptés non plus. Après l’application de la décision raciste de la République dominicaine de dénationaliser des milliers de citoyens dominicains d’origine haïtienne, ils sont des milliers qui ont été déposés sur la frontière haïtienne. Il y a les refoulés du Chili également. L’État ne les compte pas.

Des milliers d’Haïtiens vivent aux États-Unis depuis le séisme de 2010 au rythme des renouvellement du TPS (Temporary Protected Status). D’autres ont essayé de traverser la frontière canadienne, sans succès.

La décennie a produit un nombre considérable de crève-la-faim, de laissés-pour-compte, de marginaux, de gangstérisés et d’assassinés. Il y a les victimes des massacres d’État à La Saline et ceux qui meurent sous la terreur des gangs dans les quartiers précaires. Celles qui sont violées et engrossées par les militaires violeurs et pédophiles des Nations Unis. Il y a tous ces bébés de la MINUSTAH qui ne connaitront jamais leurs pères. Durant la décennie, la mission des Nations Unis en Haïti a connu sa troisième métamorphose. De MINUSTAH, elle est passée à MINUJUSTH, puis BINUH.

Les inconnus comptent les centaines de millions dilapidés dans le trésor public par la mafia politique. Il y a les victimes de violences d’une police politisée. Ceux qui sont morts dans les manifestations pour avoir osé réclamer la justice sociale. Il y a ces cadavres régulièrement trouvés sous les détritus dans la capitale. Il y a des milliers de femmes et de filles victimes de viols. Il y a ceux qui sont morts aux portes de nos hôpitaux faute de soins. Ils sont des milliers qui ont péri et passé à l’oubli à cause de l’incurie et la prévarication de ceux qui dirigent.

 

Ralph Thomassaint Joseph

Commentaires

Ralph thomassaint Joseph
Directeur de la Publication à AyiboPost, passionné de documentaire.

    FIKSYON: Pou m sispann mache…

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