CULTURE

Faire le plein, Full tank, Monte sou Saint-Laurent… petit panorama du vocabulaire Coupé Cloué

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Si les opinions se divergent quant au titre à attribuer à Coupé Cloué, la certitude est qu’il demeure un artiste ayant une intelligence linguistique hors de l’ordinaire

Les chansons de Coupé Cloué, mort en janvier 1998, peuvent se prêter à un exercice analytique multidisciplinaire.

Un féministe peut percevoir l’artiste comme un misogyne qui dévalorise la femme. Un musicologue ou un analyste musical peut le considérer comme un musicien créatif et visionnaire qui a créé son propre rythme, le «Konpa Manba». Un sociologue peut, avec ses lunettes, voir l’artiste comme un fin connaisseur de la réalité sociale d’Haïti, une réalité qu’il dépeint avec autorité à travers ses chansons ! Quant au linguiste curieux, et c’est mon cas, Coupé Cloué peut être considéré comme un conteur, un «lodyanseur» ou tout simplement un parolier qui enrichit la langue.

Selon le critique littéraire Thomas S. Elliot, le poète a une responsabilité sociale vis-à-vis de sa langue : celle de l’enrichir. Outre les poètes comme a précisé Thomas, les conteurs, les diseurs, les paroliers entre autres, contribuent à l’enrichissement linguistique. Sur le sujet, on ne peut nullement ignorer en Haïti des personnalités comme Frankétienne, Maurice Sixto ou encore Coupé Cloué, qui, à travers leurs œuvres, contribuent à la richesse du patrimoine linguistique.

Dans ses œuvres, Coupé Cloué déroule des récits tout en respectant les critères de la Lodyans.

Pour Ethson Otilien, écrivain et spécialiste en analyse de discours, Coupé Cloué, au même titre de Maurice Sixto, est un grand narrateur.

«Pour moi, Coupé Cloué est un Lodyanseur qui se sert de la musique pour raconter des histoires paraissant réelles », dit Otilien. «Ses histoires ont toujours une situation initiale, un élément déclencheur, des péripéties et une chute», remarque Otilien.

Certains experts rejettent l’idée de considérer Coupé Cloué comme conteur. «Pour moi [il] n’est ni conteur ni diseur, explique Guy G. Ménard, linguiste de renom et membre de L’Académie du créole haïtien. [Cloué] est un chanteur qui insère dans ses chansons des parlers rythmés ou non. Cependant, il ne faut pas confondre le parler de Coupé Cloué avec le rap ou le slam. Chacun d’eux a ses propres caractéristiques.»

Certains experts rejettent l’idée de considérer Coupé Cloué comme conteur.

Il importe à mentionner que la Lodyans, genre littéraire typiquement haïtien, est caractérisée par un récit bref, qui ressemble à un conte.

Si les opinions ne se convergent pas quant au titre à attribuer à Coupé Cloué, la certitude est qu’il demeure un artiste ayant une intelligence linguistique hors de l’ordinaire. Dans ses œuvres musicales, l’amour en général et l’acte sexuel en particulier sont très présents. L’artiste s’appuie sur une kyrielle d’expressions pour décrire cet acte nécessaire à la survie de l’espèce humaine.

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Dans différents milieux sociaux en Haïti, la femme est souvent représentée comme une martyre durant l’acte sexuel. Le lit est comme un ring de boxe où la gent féminine devrait toujours sortir perdante. Coupé Cloué décrit cette réalité sexiste dans plusieurs chansons dont «Bèl Maryaj». L’artiste a utilisé la traduction du verbe «tuer» en anglais pour décrire l’acte sexuel. Dans l’histoire que raconte le natif de Léogâne, l’homme dit à sa conjointe avec une autorité sans bornes «Aswè a m ap fout kill ou». Gentiment la femme répond «Wi cheri».

L’artiste a utilisé la traduction du verbe «tuer» en anglais pour décrire l’acte sexuel.

La chanson «Full Tank» contient à elle seule plusieurs expressions propres à l’auteur. Elles expriment toutes le rapport sexuel. Ce sont : «Faire le plein», «Full tank» et «Monte sou Saint-Laurent».

Dans plusieurs chansons dont «Madan Masèl», Coupé Cloué utilise «Ann al fa» dans le but de peindre l’acte sexuel. «Rache dan dèyè» et «Bay ladann» sont deux autres expressions propres à Coupé Cloué. Elles se retrouvent dans plusieurs titres dont «Saint Antoine».

«Rale ti laskawo» évoque pour Coupé Cloué le baiser langoureux. «Mete men nan ti bouton radio» est une forme imagée introduite par l’artiste afin de décrire les caresses au niveau des seins de la femme, représentés de façon métaphorique comme le bouton d’un poste de radio. Une autre expression décrivant les caresses manuelles, très utilisée dans plusieurs chansons de coupé Cloué, est «daktilografye».

«Vòlè a antre nan jaden an, li kòmanse ap koupe bannann, koupe, koupe..» C’est ainsi que l’artiste explique le rapport sexuel dans la chanson «Samedi soir (pipich)».

L’expression «au bercail» se remarque dans plusieurs chansons de Coupé Cloué, dont «Madan Masèl». Elle signifie rentrer dans la chambre pour faire l’amour.

Dans la chanson «Move Job», Coupé Cloué prend le terme «denui» pour parler du rapport sexuel : «6 zè diswa m resi fin travay pou m vin repoze m, a tout sa w mande m denui», dit le narrateur. Dans la chanson «Anba bannann», il se sert du terme «service de nuit».

Dans plusieurs textes de Coupé Cloué, c’est un bruit ou une interjection qui exprime le coït.

Coupé Cloué introduit également des onomatopées et des interjections pour exprimer le rapport sexuel. Selon l’écrivain Jean-Michel Adde, l’onomatopée consacre la création d’un mot par l’imitation d’un bruit, celui d’un animal, d’une personne ou d’un objet…

Dans plusieurs textes de Coupé Cloué, c’est un bruit ou une interjection qui exprime le coït. Il mobilise «Chit! Chit!» dans plusieurs hits dont «Tout Habitude cé vice» et «Andèrdan». Dans la chanson «Madan Masèl», il utilise «Tchi ! Tchi ! Zoukap !» Cependant, il évoque «Pich ! Pipich ! Pipich !» dans la chanson «Samedi soir (Pipich)».

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Une prolifération d’emprunts et de néologismes habillent le langage de Coupé Cloué. C’est l’avis du linguiste Websder Corneille dans son article titré «Coupé Cloué devant la critique académique haïtienne : un procès axiologique et esthétique» sorti en juillet 2022. Beaucoup de figures de rhétorique s’ajoutent à ses expressions. D’ailleurs, l’artiste n’a jamais utilisé les vrais noms des appareils génitaux dans ses chansons.

Dans le texte «Yéyé», il parle d’un «Kawo tè chaje zepina». Il introduit aussi l’expression «Mache anba pitit la… kreson, kreson…»

Une prolifération d’emprunts et de néologismes habillent le langage de Coupé Cloué.

Dans le morceau «Femme Cé Poto Fè», Coupé Cloué fait usage de la phrase «Fanm nan travèse kay vwazen an lal bat kòk» et «Depil fè 6 zè diswa, lanp mouri se pou l moute bwa».

Dans la chanson titrée «Madan Masèl», le mot moustache fait référence aux poils pubiens de la femme. «Sous ta jupe transparente, j’aperçois des moustaches», déclare Masèl à sa conjointe. Dans la chanson «Sosis», Coupé Cloué se sert d’autres termes comme «fourniture» et «cheveux» pour parler des poils pubiens de la femme.

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Donner d’autres connotations à un mot courant reste l’un des points forts de Coupé Cloué. Pour Otilien cette technique enrichit le langage parlé.

Les mots sont comme des humains. Ils naissent, ils vivent et peuvent mourir. Chaque année, il y a des mots qui disparaissent dans les dictionnaires et d’autres sont inventés dans les milieux sociaux, musicaux et littéraires. Par exemple, François Rabelais et Boris Vian sont considérés comme des écrivains français inventeurs de beaucoup de mots.

Les mots sont comme des humains. Ils naissent, ils vivent et peuvent mourir.

Il faut mentionner qu’une distinction s’impose entre un néologisme et une forgerie ou un mot forgé. Le premier est un mot nouveau, par sa forme ou par le sens, cependant le second est un mot inventé par une personne, dans un but purement poétique ou comique. Toutefois, en linguistique, le mot forgé est aussi appelé «néologisme de forme». Coupé Cloué est maitre des deux.

L’artiste invente l’expression «Gason Kolon», pour décrire un homme pingre, avare qui ne veut pas prendre soin de sa femme. Dans cette chanson, plusieurs nouveaux termes sont utilisés par Coupé Cloué, dont «Do kiyè fè». Cette chanson a été sortie pour donner suite à «Fanm Kolokent», qui continue d’attirer la foudre des féministes. Dans cette chanson, l’artiste invente ou utilise les termes «Ansyen fòd 3 pedal», «kousen pyese», «bwafouye» pour décrire un objet abimé et hors d’usage. L’expression «Tu voudras» retrouvée dans la chanson «Madan Masèl» exprime les produits utilisés par les femmes pour charmer leur conjoint.

L’artiste réunit une kyrielle d’autres mots comme «Zabokadegan», «Chifonnen lotri m», «Tablati-gita», «Azoukingking», «Zòrye plastik», «Maryaj sivil  antere vèbal», «Twa ti bè eskonte pa peye», ou «Lwa moudong».

Coupé Cloué peut être considéré comme un conteur, un «lodyanseur» ou tout simplement un parolier qui enrichit la langue.

«Je suis sûr et certain que Coupé Cloué enrichit le créole haïtien à travers ses récits, déclare Otilien. Il y a beaucoup de termes que nous utilisons dans nos conversations qui ont leur origine dans les œuvres de Coupé.» Pour ce spécialiste en analyse du discours, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, Coupé Cloué n’est pas un artiste obscène. Grâce à son talent linguistique, l’artiste cache les injures ou les propos obscènes derrière des figures de style.

Pour se démarquer du langage du commun des mortels, Coupé Cloué a par exemple introduit «Ti bout jipon twa uityèm (3|8) ….. Ti chemizèt sèz sèzyèm (16|16)» pour décrire une jupe courte.

«Tous les mots inventés par Coupé Cloué font partie du vocabulaire du créole haïtien, confirme l’Académicien Guy G. Ménard. Certes, l’artiste est mort depuis 25 ans, mais ses propos sont encore vivants dans les conversations dans différents milieux de notre société.»

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Coupé Cloué est maitre des expressions voilées et imagées. Dans la chanson «Andèrdan», il prend l’expression «Lapli pa tonbe kijan w fè antre» pour évoquer la pénétration durant l’acte sexuel. D’autres expressions liées au contact sexuel, comme «Gade l fè nèj, soulye m mouye» se retrouvent dans cette musique.

L’artiste cache les injures ou les propos obscènes derrière des figures de style.

Dans la chanson «Pipich», l’artiste reprend le terme «lè larivyè pral desann» pour parler de l’éjaculation masculine lors des rapports sexuels. Dans la chanson «Yéyé 99 + 1», Yéyé fait référence à la menstruation de la femme.

Dans la chanson «Sosis pa janm manje kanpe», Sosis représente, de façon métaphorique, le pénis de l’homme et «manje sosis» fait référence à l’acte sexuel même. Il faut aussi mentionner l’expression «Ti tèt la pa gen zepòl» dans la chanson titrée «Ti Tèt la».

L’héritage du chanteur fait controverse. D’ailleurs, l’Ensemble Sélect Coupé Cloué véhicule une image négative de la femme. C’est en tout cas la conclusion de Vantz Brutus en 2007 dans son mémoire de licence, à l’Université d’État d’Haïti, ayant pour titre «Représentation de la femme dans les chansons de Coupé Cloué».

L’héritage du chanteur fait controverse.

Coupé Cloué vient avec un ensemble de termes péjoratifs pour décrire la femme. Parmi ces termes, on peut mentionner «Fanm kolokent» qui est le titre même d’une chanson très populaire. «Mais aussi Ratyè fè et bèk fè» dans la chanson titrée «Yéyé» et «Titit rizèz» dans le titre «M ap di».

Dans plusieurs musiques en revanche, l’artiste valorise la femme. Je peux citer entre autres «Fòtun mwen se Fanm», «Louloun», «Marie-Claire» et «Marie-Jocelyne».

Dans son livre «D’un royaume à l’autre : le roi Coupé Cloué et ses héroïnes», sorti en 2018, Guerdy J. Préval considère Coupé Cloué comme un chanteur-poète qui, avec ses nouveaux mots dans la langue créole, assène un coup sérieux au piédestal de la langue française.

Obligulé par l’acte sexuel, le conteur s’est même servi de son nom dans son processus créatif. Il faut se rappeler : «Depi se Coupé nou pa janm fatige», dans la chanson «Donky». «M ap mande èske n renmen Coupé… wi n renmen Coupé, Lè w ap antre, lè w pral danse Coupé, kijan w antre» dans le titre «Andèrdan».

Cet article a été mis à jour pour peaufiner des citations d’Ethson Otilien sur la Lodyans dans le travail de Coupé Cloué. 12.52 23.01.23

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Nazaire Joinville
Nazaire JOINVILLE est doté d'un baccalauréat (licence) en communication sociale à l'Université d'État d'Haïti. Il est actuellement étudiant à la maîtrise en Cultures et espaces francophones (option linguistique) à l'université Sainte-Anne au Canada. Il est aussi assistant chercheur à l'Observatoire Nord/Sud qui constitue le foyer principal des activités de la Chaire de Recherche du Canada en Études Acadiennes et Transnationales (CRÉAcT). Nazaire s'intéresse beaucoup à la recherche sur la musique haïtienne ainsi que la Francophonie. D'ailleurs il est le responsable et créateur de la rubrique "Le Carrefour des Francophones" dans le Courrier de la Nouvelle-Écosse, un journal français au Canada.

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