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Opinion | Faut-il raser les bidonvilles d’Haïti ?

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La fragilité urbaine de nos bidonvilles constitue une menace importante à la stabilité politique et au bien-être économique, argumente Patrick André

À l’orée de la nouvelle décennie que débute 2021, le kidnapping s’opère selon un modèle classique « made in Haiti ». Les bandits braquent leurs victimes dans n’importe quel lieu. Nul n’est exempt — femmes, hommes, enfants, prêtres ou policiers. Ces scènes infernales d’enlèvement se déroulent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, au vu et au su de tout le monde.

Manu militari, les otages sont transportés dans les bidonvilles périphériques de la capitale qui se sont mus en centres névralgiques de la criminalité organisée, maintenus sous la coupe réglée d’une alliance fédérée de gangs. Dans ces territoires conquis, nonobstant les efforts récents des autorités policières, les malfrats ont tout loisir pour rançonner des sommes exorbitantes, torturer et assassiner.

Face au défi de l’urbanisation et de la pacification de plusieurs bidonvilles transformés en zones de non-droit se pose cette judicieuse question : faudra-t-il les revaloriser ou les raser ? Une interrogation que j’adresse à juste titre aux autorités, aux urbanistes, aux techniciens de l’aménagement du territoire, mais à laquelle, en tant que citoyen, je tente d’apporter ma perspective personnelle.

Comme du djon-djon poussent les bidonvilles…

Dans le monde actuel, plus d’un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles. Haïti en compte 357. Des plus de deux millions de personnes habitant Port-au-Prince, plus de 1 800 000 vivent dans ces quartiers défavorisés, identifiés par certains comme ghettos. Ces secteurs annexés à toutes les autres grandes villes du pays se sont développés spontanément en érigeant de façon anarchique des logements, bicoques ou abris ne répondant pas aux normes établies de constructions adéquates.

Le plus souvent s’étalant dans des dédales de ruelles surpeuplées, ces habitats sont insalubres et n’ont pas accès aux services étatiques ou municipaux (eau, électricité, ramassage d’ordures, présence policière, etc.). Ici survit une population marginalisée et oubliée des gouvernements successifs quoique les bidonvilles soient outrageusement visibles aux yeux de l’État, des citadins et des visiteurs.

En fonction de la grande difficulté d’accessibilité de ces quartiers, de la misère et de la déchéance des habitants et du mépris de l’État, nos bidonvilles se sont constitués comme des espaces privilégiés pour la multiplication des gangs et de leurs emprises sur ces territoires. Pour tenter de résoudre la criminalité dans ces lieux, il nous faudra, d’après moi, conceptualiser des solutions à la fois en aval et en amont pour immédiatement lutter contre l’insécurité sauvage et ultérieurement choisir entre urbaniser ou éliminer entièrement nos bidonvilles pour planifier l’avenir.

Revaloriser nos bidonvilles en cités urbaines

Le séisme du 10 janvier 2010 avec son cortège de plus de 300 000 morts, autant de blessés et plus de 1,2 million de sans-abris avait sonné le réveil pour une reconstruction des espaces urbains organisés et planifiés de la capitale et des villes de province.

En dehors de tout contrôle et planification étatique, les vœux de décentralisation et de déconcentration de la Constitution amendée de 1987 sont demeurés des chimères.

La reconstruction depuis la dernière décennie boite à pas de tortue et il est à craindre que l’avènement d’un autre cataclysme naturel de cette envergure reproduise probablement les mêmes tragédies sinon davantage. C’est dans un tel contexte d’apathie étatique, de marasme économique et d’explosion démographique que se perpétuent les anciens bidonvilles et naissent de nouveaux.

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Certains bidonvilles, comme Canaan qui s’est constitué après le séisme avec une population avoisinant les 250 000 personnes (4), pourraient être revalorisés par un processus graduel d’urbanisation, de reconnaissance, régularisation et légalisation des propriétés foncières et d’accès aux services sociaux et communautaires qui sont offerts aux résidents des autres villes. Essentiellement, ces bidonvilles auraient la possibilité de devenir des agglomérations planifiées, urbanisées et fonctionnelles. Cela faciliterait le travail de la police pour les patrouilles de surveillance sécuritaire, la recherche et l’arrestation des bandits et le maintien de l’ordre et de la paix publique.

Quoique Canaan possède de multiples associations qui s’activent à gérer la vie communautaire, le support de l’État est indispensable pour les besoins sociaux, judiciaires, économiques, infrastructurels et sécuritaires. Cela s’applique également à d’autres bidonvilles de la république comme Cité-Soleil qui est néanmoins dotée de sa propre mairie.

« Jalousie en couleurs » constitue une tentative d’amélioration d’un bidonville, réalisée durant le mandat du président Michel Martelly. Il s’agissait de peindre des centaines de maisonnettes de ce quartier surplombant Pétion-Ville en couleurs tropicales. Mais ce projet n’a fondamentalement été que de colorer la misère et n’a pas touché aux problèmes infrastructurels, malgré le bétonnage de quelques ruelles. (5) En essence, depuis des lustres, l’État a été aveugle et muet sur le sort des bidonvilles qui peuvent assurément être intégrés aux villes. Dans le cas contraire, ils devraient être rasés.

Raser nos bidonvilles et repartir à zéro

L’option d’une tabula rasa de certains de nos bidonvilles n’est pas à écarter comme impossible et irréaliste. Certes, les avis divergent même chez les experts. Un bidonville bâti sur un terrain dangereux ou instable comme au bord d’une falaise, à proximité de la mer, ou ne pouvant être urbanisé devrait être rasé pour rebâtir adéquatement.

Naturellement, cela exigera les fonds nécessaires pour une planification minutieuse, un traitement équitable et juste de chaque famille d’habitants et la construction de logements sociaux décents comme offre alternative.

Ces fonds peuvent s’obtenir en partie de la décentralisation des collectivités territoriales comme le préconise la Constitution. En fait, il convient de tout faire adroitement pour ne pas détruire un bidonville juste pour en créer un autre, donc délocaliser un problème. C’est ce qui survient quelquefois quand des autorités locales veulent éliminer un quartier insalubre pour l’offrir à des prospecteurs immobiliers selon la valeur des terrains et leur proximité à une ville.

Photos: Le mythe de la distance sociale dans les bidonvilles haïtiens

D’autres fois, un bidonville peut être rasé injustement et sauvagement par les autorités sans se soucier nullement de la population affectée. C’est ce qui est advenu le 15 juin 2020, quand un bidonville du Cap-Haïtien, Shada 2, a vu ses maisons complètement détruites par des pelleteuses municipales sans avertissement et sans aucun plan de relogement pour ceux qui sont devenus de force des sans-abris.

Les motifs des responsables de la mairie s’énonçaient en tant que lutte contre le banditisme en détruisant ce qu’ils qualifiaient de repaire des bandits. Cela constitue un véritable scandale où la culpabilité de l’État est patente !

Raser un bidonville est complexe et couteux. Ceci demande une étude approfondie d’experts pour réinstaller les habitants dans d’autres lieux après maintes discussions et négociations. Cela peut se réaliser sur un nombre planifié de mois ou d’années, mais pour ce faire, la conscientisation citoyenne et la volonté politique doivent être présentes.

Perspectives d’avenir 

Il nous faut travailler pour une nation où chacun de nos concitoyens pourra vivre dignement et décemment — cela est un droit fondamental. Toutefois, dans les dures conditions quotidiennes de vie au pays où une grande majorité ne fait que survivre, nous avons souvent tendance à nous soucier que de notre personne, famille, alliés et amis et du conjoncturel. Même quand la misère saute aux yeux, s’y accoutumer involontairement est possible. On peut donc voir les bidonvilles sans vraiment les voir.

On peut également se soucier des bidonvilles uniquement que comme les repaires des assassins, violeurs, voleurs, kidnappeurs, et autres. Mais en réalité, ces éléments dangereux sont partout dans la société et vivent dans tous les quartiers.

Cependant, la fragilité urbaine de nos bidonvilles constitue une menace importante à la stabilité politique et au bien-être économique. Il faut donc se rappeler constamment que dans nos bidonvilles vivent des communautés hétérogènes prises en otages par la misère, la mauvaise gouvernance et des caïds de l’insécurité. Une lutte continuelle pour renforcer la sécurité devra inéluctablement à long terme se dévouer à l’urbanisation ou l’élimination de nos bidonvilles.

Patrick André

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Patrick André
Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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