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Maisons détruites. Silence radio. Les habitants de Shada 2 abandonnés à leur sort.

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Leurs maisons ont été détruites par la mairie du Cap-Haïtien. Sans aucun avertissement. Sans aucun plan de relogement.

 

Des tonnes de débris et quelques pans de murs qui sont encore debout, comme des résistants qui refusent de capituler. Aussi loin que mène le regard, la désolation. On devine plus qu’on ne voit que des êtres humains habitaient ici, il n’y a pas longtemps.  

Une eau sale et boueuse coule aux côtés des gravats. L’eau est noire, de la couleur de la misère qui sévissait dans le coin. Elle passe sous le Pont Neuf qui relie la ville du Cap-Haïtien à la route nationale numéro 3. La même route qui conduit à l’aéroport international de la ville, à la citadelle Laferrière de Milot, à la République dominicaine. 

Tout près de ce pont incontournable, la vie grouille. Un marché aux puces de vêtements, une gare routière qui conduit vers l’Est et le Plateau central, des passants pressés, et des milliers de véhicules et de motocyclettes semblent indifférents au sort qui a été réservé au bidonville détruit.  

Sur les débris, quelques personnes, anciens propriétaires pour la plupart, s’aventurent avec précaution. Quelques-uns viennent ici, malgré l’interdiction des autorités, pour se souvenir. Pour échanger avec d’anciens voisins, à propos des dernières avancées sur le dossier de leurs maisons détruites. Ils viennent ici aussi parce que toute leur vie s’y est déroulée. Parce que c’était leur quartier. Il ne reste plus rien à sauver mais on n’oublie pas l’emplacement de sa maison, même quand elle n’est plus. 

Nous sommes à Shada 2, un bidonville construit pendant des années, à l’entrée est de la ville du Cap-Haïtien. Pour bâtir leurs maisonnettes, les habitants ont patiemment repoussé la mer avec tout ce qu’ils pouvaient trouver. Mais depuis la mi-juin 2020, il n’en reste plus rien. Shada 2 a connu son séisme, sous forme de tracteurs pliant les murs comme du papier. La mairie du Cap-Haïtien a rasé le bidonville sans planifier, sans avertir, et surtout sans dédommager ou reloger. 

Tout perdre

Philomise a 27 ans. Elle en paraît beaucoup plus. Pas une seconde elle n’a hésité à témoigner, pour raconter son histoire. Cette femme cumule les petits métiers pour survivre. Elle est tantôt commerçante, tantôt vendeuse de sachets d’eau, et pêcheuse d’anguilles à l’occasion. Cette dernière activité rapporte un peu plus, et c’est grâce à elle que Philomise a pu s’acheter une maisonnette à Shada 2.

Après la destruction du quartier, cette mère de quatre enfants s’est retrouvée face à une nouvelle difficulté: se reloger. 

“Mon mari, mes enfants et moi, nous avons dormi pendant quatre nuits sous une pompe à essence, tout près de Shada”, raconte-t-elle. Plusieurs familles se rassemblaient sous cette pompe, pour trouver le sommeil dans l’assurance de ne pas être seules. Mais bientôt, à cause du propriétaire de la pompe à essence, il a fallu déguerpir. Et trouver d’autres solutions. 

“Nous sommes plusieurs à dormir dans des barques, poursuit Philomise. La nuit, nous allons au large pour nous endormir, et le lendemain de très tôt nous revenons avec les embarcations pour accoster. Elles ne sont pas à nous et leurs propriétaires vont aller pêcher.”

Ses enfants, elle les a envoyés “en dehors”, dans cet arrière-pays que l’on méprise. Philomise continue à se débrouiller pour leur envoyer de l’argent de temps en temps. Des centaines d’autres personnes ont choisi l’option des campagnes. D’autres se sont relogées chez des membres de leur famille, attendant l’avenir. Mais tous n’ont pas cette chance. 

Marie Sainte vit avec un handicap. Elle ne peut se déplacer qu’en chaise roulante. Elle vivait seule à Shada 2, et subsistait grâce à de bons voisins. Tout comme la plupart des habitants, elle n’a rien pu sauver de ses affaires, désormais enfouies sous les gravats. “Je vis chez quelqu’un qui m’a recueillie, dit-elle. Mais bon, je ne sers à rien. Je ne peux ni lui faire à manger, ni faire la lessive, rien. Et à cause de cela, je subis de mauvais traitements tout le temps.”

Du jour au lendemain

Le jour fatidique est arrivé sans avertissement. Aucun habitant n’était au courant de l’imminence de l’intervention des autorités de la ville. 

Daniel Joseph avait monté une petite entreprise, à l’entrée de Shada 2. Comme tout le monde, il a regardé avec effroi et stupéfaction l’œuvre des excavatrices. “ Les tracteurs sont arrivés vers 8 heures du matin, se souvient-il. Ils se sont alignés devant le poste de police qui se trouve tout près. A 10 heures, les excavatrices ont commencé à tout démolir. On ne pouvait rien faire car la police était là et nous empêchait d’aller sauver nos affaires.”

Deux des maires, Yvrose Pierre et Esaïe Lefranc, qui étaient à l’époque maires adjoints à Jean Claude Mondesir, étaient présents. Ils ont assuré à la presse qu’ils comptaient seulement percer une route dans le bidonville. Les constructions anarchiques empêchaient la libre circulation de la Police et des secours, en cas de nécessité. Mais très vite, les témoins se sont rendu compte que toutes les maisons étaient la cible des excavatrices. 

Impossible de se reloger

Shada 2 n’est pas le seul bidonville du Cap-Haïtien. Dans un mouchoir de poche, on retrouve au moins cinq quartiers défavorisés. Shada 1, Shada 2, Konasa, Nan Bannann, La Fossette, sont situés tout près les uns des autres. Ce sont des quartiers en conflit, et cette animosité remonte à longtemps, à cause de raisons politiques.

Tantôt bastions de partisans du pouvoir, tantôt dans l’opposition, ces quartiers sont le poumon des manifestations de rues au Cap-Haïtien. De temps en temps, un conflit éclate entre eux. Et alors des maisons sont incendiées. Et la tension monte. Mais jusqu’ici, ces accès de violence sporadiques étaient sinon tolérés, mais subis en silence, par la ville. Jusqu’à ce que des gangs armés ont commencé à se développer, comme ailleurs dans le pays. 

Le conflit est exacerbé par la présence d’une gare routière d’importance, qui dessert les voyageurs en partance pour le Plateau central, ou la frontière de la République dominicaine. 

Cette gare routière, tous veulent la contrôler, pour racketter les chauffeurs. Ces considérations économiques, mêlées à d’autres considérations politiques, ont lancé une course à l’armement, pour le contrôle de la gare de Shada. Chaque quartier a son gang.

Shada 2, à proximité du centre-ville du Cap-Haïtien situé de l’autre côté de la rive.

Pour détruire Shada 2, les autorités municipales avaient ainsi un argument de poids. Ce bidonville était l’antre du groupe armé nommé Aji vit, le plus puissant de la localité. Ces bandits, dirigés par Peterson ainsi connu, étaient responsables de nombreux méfaits dans la ville et ses environs. 

Braquages, extorsion, homicides, racket, ils versaient dans tout. Les constructions anarchiques de Shada 2 leur rendaient la vie facile. L’accès était difficile pour les forces de l’ordre.  La réputation de ces quartiers populaires, surtout celle de Shada 2, laissait à désirer, tant les actions de ses mauvais éléments faisaient tache sur ses autres habitants.

Bien avant l’opération “détruire Shada”, au plus fort des affrontements entre gangs armés de la zone, des gens, les plus jeunes surtout, partaient, laissant le bidonville. Mais, certains avaient vécu dans ce quartier toute leur vie. C’est là qu’ils ont pu accéder à la propriété. Ils ne se voyaient pas quitter leur maison bâtie au fil des années.  

Mais une fois ces maisons détruites, il n’y avait pas d’autres choix que celui de fuir. Cependant, l’étiquette de bandits qui leur colle à la peau les empêche de se relocaliser sans problème. 

Josiane Bien-Aimé a 40 ans. Depuis l’âge de 9 ans, ses parents et elle se sont installés à Shada 2. Elle est aujourd’hui en 4e année d’agronomie. Elle explique comment certains ont eu toutes les peines du monde à s’installer ailleurs, après le rasage de Shada 2.  

“Des personnes ont voulu s’installer à Petite-Anse, une cité non loin de là, raconte-t-elle. Mais des policiers les en ont empêchés, leur disant qu’ils ne leur permettraient pas d’aller pourrir les autres quartiers de la commune. Des bandits de quartiers voisins, comme ceux de la ruelle Abraham, ou de la Rue des miracles, ont mis le feu aux effets d’autres personnes qui tentaient de fuir la violence.”

A un certain moment, des brigades auraient été érigées dans des quartiers, contrôlant au faciès quiconque voudrait s’y installer. Si le nouveau venu avait des liens avec Shada, il se voyait refuser son installation.  

Un gang important

Le gang Aji Vit était puissant. C’était l’ennemi à abattre. La goutte d’eau a fait déborder le vase quand un policier de l’Unité départementale du maintien de l’ordre, Joseph Larousse, est mort assassiné par les hommes de Peterson, lors d’une opération à Shada 2. C’était le 10 juin 2020.

Le lendemain, son corps sans vie gisait à quelques kilomètres de Shada 2, près de l’aéroport du Cap-Haitien. Entretemps, les bandits se sont retirés de leur quartier général pour se mettre en sécurité ailleurs. 

C’est après cette opération que la décision de raser le bidonville a été prise, même si la volonté existait depuis longtemps. Mais, dans des déclarations à la presse, le maire principal de la ville au moment des faits, Jean Claude Mondesir, s’est dit surpris d’une telle décision qui n’a pas été prise de concert avec lui. Il assure qu’il n’a pas autorisé l’opération, et que ce sont les maires assesseurs Yvrose Pierre et Esaïe Lefranc qui l’ont décidée.

Depuis, Jean Claude Mondesir a quitté la mairie, à la fin de son mandat. Les maires Yvrose Pierre et Esaïe Lefranc, sont devenus respectivement premier et deuxième maire. Ils n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue. 

Des deux côtés d’un étroit sentier, la destruction totale.

Patrick Almonord est deuxième maire assesseur. Il fait partie du nouveau cartel. Le maire adjoint nous confirme qu’il n’y avait pas de plan derrière la décision de raser Shada 2. Et c’est après l’opération que la mairie réfléchit à un plan de contingence et au dédommagement des victimes. “Même si ce n’est pas à cent pour cent, nous comprenons qu’il faut dédommager les gens, dit-il. Ils n’étaient pas tous des bandits. Mais ils devront montrer leur titre de propriété.”

C’est ce que craint Josiane Bien-Aimé. “Mon père possédait 3 maisons et un terrain à Shada 2, dit-elle. Mais il n’y avait pas vraiment d’acte de propriété, sinon des reçus d’achat. Et nous n’avons pas eu le temps de sauver ce qui était important, avant la destruction. Nous ne pouvions pas savoir que cela arriverait un jour.” 

En visite au Cap-Haïtien, le président de la République, Jovenel Moïse, a assuré qu’il attendait un rapport du délégué départemental, pour comprendre ce qui s’est passé à Shada 2. Mais jusqu’à présent, les victimes se plaignent de n’avoir pas eu un seul mot venant des autorités. 

“Nous avons organisé une conférence de presse, pour leur demander ce qu’ils avaient décidé, explique Daniel Joseph, un entrepreneur dont le magasin a été détruit à Shada 2. Ils n’ont fait aucun cas de nous. Personne ne nous a contactés.” 

Dans l’attente d’un mot des responsables, l’incertitude face à l’avenir ronge les anciens habitants du bidonville.

Victimes collatérales

Avant la destruction de Shada 2, les rumeurs sur l’implication du maire assesseur Esaïe Lefranc, et du délégué départemental Pierrot Augustin Degault, dans les agissements de Aji vit, et d’autres gangs de la zone, étaient fortes. Sous couvert d’anonymat, des témoignages ont affirmé que des liens existaient entre les bandits et les responsables.  

Les médias du Cap-Haïtien ont rapporté des propos du maire Esaïe Lefranc, dans lesquels il accuse Pierrot Augustin Degault, de fournir des armes au gang de Shada 2, ainsi que des cartes d’identification comme employés de la délégation.

Ayibopost tente en vain d’obtenir une entrevue avec le délégué, représentant du président de la République dans le département, depuis le mois de mars, bien avant la destruction de Shada 2, pour éclaircir ces accusations. 

Mais Esaïe Lefranc et Pierrot ne s’entendent pas, selon tous les témoignages recueillis. C’est un conflit ouvert entre les deux responsables. Ils ne sont pas du même camp politique, même s’ils servent tous les deux les intérêts de l’administration de Jovenel Moise. 

Cependant, détruire Shada serait un acte de vengeance, selon un rapport de l’Organisme universitaire de défense des droits humains, au Cap-Haitien. Deux fils du maire Esaïe Lefranc auraient été assassinés par le groupe Aji Vit, dont l’un en novembre 2018. 

D’après les habitants de Shada 2, les enfants du maire étaient eux-mêmes peu recommandables, et l’un d’eux aurait fait partie d’un gang ennemi d’Aji Vit, d’un quartier adjacent à Shada 2, appelé Konasa.  Pierrot Augustin, et Esaie Lefranc, ont tous les deux vécu dans ce quartier, et se connaissent depuis la jeunesse de leur militance politique.

Les mal aimés

Edner Compère, un habitant de Shada 2, assure qu’ils ont tout fait pour inviter les autorités dans la zone, afin de résoudre le problème des gangs armés. “Il y a des organisations qui voulaient en finir avec cette violence, assure Compère. Nous avons parlé à ceux qui avaient des armes. Nous avons invité les maires, le chef de la police, le délégué, à une rencontre pour savoir comment changer la situation. La rencontre a eu lieu sans eux. Ils n’ont pas mis les pieds.”

D’après Daniel Joseph, le bidonville est victime de sa mauvaise réputation. “Nous avons perdu la bataille de l’opinion, explique-t-il. A cause des exactions des gangs, beaucoup de citoyens de la commune pensent que nous sommes un problème.” 

Les bandits ne sont qu’une poignée d’individus, parmi des milliers d’âmes qui vivaient dans les maisonnettes de Shada 2, d’après Edner Compère.

“Je vis ici depuis toujours, déclare-t-il. Pourtant je ne peux même pas vous dire qui est bandit et qui ne l’est pas. Ils vivaient tout au fond du bidonville, et personne ne s’aventurait là-bas si ce n’était pas absolument nécessaire. Peut-on dire que nous sommes tous des bandits, seulement à cause de quelques malfrats?”

Le rôle de la police

Apres l’assassinat de Joseph Larousse, la Police nationale d’Haïti, dans la ville du Cap-Haïtien, était mobilisée pour traquer les coupables. Mais après son méfait, le gang avait rapidement déserté les lieux. Cela a rendu le champ libre, pour que les gangs des quartiers voisins, Shada 1 et Nan Bannann, envahissent le fief de leurs ennemis jurés.  

La veille de la démolition, comme s’ils étaient au courant de l’intervention imminente des maires, ces gangs se sont introduits à Shada 2. “Ils avaient des armes à feu et des armes blanches. Ils sont entrés dans les maisons. Ils ont pillé ce qu’ils trouvaient et y ont mis le feu”, explique Edner Compère. 

Mais, selon tous les témoignages, des policiers étaient présents au moment de ces faits, et n’ont pas décidé d’intervenir.  Shada se trouve à seulement quelques mètres d’un poste de police. Mais, après la mort de Joseph Larousse, les policiers aussi voulaient en finir.

Anasse Dorival, porte-parole de la police dans le département du Nord, nie l’implication des forces de l’ordre dans ce qui leur est reproché. “Un policier ne décide pas de lui-même quand il doit intervenir, affirme-t-il. La Police est un corps. Mais si on découvre que des policiers étaient impliqués, ils seront sanctionnés, comme la police le fait toujours.” 

Mais la passivité de la police n’est pas la seule dénonciation des victimes de Shada 2. Selon Jean Villard, responsable d’une troupe de danse qui évoluait dans le bidonville, des policiers sont désormais impliqués dans le racket d’entreprises limitrophes à Shada 2. Ils se seraient substitués aux bandits d’Aji vit qui contrôlaient la gare routière. 

Jameson Francisque

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Jameson Francisque
Journaliste. Éditeur à AyiboPost. Juste un humain qui questionne ses origines, sa place, sa route et sa destination. Surtout sa destination.

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