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OPINION: Charlot Jeudy ou le Kouraj d’exister

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Ce texte ne sera pas signé. Ce faisant, l’auteur souhaite exercer un double droit. Celui de s’exprimer librement et celui de rester anonyme. Mais il garde l’espoir que ces mots esquissés à la faveur d’un élan cordial et glissés dans les terrains arides de l’intolérance, de la pensée unique et de l’hypocrisie humaine, sauront non pas les arroser, mais les faire goûter aux délices que revêt la nature affirmant sa diversité

Le chaud et le froid sont les facettes d’une même médaille. Que serait la nuit sans la présence revigorante du jour ? Le soleil qui apprivoise notre épiderme dans sa trajectoire perçant et lumineux perdrait de son éclat s’il ne faisait pas régulièrement place au crépuscule. Dans ce registre des antagonismes complémentaires, la haine serait-elle l’épouse cauteleuse de l’amour ? Une chose est certaine, la diversité est prégnante dans le cosmos.

In limine, quand on parle de la communauté M en Haïti, il sied de préciser qu’on n’y appartient pas. Pourquoi une telle rectitude ? Parce qu’il y a malaise. Malaise de se revendiquer comme tel. Malaise de pouvoir exercer librement le droit de s’orienter sexuellement dans un sens comme dans l’autre. Pourtant, un hétéro n’est pas toujours soumis à ces exigences « républicaines ». Bien que l’hétérogénéité sexuelle puisse se revêtir de toutes les couleurs. Suivez mon regard. Et pourquoi d’après vous doit-on dissiper dans cet environnement des doutes, tout doute, par la négation – rien que de la négation – sur son orientation sexuelle fut-ce homo, bi, trans ou lesbien ? C’est là où Charlot Jeudy entre en scène.

Charlot Jeudy a été retrouvé mort en sa résidence dans des circonstances troublantes, non encore élucidées. Les autorités compétentes ne pipent mot, pour l’heure. Je vous demanderais de patienter car le message qui suit vous concerne.

« Madame, monsieur, nous entrons dans une zone de turbulences merci d’activer votre esprit d’ouverture. En cas de doute, le bouton en haut à droite de votre écran est à disposition. Pour votre sécurité, veuillez abandonner cette lecture et retournez à vos occupations. Merci ! »

Vous auriez été prévenu.e.

Nous voici en terrain miné. Il faudra faire attention et surtout savoir tenir sa langue ou à défaut ses doigts tant qu’on y est. Parler de l’homosexualité est un crime de lèse-pudibonderie dans le contexte haïtien et même ailleurs. Des circonstances atténuantes peuvent toutefois s’appliquer si on le fait pour mesurer l’extrémisme de son intolérance et la profondeur de sa peur. Peur de découvrir que l’homo qu’on dénonce et répugne soit caché quelque part (en soi ?), même sous l’appellation glamour d’« homophobe ». C’est ainsi que des exaltés livrent bataille, çà et là, à des minorités.

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Charlot Jeudy était ce courageux militant qui œuvrait pour le respect des droits de la communauté LGBTQI+ en langage occidental, mais communauté M en Haïti et qui regroupe les Masisi, les Madivin, les Mix. Pour des illuminés, ce « maudit » M, symbolise « Moi, [soi-même] », le Mal, la Malédiction, le Mauvais et j’en passe. Charlot en ce sens, représentait à lui seul tout ce qu’il ne fait pas bon d’être en Haïti au XXIe siècle. À l’inverse il convergeait dans sa démarche tout ce qui a toujours caractérisé l’être haïtien, tels : le courage, la résilience et l’obstination.

Dans la défense des droits de cette communauté en Haïti, Charlot Jeudy transcendait les frontières et les époques. C’était un rohingya en Birmanie, un Martin Luther King dans les années 1960 aux États-Unis. Il était un kurde en Turquie, un Haïtien dans la République dominicaine de Trujillo et un chrétien, si, un chrétien dans l’Empire ottoman. Ceux qui s’approprient aujourd’hui le droit de sermonner à coups de versets bibliques incrustés dans le cerveau reptilien à force d’être martelés par un leader religieux qui n’en demande pas plus étaient eux aussi persécutés. Pour leur croyance. Pour leur foi. Pour leur droit. Haïs, honnis, pourchassés. Traqués, assiégés, torturés. Assassinés. Ils sont aussi passés par là. Seule la bêtise pourrait se parer de telle ignorance en pareille circonstance. Albert Camus nous aurait prescrit ce qu’il ne faut pas faire, face à son insistance.

Depuis des temps immémoriaux, il n’a jamais été facile d’aller à contre-courant des idées dominantes. On se plait à brandir Émile Zola dans J’accuse, mais on ignore parfois qu’il l’avait, – peut-être -, payé de sa vie. Martin Luther King, Toussaint Louverture, Étienne le martyr, les hérétiques. Tous, condamnés à mort pour avoir osé prendre le contre-pied de croyances durement enracinées dans le terrain fertile des heuristiques du plus grand nombre. L’humain n’aime pas être importuné dans ses insondables certitudes forgées dans les méandres dubitatifs de l’incertain. « Et pur si muove », rectifia Galilée.

L’étau se resserre autour des porte-étendards et des avant-gardistes surtout quand cela concerne la reconnaissance des droits des autres dont on n’estime pas assez considérés des dieux ou des demi-dieux pour jouir des attributs inhérents à la personne humaine. Les sœurs Mirabal pourraient nous en dire plus n’était-ce le foudroyant et inextinguible cynisme d’un dictateur qui voulait régner sur les plus intimes et hermétiques convictions de son peuple, mais ne pouvant maîtriser ses pulsions le plus viles et les plus avilissantes. Leur sacrifice parle à leur place.

Le vécu de Charlot Jeudy ressemble tant à ceux qui avaient osé être libres et l’être par eux-mêmes à une époque où il ne seyait pas. Évidemment, les conséquences ne sont jamais loin. Mais il y a cette jouissance et ce courage qui anesthésient les souffrances, les torts et les imprécations quand on choisit d’être soi. Cette assumation ontologique – dérogation pour certains – s’approprie les vertus d’une vie accomplie dans un monde où la quête permanente de soi s’apparente au labeur de Sisyphe.

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Charlot Jeudy a eu le courage d’exister. D’être lui. De s’assumer. Il a vaincu la clandestinité et l’hypocrisie, repères des lâches invincibles et invaincus, hérauts plus qu’hier et moins que demain des bonnes mœurs. Face à ce flot de haine qui déverse sur les réseaux sociaux, on imagine ce qu’a été l’existence de Charlot, mais il n’y a rien de glorieux à piaffer sur le cadavre d’un homme qu’on n’a pas pu vaincre vivant. Leur victoire à la Pyrrhus se compte en 280 caractères et ne dure que l’espace d’une autosatisfaction solitaire et furtive.

D’une manière ou d’une autre. Dans un sens comme dans l’autre, un Charlot n’est pas si loin que nous le croyons. Le Petrochallenger qui s’insurge contre la corruption et l’assume envers et contre tous. Le pasteur et son fidèle qui s’affirment et s’assument soldats de l’armée céleste. Le citoyen lambda qui revendique un mieux-être –son droit aussi à l’existence, quoi ? -. Celle qui exhibe ses cheveux crépus, fière de son abondante mélanine, celle-là aussi, est Charlot. Un peuple opprimé ne se sentira jamais bien dans les accoutrements d’un oppresseur. J’ose croire que c’est une minorité qui rêve de mépriser une autre. La liberté, c’est aussi accepter que l’autre puisse ouvertement être différent sans crainte de s’ « altérer », si tant est que l’évolution puisse être fille de l’altération.

Pro memoria, j’avais choisi de ne pas signer ce texte, vous vous rappelez ? Ce faisant, j’ai voulu -le temps de votre lecture- exercer un droit. Celui de m’exprimer en toute liberté, sans contrainte aucune. Je n’ai pas changé d’avis, mais je vais le signer. Voilà toute la beauté de la jouissance libre et sans contrainte de ses droits. J’en connais qui peuvent s’en inspirer.

Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes.

Commentaires

Gregory Leroi
Master Communication & Marketing, communicant, juriste, sémiotique & stratégies

Gen benevòl nan komisyon Jovenel Moïse kreye yo ki jwenn 300,000 goud pou prezans

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