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Opinion | Ces peurs qui nous tenaillent en HaĂŻti

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« Il faut refuser de sombrer dans l’inaction »

Il y a quatre mois, j’écrivais que l’heure Ă©tait grave en HaĂŻti. Je n’officiais point en tant que prophĂšte de malheur. L’heure Ă©tait grave sous Duvalier et Aristide, elle l’était pendant la pĂ©riode de Martelly, et elle l’est davantage sous Jovenel MoĂŻse. L’aiguille de l’horloge du malheur n’a pas ralenti : elle s’accĂ©lĂšre, nous entrainant dans sa course effrĂ©nĂ©e. Qui viendra l’arrĂȘter ? Car peu de temps aprĂšs ce constat, le bĂątonnier de l’ordre des avocats a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ© en rentrant chez lui, un Ă©tudiant a Ă©tĂ© fauchĂ© dans l’enceinte mĂȘme de sa facultĂ©, la vie d’une jeune bacheliĂšre a Ă©tĂ© dĂ©truite aprĂšs avoir Ă©tĂ© kidnappĂ©e et violĂ©e. Un parcours de vie symboliquement accablé : une Ă©lĂšve, un Ă©tudiant, et un professionnel accompli.

Les grandes peurs nationales

Les nouvelles d’HaĂŻti, pas plus que chez le voisin amĂ©ricain qu’on prenait pour le parangon de la dĂ©mocratie, ne sont pas bonnes. Elles atterrent les citoyens. Nous voici aux prises avec des peurs qui nous ankylosent, tel que le journaliste Thomas Frank l’aurait Ă©crit.

Peur que l’on soit le prochain sur la liste des kidnappings Ă  Port-au-Prince. Peur que l’on soit fauchĂ© par un accident sur des routes mal entretenues. Peur qu’en manifestant tranquillement, un excĂšs de gaz lacrymogĂšne ne vous suffoque et vous donne des problĂšmes respiratoires pour la vie. Peur qu’une absence de structures mĂ©dicales ne vous enlĂšve la vie plutĂŽt qu’une maladie elle-mĂȘme. Peur qu’un bandit notoire devienne le justicier bien-aimĂ©. Peur qu’un prochain dĂ©cret nous empĂȘche mĂȘme de respirer ou de dire du mal des dĂ©crets. Enfin, peur qu’à la dĂ©mocratie ne se substitue qu’une dictature voilĂ©e, une dictature des dĂ©crets, car il ne suffit que d’un seul pour que l’on transforme b en d.

Quand j’ai lu en octobre (avant les Ă©lections amĂ©ricaines du 3 novembre 2020) dans le Monde diplomatique un article de Franck Thomas sur les peurs qui terrassent les États-Unis, je me suis dit qu’il ne sait sans doute pas que la plus grande peur qui submergeait les AmĂ©ricains est aussi valable pour HaĂŻti. Jugez par vous-mĂȘme. « Mais, en cette annĂ©e d’échĂ©ance Ă©lectorale, la peur maĂźtresse qui nous submerge est de nature politique : que la dĂ©mocratie soit moribonde ou sur le point d’ĂȘtre renversĂ©e par une dictature. »

C’est une peur qui se rĂ©percute sur HaĂŻti. Notre dĂ©mocratie Ă©tait dĂ©jĂ  moribonde depuis RenĂ© PrĂ©val, le ‘prĂ©sident’ Jovenel MoĂŻse lui a assĂ©nĂ© son coup de grĂące comme son prĂ©dĂ©cesseur : il a voulu diriger sans un parlement, sans un contre-pouvoir, l’essence mĂȘme de toute dĂ©mocratie. Et il a eu gain de cause. Pire : le parlement lui-mĂȘme l’y a aidĂ©. Ses thurifĂ©raires, docteurs et maĂźtres en leur Ă©tat, sont Ă  son chevet pour lui assurer, avec bien de mal, une assise. Depuis, les dĂ©crets pleuvent Ă  vau-l’eau, quitte Ă  ouvrir la voie jurisprudentielle pour qui veut piĂ©tiner les lois de la RĂ©publique comme bon lui semble une fois au pouvoir.

Yanick Lahens: « On n’a jamais laissĂ© Ă  l’HaĂŻtien le temps d’habiter ce pays »

Cela ne s’arrĂȘte pas lĂ . Toutes les nouvelles concourent Ă  apeurer pour 2021 : l’administration MoĂŻse-Jouthe appointe un Conseil Ă©lectoral provisoire sans passer par la Cour de cassation ni un accord de principe avec les acteurs des Ă©lections, le prĂ©sident nomme sa commission qui doit travailler sur une rĂ©forme constitutionnelle sans consensus avec la sociĂ©tĂ© civile, il enlĂšve le pouvoir de contrĂŽle de la Cour des comptes (cette mĂȘme cour qui l’a accusĂ© d’ĂȘtre au cƓur « d’un stratagĂšme de dĂ©tournement de fonds » dans la gestion du fonds d’aide vĂ©nĂ©zuĂ©lien PetroCaribe et a rejetĂ© le contrat de carte d’identification nationale dont sa femme Ă©tait le porte-Ă©tendard). Cette administration multiplie les bourdes comme si de rien n’était, comme si les opinions des citoyens ne comptaient pas, comme s’ils Ă©taient les illustres seigneurs des temps immĂ©moriaux qui avaient la science de dicter la vie de leurs vassaux.

VoilĂ  donc un amoncĂšlement d’évĂšnements et de peurs qui rendent le 7 fĂ©vrier 2021 un jour incertain : et pour le pouvoir, et pour l’opposition. MalgrĂ© la baisse spectaculaire de la gourde par rapport au dollar, les temps restent durs. L’insĂ©curitĂ© bat son plein et l’État s’avoue presque vaincu. Si nous croyons en l’institution, en l’État, nous ne pouvons pas croire en ses acteurs, car leurs signaux ne sont ni apaisants ni rĂ©confortants.

Les petites peurs de tous les jours

Le 7 novembre dernier, je suis allĂ© aux funĂ©railles de la mĂšre d’une amie aux GonaĂŻves. Cause du dĂ©cĂšs de la dame de 59 ans : problĂšmes respiratoires, mais la cause circonstancielle est qu’elle manquait de soins intensifs. Son Ă©tat s’est tellement aggravĂ© qu’il fallait la transfĂ©rer dans une unitĂ© de soins intensifs. ProblĂšme : Ă  des kilomĂštres Ă  la ronde, il n’y a pas un seul hĂŽpital qui pouvait la recevoir.

Les mĂ©decins lui ont conseillĂ© Mirebalais. Alors, oxygĂšne Ă  la main, la malade dans l’ambulance, le convoi a pris la route pour Mirebalais. Le temps qu’elle y arrive, elle trĂ©passe. Donc, dans le second dĂ©partement le plus peuplĂ© du pays, mon amie ne pouvait pas trouver une unitĂ© de soins intensifs qui aurait pu peut-ĂȘtre sauver sa mĂšre. Cette histoire, je la connais. Elle me l’a expliquĂ©e, chez elle. Mais que dire des dizaines et des dizaines de familles Ă©plorĂ©es pour la mĂȘme cause ?

Sur la route de retour des GonaĂŻves Ă  Port-au-Prince le lendemain, un automobiliste a percutĂ© une moto : deux victimes gisaient sur la route, l’un immobile, l’autre ondulait de douleurs. Le chauffeur du quatre-quatre a feignĂ© de se garer, pour repartir en toute vitesse, laissant les victimes pour mortes. ProblĂšme : le vĂ©hicule n’avait pas de plaques d’immatriculation. Impossible de dĂ©clarer Ă  la police qui serait responsable de cet accident. Que dire des dizaines et des dizaines de victimes d’accident de la route par des chauffeurs insouciants, mal formĂ©s, indisciplinĂ©s pĂ©taradant sur des routes mal construites ?

Opinion: Ils m’ont Ă©pargnĂ©. Ils ont assassinĂ© Eveline. Ils dĂ©cident de tout.

En octobre dernier, c’est un jeune ami journaliste, travailleur acharnĂ© qui a Ă©tĂ© kidnappĂ© devant son lieu de travail. Les malfrats lui ont pris sa voiture, son ordinateur, son tĂ©lĂ©phone et lui a laissĂ© la vie sauve. Il doit continuer Ă  payer une voiture qu’il a achetĂ©e Ă  crĂ©dit, une voiture qu’il n’a plus. On s’étonne que des proches qui ont Ă©tĂ© kidnappĂ©s aient bĂ©nĂ©ficiĂ© de la « bienveillance » des malfrats. L’anormal devient normal. Mais et ceux qui n’ont pas eu la vie sauve ? Et ceux meurtris dans leur corps et dans leur Ăąme ? Et ces familles dĂ©capitalisĂ©es parce qu’elles doivent payer des rançons exorbitantes ?

Les peurs qui nous tenaillent en HaĂŻti sont nombreuses. Pourtant, il faut refuser de sombrer dans l’inaction. Construire, reconstruire HaĂŻti est une tĂąche colossale, ardue, qui demande de dĂ©passer toutes ses peurs et tenir dans l’adversitĂ©. Toutes les actions pour surmonter nos peurs feront perdurer le rĂȘve des ancĂȘtres qui nous ont lĂ©guĂ© cette terre : qu’elles soient de l’activisme politique, de l’engagement civique, de la crĂ©ation d’entreprises dans des conditions difficiles, du perfectionnement de nos arts et de l’apprentissage des sciences, de l’exploitation de nos terres sans les soutiens convenables
 Pour l’instant, l’activisme politique ne doit pas baisser, car il est le dernier rempart pour l’annĂ©e Ă  venir.

Yvens Rumbold

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Yvens Rumbold
Contributeur Ayibopost

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