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L’omerta des femmes chrétiennes battues par leur mari en Haïti

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L’Église n’est pas toujours un abri pour les femmes victimes de violences basées sur le genre. Ces forfaits sont souvent un sujet tabou dans les communautés religieuses selon les dires des femmes chrétiennes interrogées

 « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur ; car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur », Éphésiens 5 : 22-23.

Shella Jean ignore si c’est en vertu de ces versets qu’elle doit supporter au quotidien les exactions de son époux, musicien dans une église locale. Ils sont mariés depuis 7 ans et n’ont pas d’enfants. Devant la famille et les amis, le jeune couple feint le bonheur. Mais tout va mal, selon ce que raconte la jeune protestante de 31 ans.

« Depuis notre mariage, mon mari paraissait nonchalant. Au début je l’attendais pour qu’on dine ensemble, mais finalement, j’ai abandonné tant il refusait mes repas. Quand il rentre, il me parle selon son humeur. Certains soirs, il me sourit alors que d’autres fois il peut se contenter de lire sa bible et d’aller se coucher », se plaint la dame qui ajoute que son mari ne dort pas sans lire la bible.

« Il a fini par me priver de la moindre liberté »

Avant de se marier, Shella Jean a été enseignante. Après son mariage, son conjoint l’a contraint de laisser son emploi. « Il m’a dit qu’il pouvait me donner tout ce dont je voulais, mais il a fini par me priver de la moindre liberté. Je ne peux à présent même plus participer à la chorale de l’église », se lamente-t-elle.

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« Nous venions tout juste de fêter notre deuxième anniversaire de mariage quand il m’a frappé pour la première fois, se rappelle-t-elle. Ce jour-là, le diacre de l’église nous a rendu visite et a aperçu la bosse que j’avais dans le bras gauche. C’est là que j’ai appris à quel point mon mari est un véritable manipulateur. Il a nié de m’avoir touché. »

Shella Jean croit qu’elle n’éprouve d’autre sentiment que de la peur pour son époux. Toutefois, elle refuse de le quitter par crainte de perdre son âme.

Un couple en lutte

Comme Shella Jean, Sandrine Paul, une autre chrétienne, avoue qu’elle se sent violentée dans sa vie de couple. La fervente pentecôtiste de 29 ans avoue que son mariage, plutôt qu’une union, est une lutte. « Mon mari trouve toujours une [occasion] pour me dénigrer. Quand il m’aide à la maison, il me fait sentir que c’est une faveur qu’il me fait. Nous avons 4 ans de mariage et une jolie petite fille de 4 ans. Parfois la petite me questionne sur la façon dont son père me traite, mais pauvre moi je ne sais quoi lui répondre. »

Sandrine Paul relate pourtant avoir connu son conjoint depuis le secondaire. « Nous avons le même âge et nous étions au même collège. Il a toujours été quelqu’un d’exemplaire et un très bon ami. Il a subitement changé quand nous nous sommes mariés. Il s’est opposé à ce que je voie ma famille et m’a privé de téléphone », avance-t-elle dans un ton triste.

«J’ai dû escalader un mur pour essayer de pénétrer la maison alors que j’étais enceinte.»

« Un jour, continue Paul, je suis allée voir ma mère chez elle. Le soir, en rentrant chez moi, mon mari a fermé toutes les portes de la maison et mettait de la musique pour ne pas m’entendre. J’ai dû escalader un mur pour essayer de pénétrer la maison alors que j’étais enceinte. Quand il a enfin ouvert la porte, mon mari m’a juré que si je retourne chez ma mère il me mettra à la porte. »

Sandrine envisage de quitter son époux, mais elle s’est fait la promesse de ne jamais sortir avec un autre homme tant que son mari sera en vie. « Je ne veux pas gâcher ma relation avec Dieu. J’ai aussi peur de ce que pourraient penser les membres de mon assemblée. Ils diront que je trompais mon mari, que je suis une femme de mauvaise vie ».

Beaucoup de femmes sont victimes de violence

 En mai 2019, Nadège Joassaint Meyer, chrétienne protestante et ancienne monitrice d’école dominicale, a mené une enquête auprès de certaines personnes de confession chrétienne. « Le résultat a été surprenant dit-elle. Sur un échantillon de 100 personnes, 14 % des femmes chrétiennes subissaient des violences de tout genre (verbale, psychologique, physique, sexuelle, économique) de la part de leur conjoint contre seulement 4 % d’hommes qui subissaient, eux, des violences verbales. »

Selon l’ancienne monitrice de l’école du dimanche, les 14 % de femmes chrétiennes ayant déclaré avoir subi de violence de tout genre ont toutes eu le même comportement. « Elles se sentaient humiliées et avaient honte d’en parler à leur entourage. Pour la plupart d’entre elles qui arrivaient à en parler à leurs leaders d’église, leur situation ne s’était pas améliorée. Malheureusement, le cycle de la violence se reproduit très souvent », explique-t-elle.

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Dans une plus large étude, l’EMMUS VI (l’Enquête mortalité, morbidité et utilisations des services VI) réalisé en 2016-2017, 34 % des femmes ont déclaré avoir subi de la violence conjugale en tout genre (physique, sexuelle, psychologique, etc.) Alors que 37 % ont fait savoir que la violence de la part de leur mari ou partenaire leur a laissé des blessures. Selon ce même rapport, seulement 24 % des femmes victimes de violences physiques ou sexuelles ont déclaré avoir recherché de l’aide.

Les conséquences des violences sur la santé peuvent être dangereuses. L’Organisation des Nations Unies (ONU) a mis en ligne une fiche qui montre que la toxicomanie, la dépression et le suicide sont entre autres les impacts négatifs de la violence sur les femmes.

Nadège Joassaint Meyer qui est aussi avocate du Barreau de Port-au-Prince soutient que la femme ne doit pas subir de violence de la part de l’homme, car elle est son égale. « On est tous égaux devant Dieu et en droits. Il n’existe aucune raison au monde qui pourrait pousser un homme – chrétien ou non — à violenter sa femme », admet fermement la professionnelle

La loi condamne la violence faite aux femmes

La Constitution haïtienne conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme protège tous les Haïtiens indépendamment de leur genre. Le décret du 8 octobre 1982 confère à la femme mariée et à son époux des droits réciproques. Avant ce décret, les femmes mariées étaient des mineures et dépendaient de leurs conjoints pour voyager ou faire des affaires.

Pour sa part, le décret du 6 juillet 2005 a été pris en vue de combattre les violences faites aux femmes. Il abroge certains articles du Code pénal relatif aux agressions sexuelles.

Haïti a aussi ratifié entre autres, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes en 1981 et celle de Belem Do para en 1996. La première convention a été adoptée par l’assemblée les Nations Unies le 18 décembre 1979. Alors que la deuxième a été conclue dans la ville Belem Do Para au Brésil le 9 juin 1994. Ces deux instruments légaux préviennent, sanctionnent et éliminent toute violence à l’égard des femmes. Elles leur confèrent des droits de recourir à la justice en cas de violation de leurs droits en tant que femmes.

Un mari qui frappe n’aime pas

Nadège Joassaint Meyer conseille à toutes femmes victimes de violence de dénoncer leur agresseur. D’après Joassaint Meyer, quand elles font silence ce sont les femmes qui en payent les frais.

« D’abord, je suggère de n’accepter aucune forme de violence, et ceci, de personne. Ensuite, il faut dénoncer l’agresseur. S’il n’a pas eu honte de vous violenter, vous ne devez pas non plus avoir honte de le dénoncer. Puis, ne vous isolez pas, trouvez quelqu’un pour vous aider à rebâtir votre estime, un psychologue est souvent conseillé. Enfin, portez plainte auprès des organisations de droits de l’homme, auprès des parquets. Car si votre mari vous frappe, qu’il soit chrétien ou pas, c’est qu’il ne vous aime pas », conclut Nadège Joassaint Meyer en ajoutant que la soumission n’a rien à voir avec la maltraitance.

Shella Jean et Sandrine Paul sont des noms d’emprunt.

Commentaires

Laura Louis
Je prends plaisir à vous informer.

    Pourquoi un nombre élevé de prisonniers haïtiens sont infectés du VIH ?

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    Des Vénézuéliennes qui fuient la crise se prostituent à Port-au-Prince

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