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Les réseaux sociaux, territoire conquis par Izo et Barbecue en Haïti

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Les gens hors la loi sont de plus en plus célèbres en Haïti. Ils interviennent dans des émissions de radio, donnent des conférences de presse et sont aussi très suivis sur les réseaux sociaux

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Des hommes armés hors la loi sont omniprésents dans le pays et même nos écrans n’en sont pas épargnés.

Récemment, à cause d’une querelle entre gangs armés à l’entrée sud du pays, plusieurs personnes ont perdu leur vie. D’autres se sont déplacées pour se réfugier dans des camps comme si elles s’abritaient pour un cataclysme.

Les autorités n’ont fourni aucune explication sur ce qui s’était réellement passé à Martissant, mais les bandits oui. Ceux-ci ont utilisé leur téléphone intelligent pour donner leur version des faits à travers des « voice notes » et des vidéos.

Comme des citoyens lambda, les bandits utilisent les réseaux sociaux pour communiquer, mais aussi pour s’amuser. Celui qui remporte la palme d’or dans cette affaire est le baron du Village de Dieu — Izo, ainsi connu.

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Sur la très fameuse réadaptation de la chanson rock star de l’artiste Post Malone, Izo a posté sur Tik Tok un portfolio de ses différentes prises. À la fin de la vidéo, sur une note plutôt sarcastique, l’homme montre son avis de recherche par la Police. Il a récolté pas moins de 100 000 vues pour ce contenu.

Izo n’est pas juste un simple jeune homme en conflit avec la loi qui habite au bidonville Village de Dieu. C’est l’un des plus grands criminels du pays qui fait beaucoup parler de lui ces derniers temps pour la terreur que sa bande et lui sèment chez la population. Izo est, entre autres, accusé d’assassinat, d’enlèvement et de détention illégale d’armes à feu.

Sur TikTok, le tortionnaire compte environ 57 000 abonnés, il en a plus de 24 000 sur Instagram. Au moment où nous écrivons cet article, ces chiffres pourraient augmenter. C’est une star des réseaux sociaux qui partage des moments où il s’amuse avec ses copains, notamment quand ils s’essaient au rap ou lorsqu’ils simulent de jouer des instruments de musique. À part leur visage qui est masqué, les barons du crime ne se cachent pas du tout. Ils montrent leur fief et dans certaines vidéos, on peut voir clairement leur arsenal de guerre.

Izo et consorts ne sont pas les seuls à être très présents sur la toile. Le très connu Jimmy Cherizier alias Barbecue, chef du G9, la plus importante fédération des gangs du pays, est aussi très actif sur les réseaux sociaux. Son compte Facebook affiche plus de 3000 « amis ». Il a aussi un compte Twitter et une chaîne YouTube, où il se présente souvent comme un leader communautaire.

Plusieurs journalistes et des citoyens utilisent ces comptes pour se tenir au courant des faits et gestes des bandits, de leurs nouvelles alliances et des dissensions en cours. Un autre débat prend aussi place, notamment, quand ces chefs de gangs utilisent les réseaux sociaux pour proférer des menaces publiques contre citoyens et organisations de défense des droits humains.

Bannir les bandits des réseaux?

Ben-Manson Toussaint, qui est Docteur en intelligence artificielle, explique que ce n’est pas à l’État de dire comment Facebook et consorts devraient gérer leurs utilisateurs, dès que ces derniers opèrent dans la légalité.

« Le digital est vraiment réel vu les conséquences qu’il peut avoir sur la vie des gens. Il n’y a pas et je me demande si c’est souhaitable aussi qu’il y ait des dispositions pour que l’État puisse contrôler l’usage des réseaux sociaux de ses citoyens », analyse le spécialiste.

Beaucoup de dérives peuvent découler si une telle mesure était prise parce que sous prétexte de contrôler l’usage des réseaux sociaux par les bandits, l’État peut avoir accès aux données personnelles de citoyens paisibles.

Lire aussi: Opinion | Et si l’État haïtien interdisait Twitter et Facebook ? 

« Mais bien sûr quelqu’un qui violerait la loi soit par exemple en diffusant des vidéos d’assassinat, ou tout acte de violence ne devrait pas rester impuni. Ces contenus peuvent constituer des éléments de preuve pour poursuivre en justice l’auteur de ces publications », continue Ben-Manson Toussaint.

Justement, ces bandits ne respectent pas toujours les conditions d’utilisation des réseaux sociaux. Jimmy Cherizier, par exemple, utilise son compte Twitter pour proférer des menaces contre les opposants du pouvoir en place et à toute personne qui ose lui mettre des bâtons dans les roues en dénonçant ses forfaits. Cependant, il demeure toujours présent sur ce réseau social. S’il n’est pas très suivi sur Twitter, ses tweets sont très partagés sur WhatsApp ces derniers temps.

Ben-Manson Toussaint explique qu’il faut trouver la source du problème. L’expert pense que l’utilisation des réseaux sociaux par les personnes hors la loi est un signe qu’ils se sentent puissants. Par conséquent, il pense qu’il faut d’abord combattre l’impunité avant de bannir l’usage des réseaux sociaux des bandits.

Mais qu’est-ce qui peut motiver des gens à suivre un criminel ? Les réseaux sociaux rendent-ils les bandits humains ?

Psychologie des « followers »

Raynold Billy qui est docteur en Psychologie sociale tente de répondre à ces questions en énonçant trois types d’adhésion qu’il faut considérer dans le cadre de ce dossier. Il s’agit de l’adhésion comportementale, cognitive et émotionnelle. Ces considérations selon l’expert sont valables pour les mondes réel et virtuel.

D’entrée de jeu, le professeur à temps plein à la Faculté des Sciences humaines explique que tous ceux qui suivent ces bandits ne sont pas réellement leurs admirateurs. Selon lui, certains sont là juste pour s’informer, pour être à point sur tout ce que ces « invincibles » mijotent.

« Par exemple, dit Billy, quelqu’un qui vit au Village de Dieu peut se sentir obligé d’adhérer aux actes de ceux qui y font la loi. » Cette adhésion est en général très stratégique parce que celui qui vit dans les parages de tels criminels peut s’attirer des ennuis s’il paraît indifférent et pire encore s’il se montre carrément hostile aux actes de ces derniers, selon le professeur.

Lire ensuite: Que veut réellement Jimmy Chérizier alias Barbecue ?

Il y a aussi l’adhésion cognitive définie comme un attachement délibéré. Sans contrainte, une personne ou un groupe peut accepter de suivre un criminel notoire soit parce qu’il se retrouve dans ses discours, soit parce que cette personne croit que le criminel est une victime du système, d’après le professeur.

Pour l’adhésion émotionnelle, Raynold Billy parle du sentiment de satisfaction éprouvé quand le bandit agit. Pour ces deux dernières formes d’adhésion, Dr Billy avance l’hypothèse que le désir de vengeance peut amener une personne à se réjouir malgré lui des actes odieux de quelqu’un d’autre.

« L’un des plus grands mobiles ou motifs qui peuvent amener quelqu’un à agir c’est la vengeance qui peut prendre une forme positive ou négative. Nous vivons dans une société de mépris qui prend assise sur le dénigrement. Certains poursuivent de grandes études pour se venger d’un proche qui les humiliait pendant leur enfance. » C’est ce que le professeur appelle la vengeance positive.

Mais la vengeance négative selon Raynold Billy, c’est quand une personne n’ayant pas l’opportunité de s’éduquer se sert de la violence pour se venger. À chaque fois, que cette personne défie l’autorité, il y a comme une sorte de satisfaction pour ceux qui couvent le même sentiment de vengeance qu’elle, mais qui n’ont pas le courage de se soulever. « Une personne qui a subi des brutalités policières peut ne pas se sentir concernée ou se réjouir même quand des bandits attaquent des policiers. À travers ces actes, elle se venge d’une société de dénigrement », souligne le professeur.

Plus loin, le psychologue social soutient que pour certaines franges de la société, l’État a toujours été un cauchemar. Il est probable qu’une personne habitant bas Delmas dont un parent malade est décédé faute de soins, se retrouve dans le discours de Barbecue quand celui-ci évoque le manque d’hôpitaux existant dans la zone où elle vit. « Cette même personne peut ne pas être un criminel », conclut le professeur.

Laura Louis

Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Elle a remporté l'édition 2021 du Prix Philippe Chaffanjon. Actuellement, Laura Louis est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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