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Les gangs sont de véritables entreprises mafieuses. Voilà comment ils s’organisent.

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Contrôler un territoire est synonyme de gagner de l’argent

Yvena Gedna est grossiste au marché de la Croix-des-Bossales. Elle se souvient encore de l’époque où les activités allaient bon train dans ce marché considéré comme le poumon du secteur informel en Haïti.

Mais désormais désert, le marché de la Croix des Bossales n’attire plus la foule. « L’insécurité a fragilisé la vente et nous contraint parfois à ne pas étaler nos marchandises par crainte d’être victimes », avoue Yvena Gedna.

Les chefs de gangs des principaux quartiers de La Saline contrôlent ce marché. « Des contributions de 50 à 100 gourdes sont réclamées quotidiennement par ces chefs de gangs à chaque commerçante », raconte Gedna.

Dans cette partie de la capitale, la situation est souvent tendue. Beaucoup de grandes entreprises qui y avaient leur quartier général sont parties. Elles sont allées s’installer à Pétion — Ville ou à la Croix-des-Bouquets.

Marché de la Croix-des-Bossales): Angle Boulevard La Saline with Rue Macajoux. Photo: Andankwabosal / Reddit

Comme à la Croix des Bossales, l’ombre des gangs armés plane sur la plupart des villes d’Haïti. Des entreprises et des commerçants sont régulièrement rançonnés par ces groupes armés en échange d’une forme de « sécurité garantie ». 

Ces rançons occasionnent souvent des luttes hégémoniques entre les chefs de gangs pour le contrôle des territoires.

Affrontements

Plusieurs milliers de dollars peuvent être amassés en une semaine par les gangs. Ils détournent des camions de marchandises, rançonnent commerçants, entreprises et gares routières.

« Des institutions d’État sont parfois la cible de ces mafieux. Ces hommes se sont parfois transformés en maître et seigneur pour prélever les frais de l’Électricité d’État d’Haïti (EDH) et de la Direction nationale d’eau potable et de l’assainissement (DINEPA) dans leur zone respective », explique Thomas Lalime.

Parfois, ils se servent de ce moyen pour être contactés et négocier une forme de paix avec les autorités étatiques

Les habitants du quartier de Fontamara subissent cette réalité. L’eau et l’électricité fournies par l’Etat sont contrôlées et gérées par les bandes armées de cette localité de Port-au-Prince.

Cela explique pourquoi les gangs veulent non seulement le contrôle de leur territoire, mais aussi élargir ce contrôle sur d’autres zones. 

Tout contrôler

Les zones occupées par les bandits sont abandonnées par l’État. Les forces de police sont absentes et ce sont les gangs armés qui imposent leur loi. Même l’implantation d’une entreprise dans ces zones de non-droit est soumise à leur volonté, et ils imposent parfois un nombre de personnes à l’embauche.

Entre bandits et entreprises, des liens contre nature, mais parfois nécessaires sont créés. « De nombreux hommes d’affaires menacés dans leurs biens achètent la sécurité de leurs commerces auprès de ces gangs, tandis que d’autres découvrent un juteux marché pour vendre des armes et des munitions », explique de son côté Himler Rébu, ancien secrétaire d’État à la sécurité publique.

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Le ministre du Commerce et de l’Industrie, Jonas Coffy, confirme les observations d’Himler Rebu. Lors d’une visite d’inspection à Canez Construction, une vive tension a régné dans la zone. L’entreprise est située à Delmas 2, fief de Jimmy Cherizier, dirigeant du G9, un regroupement de gangs. Selon le ministre, des tirs à l’arme lourde résonnaient sans cesse.

Les zones occupées par les bandits sont abandonnées par l’État.

Jonas Coffy assure qu’il a été témoin d’appels téléphoniques entre les dirigeants de l’entreprise et les auteurs de la situation de trouble. « Ce qui s’est passé dévoile les vrais chefs de gang dans le pays », déduit-il. Canez Construction a été contacté. Cet article sera mis à jour si l’entreprise réagit. 

Chez les politiciens aussi, ces rapports avec les gangs sont présents. Grâce à leurs accointances avec des chefs de gangs, ils parviennent parfois au pouvoir. Les bandits leur ouvrent les portes des bidonvilles pour leurs campagnes électorales. 

« L’accès aux pouvoirs d’État par des complices du banditisme a fini par dénaturer la démocratie et la nature même de l’État en Haïti, explique Himler Rébu. Le banditisme au pouvoir neutralise la justice et jette dans le doute les forces de sécurité. Finalement, la population est prise en otage par ces groupes mafieux. » 

Des liens

Les chefs de gangs développent ainsi des relations avec des personnalités aux timons des affaires de l’État. Par exemple, Odma, chef de bande de la localité Savien à la Petite-Rivière de l’Artibonite avait avoué sur les ondes d’une radio à Port-au-Prince qu’il travaillait pour le compte du député Profane Victor.

Les chefs de ces gangs savent que la police n’a pas les moyens de mettre à exécution les menaces prononcées par l’ex-ministre.

Selon les experts, quand une bande armée a des relations avec l’État, cela lui confère une forme de valorisation sociale. « Quand les jeunes des quartiers défavorisés voient cela, ils se disent qu’ils devraient eux-mêmes prendre les armes pour être un jour contactés par un ministre ou un élu du parlement »,  commente l’économiste Thomas Lalime.

Intervenir

Combattre les gangs demande de la préparation et des plans bien pensés. « Si les forces répressives de l’Etat n’ont pas les moyens de combattre les gangs, l’État peut s’armer de l’intelligence pour infiltrer ces gangs et les déraciner dans le pays. Il pourrait le faire  avec l’aide du Bureau intégré des Nations unies en Haïti par exemple », conseille Thomas Lalime.

Avant sa révocation à la tête du ministère de la Justice et de la sécurité publique (MJSP), le 9 juillet 2020, Me Lucmane Delille avait menacé les gangs dans ses déclarations de les démanteler s’ils ne remettaient pas leurs armes. Thomas Lalime pense que la menace de l’ex-ministre n’était pas crédible aux yeux des bandes armées : « Les chefs de ces gangs savent que la police n’a pas les moyens de mettre à exécution les menaces prononcées par l’ex-ministre ». 

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René Garcia Préval était le premier à faire ces genres de déclarations. Mais à cette époque la menace était crédible à cause de la présence des soldats de l’ONU. Les chefs de gangs savaient que la MINUSTAH avait les moyens logistiques de mener une opération pour les déloger de leurs territoires.

Pour sa part, Himler Rebu pense qu’il faut une très forte mobilisation nationale pour faire sortir le pays de cette situation. Selon lui, des hommes compétents, honnêtes et courageux doivent occuper les postes décisifs. « À ce niveau, ils pourraient neutraliser les mafieux à cravate, verrouiller les zones d’évolution des bandits pour les capturer pour enfin rétablir la libre circulation des personnes et des biens dans ces zones », croit-il.

Emmanuel Moïse Yves

Photo couverture : Incendie au marché de la Croix-des-Bossales, HPN

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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