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Pourquoi les firmes de construction en Haïti sont-elles à genou ?

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Les raisons sont aussi conjoncturelles que structurelles

En mai 2012, l’ancien premier ministre haïtien Laurent Salvador Lamothe, faisait de la reconstruction un élément central de son énoncé de politique générale.

« Mon gouvernement entend initier la reconstruction du pays par la mise en œuvre de politiques publiques réduisant les risques liés au financement du secteur de la construction », déclarait Lamothe.

Concrètement, rien n’a changé depuis ce discours d’il y a huit ans. « Les projets de grande envergure nécessitent un capital financier », déclare l’ingénieur civil Émilio Georges.

Or, continue le directeur général de COGEP Construction, « les institutions bancaires en Haïti n’accordent pas de financement aux firmes de construction du pays. Les prêts octroyés requièrent des taux d’intérêt exorbitants. Ce qui nous empêche d’être compétitifs face aux firmes étrangères ».

De plus, les firmes haïtiennes pâtissent de la situation économique moribonde et de l’insécurité généralisée.

Le pays en chantier

Durant la période « pays en chantier» après le séisme, la quasi-totalité des contrats de l’État fut octroyée à des entreprises de construction dominicaines par le pouvoir Tèt Kale, selon l’ingénieur Émilio Georges.

Pour survivre, certaines entités de construction haïtienne ont fait des partenariats avec ces institutions étrangères. « Généralement, les firmes haïtiennes sont contractées par des firmes étrangères pour l’exécution des travaux », rapporte le responsable de la Société technique d’architecture et d’ingénierie (STEACI SA), l’ingénieur Lionel Rabel.

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Aujourd’hui, les firmes de constructions haïtiennes sont à genou. C’est la conclusion de l’ingénieur Stephan Destin de la structure PROCHE — Proximité de l’église catholique avec Haïti — qui œuvre à la reconstruction des bâtiments catholiques du pays. Pour avoir travaillé avec de nombreuses entreprises de construction en Haïti, Stephan Destin pense que la situation financière du pays affaiblit ces institutions.

Bien que les firmes de constructions nationales soient écartées lors des contrats importants, l’État demeure cependant leur partenaire de choix. « Sur un ensemble de six contrats obtenus par ces entités, quatre sont signés avec l’État, un avec l’église, l’autre probablement avec une banque », analyse l’ingénieur Destin ajoutant que le retard dans la réception des paiements occasionné par le mode d’organisation administratif de l’État réduit considérablement la capacité de fonctionnement de ces firmes.

L’exigence d’un capital financier

Les entreprises de constructions STEACI SA et COGEP Construction œuvrent dans l’architecture et dans des travaux de génie civil, dont les routes et les édifices. Ces entités qui comptent plus d’une quinzaine d’années dans le secteur font présentement face à des difficultés financières. « Il y a des projets qu’on ne [peut] pas exécuter, faute de moyen », fait savoir l’ingénieur Émilio Georges.

Après avoir gagné un appel d’offres, la firme doit obtenir une garantie en fonction de son capital financier. Ce document est livré par les institutions bancaires ou des assurances privées. « Les bailleurs de fonds veulent avant tout sécuriser leurs argents. Pour cela, ils sollicitent l’assurance du projet », confie Georges.

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« Pour avoir une garantie sur un projet de 100 millions de gourdes, l’entreprise de construction doit nécessairement avoir 100 millions de gourdes ou plus sur son compte bancaire », explique-t-il. Durant la période de construction, poursuit l’ingénieur, la firme ne peut donc enlever un centime de son compte livré comme garantie.

À cet effet, la réalisation des travaux obtenus par la firme dépend de la volonté des fournisseurs. « La firme doit travailler au-dessus du montant décaissé lors du premier versement. Sinon, il n’y aura pas d’autres décaissements. L’entreprise de construction doit avoir des fournisseurs comme des quincailleries qui peuvent lui fournir des matériaux à crédits. Rares sont les fournisseurs qui rentrent dans ce jeu », élabore l’ingénieur Georges.

Une concurrence déloyale

Certaines firmes sont parfois dans l’incapacité de fournir un travail au-dessus du montant décaissé. Quand elles déclarent faillite, la banque se charge de remettre l’argent avec une pénalité. Entre temps, le chantier sera fermé pour un nouvel appel d’offres afin d’accomplir le restant des travaux.

« Dès que l’entreprise de construction fait faillite, elle n’aura accès à aucun paiement, même si elle a déjà réalisé une bonne partie des travaux », révèle le directeur général de la firme COGEP Construction.

L’ingénieur Rabel se plaint, pour sa part, du taux d’intérêt du secteur financier qui peut aller jusqu’à 26 %. Rabel croit que l’État peut soutenir une politique financière pour casser ces taux d’intérêt et favoriser l’émergence des entreprises du terroir.

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Parallèlement, l’État et le système bancaire dominicains ont facilité l’accès à des prêts à leurs entreprises de constructions à des taux d’intérêt nettement inférieurs de ceux d’Haïti. « À ce niveau, les firmes de construction haïtienne ne peuvent pas être de véritables concurrents des firmes étrangères », remarque le patron de la firme STEACI SA, Lionel Rabel.

En sus, l’ingénieur propose que l’attribution des appels d’offres se réalise avec moins d’opacité. « La firme de construction est parfois préalablement sélectionnée avant l’appel d’offres », dénonce-t-il.

Des déficits accumulés au quotidien

Dans tous les pays en construction, il revient à la classe moyenne et au secteur privé des affaires de faire progresser les chantiers. Or, le secteur privé haïtien n’a pas de chantier d’envergure dans le pays au même calibre ou titre que ceux de l’État.

La classe moyenne, dont une bonne partie souhaite avoir un logement, n’a pas les moyens financiers pour construire avec l’aide d’une firme spécialisée. « Comme alternative, elle recourt à un ouvrier de la construction pour satisfaire ses besoins en logement », déclare l’ingénieur Rabel.

En plus de ce manque à gagner, la situation sécuritaire du pays impacte négativement le fonctionnement des entités de construction. À côté de la perte des camions de matériaux dans les zones de non-droit, mentionne l’ingénieur, des hommes armés viennent régulièrement avec leur liste exigeant que les firmes les mettent sous payroll.

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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