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Les 8 leçons à tirer des 10 jours « PEYI-LOCK » ?

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Haïti a connu ces derniers mois l’une des périodes les plus noires de son histoire récente, mais aussi l’une des plus instructives de cette décennie. Si l’on tient compte des dégâts et manques à gagner enregistrés ainsi que de l’impact que ces évènements peuvent avoir sur les conditions de vie de la population, l’épisode du 7 au 16 février 2019, le fameux « Peyi-lock », laissera certainement des séquelles. Les indicateurs économiques vont le confirmer dans les prochaines semaines. Cependant, de ce chaos, il est possible de dégager des éléments positifs. De grandes leçons peuvent être tirées à partir des éléments à l’origine de cette crise, en analysant son dénouement ainsi que les « solutions » qui ont été proposées. Que pouvons-nous apprendre des 10 jours « Lock » ?

1- Les guerres au sommet ne font qu’une seule victime : Haïti et sa population

Hormis la dégradation des conditions de vie de la population, la guerre entre l’Administration et l’Opposition pour des motifs explicites et implicites, a été la cause des tensions. Ces tensions ont conduit au blocage des différentes activités économiques (et donc le processus de création de richesse), à la limitation des déplacements (et donc la limitation des ouvriers et des entrepreneurs indépendants) et la perte de capital (ressources financières, matériels et équipements…). D’autre part, l’on a aussi entrevu une guerre froide entre les deux têtes du Pouvoir exécutif. Plus la rivalité entre le Président de la République et le Premier ministre devenait évidente et s’intensifiait, plus la crise persistait. L’antagonisme entre les deux hommes les a conduits à adopter une position de silence pendant des jours alors que la situation empirait.

Ces éléments ont eu pour résultat les conséquences susmentionnées. Les images de file de gens à la recherche d’eau, de propane, de produits alimentaires, les images de magasins et d’entreprises saccagés et pillés, les images de carcasses de voitures brûlées sont la preuve que celui qui a souffert le plus de ces rivalités au sommet est en réalité la population. Elle a dû passer 10 jours enfermée chez elle, rationnant le peu qu’elle avait, incapable d’envoyer ses enfants à l’école (alors que probablement les frais de scolarité pour le mois de février ont été déjà versés). En fait, la population n’a été qu’un dommage collatéral.

2- L’instinct primitif prend le dessus quand les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits

Les violences et les scènes de pillages constatés entre le 7 et le 16 février 2019 ne sont que les résultats d’un processus naturel. Certes, ces comportements sont déplorables, mais ils suivent un cours logique. Lorsque les besoins primaires (manger, boire, se loger…) d’un individu ne peuvent être satisfaits, il revient automatiquement à son état primitif, où la survie est tout ce qui compte. Et pour survivre, il est capable de tout. Si certaines personnes ne comprennent pas ce phénomène, imaginez seulement ce que peuvent faire des marins naufragés, dérivant dans un canot de sauvetage pendant des semaines, sans provisions ni eau : ils ont généralement recours au cannibalisme pour survivre. Les fans de la série télévisée « The Walking Dead » comprendront aussi cette anecdote.

Le Prix Nobel d’Économie (2001), Joseph E. Stiglitz et en particulier Thomas Piketty ont montré que l’aggravation des inégalités conduit généralement à des crises sociales, qui elles-mêmes provoquent les crises politiques et par la suite les grandes révolutions. L’évènement « Peyi-Lock » est l’exemple typique d’une dérive dont l’origine est l’inégalité économique et sociale. Et tant que ces inégalités ne seront pas comblées, les risques de déboucher sur des scènes de chaos existeront et seront toujours aussi élevés.

3- La perception est une arme redoutable

L’une des armes que les hommes politiques utilisent le plus pour irriter ou calmer les grandes foules est sans aucun doute la perception. Il s’agit de « comment perçoit-on l’autre et comment l’on peut jouer avec l’image que l’autre projette ». La perception que l’autre ne fait absolument rien pour nous sortir des conditions de vie dans lesquelles nous vivons ! La perception que celui-ci qui est en face est le seul problème ou la seule solution aux problèmes ! La perception que tout va s’arranger ou empirer ! La perception qu’un entrepreneur, qui a passé des années à engloutir les maigres ressources de l’État, est prêt à faire du social ou à apporter un changement à un système qu’il a lui-même alimenté ! La perception qu’un homme politique qui a passé sa vie à faire des combines peut apporter un véritable changement !

Entre le début de la crise et le dernier discours du Premier ministre, ce jeu de perception a atteint son paroxysme, les politiciens détruisant l’image des uns et des autres. Nous avons aussi assisté à ce jeu de perception dans les solutions qui sont proposées : il suffit de montrer que l’on va bien faire pour calmer tout le monde. Tout comme, il suffira que l’autre montre que l’on ne va rien faire pour exciter tout le monde à nouveau. C’est une véritable guerre de signaux politiques. Et c’est la raison pour laquelle cette arme est aussi dangereuse. Elle peut se retourner contre son utilisateur, avant même qu’il ne s’en rende compte.

4- Les gens honnêtes et compétents s’enorgueillissent de ne pas faire de la politique, ils décident de tuer Haïti

La période de « Peyi-Lock » a clairement montré que nous avons un déficit qualitatif d’hommes politiques. Et le seul moyen de combler ce déficit est de remplacer les « mauvais grains » par les « bons grains ». Le seul problème est que les « bons grains » ont de manière délibérée abandonné la politique, oubliant le principe fondamental que la nature a horreur du vide. En nous écartant volontairement de cette sphère, nous avons laissé le champ libre à ceux qui ne comprennent pas les responsabilités qu’incombent certains postes, ne saisissent ni le sens de l’éthique et de la morale encore moins le sens du concept bien-être collectif. Le résultat est celui que nous avons constaté. D’un côté, les hommes et femmes capables quittent Haïti et/ou se retrouvent sur les réseaux sociaux pour dénoncer le dysfonctionnement d’un système (qu’ils refusent d’intégrer de manière catégorique cependant). D’un autre côté, l’on retrouve les hommes et les femmes de mauvaise compagnie qui occupent certaines fonctions vitales pour le développement d’Haïti.

Eugène Berthold Friedrich Brecht, dramaturge et critique allemand, déclara : « Le pire des analphabètes, c’est l’analphabète politique. […] il ne participe pas aux évènements politiques. Il ne sait pas que le coût de la vie, le prix des haricots et du poisson, le prix de la farine, le loyer, le prix des souliers et des médicaments dépendent des décisions politiques. L’analphabète politique […] s’enorgueillit et gonfle la poitrine pour dire qu’il déteste la politique. Il ne sait pas […] que c’est son ignorance politique qui produit […] le voleur, le pire de tous les bandits et surtout les politiciens malhonnêtes, menteurs et corrompus, qui lèchent les pieds des entreprises nationales […] ». Cette citation décrit parfaitement bien la situation d’Haïti et sa classe d’intellos invisibles.

5- Les origines de certains maux en Haïti sont des secrets de polichinelle, mais nous refusons de les traiter publiquement

L’influence des « Plus riches » sur la politique haïtienne est excessivement importante. Cette influence se fait ressentir à travers les politiques publiques (en particulier à travers la politique fiscale, la politique commerciale, etc.), à travers la législation, à travers les choix de gouvernance et de dépenses, etc. Et cette influence, nous sommes tous au courant qu’elle est vraie, réelle. Le seul problème encore est que nous avons décidé de faire comme si ce n’était pas une question d’ordre public. Cela constitue alors une couverture pour certains jeux d’intérêts, entre la Haute Sphère politique et la Haute Sphère privée, qui conduisent à de mauvaises décisions.

La difficulté à aborder et traiter les sujets relatifs aux exonérations, aux franchises douanières, aux subventions et la sensibilité qui accompagne ces dossiers montrent que nous ne sommes pas encore prêts à faire face à ce problème et à couper les fils. L’attribution des grands Contrats de services ou de travaux, les problèmes actuels de l’EDH témoignent aussi du pouvoir que peuvent avoir ces acteurs. Et pourtant, le débat sur cette contrainte n’est fait qu’à la surface, laissant place à des sujets plus faciles à aborder.

6-  Pouvoir (au sens de titre) et Leadership ne peuvent se confondre

Occuper une Haute Fonction politique, dans l’Administration publique ou une Haute Fonction dans le Secteur privé ne veut pas forcément dire qu’il y a sens de Leadership. En fait, le pouvoir, dans la manière dont nous le considérons en Haïti, est malheureusement lié à la position, au poste occupé, au Titre détenu. C’est l’une des raisons pour lesquelles, en Haïti, la bataille pour certains postes peut être faite au détriment de la population. Et dans la plupart des cas, elle est faite avec la population, mais non pas forcément pour elle.

De ce fait, l’on oublie facilement que le vrai Pouvoir est celui-ci qui est associé au Leadership. Ce dernier prend en compte non seulement la capacité à diriger par l’exemple, mais aussi la compréhension et l’acceptation des responsabilités associées à ce Pouvoir. Un homme au pouvoir, quelle que soit sa fonction, ne réfléchit pas forcément pour changer la vie des gens (même s’il essaye de le faire croire) alors que le leader sait qu’il doit mettre en place les structures pour garantir le bien-être collectif. Le Leader se détache de son pouvoir, contrairement à celui qui est au pouvoir.

7- Il faut mettre fin à certaines méthodes et pratiques que nous avons tendance à banaliser

La crise du 7 février 2019 a mis au grand jour la frustration de certaines personnes quant à certaines pratiques au plus haut niveau de l’État. Parmi celles-là, deux concernent particulièrement la relation entre le Parlement et le Pouvoir exécutif. La première consiste à « négocier » certains postes politiques et administratifs avec le Parlement pour la garantie de vote de certaines lois, de résolutions, de la Politique générale, etc. En fait, « négocier » prend ici souvent le sens de vendre, de faire des affaires ou de commercialiser : ce qui ne garantit pas la compétence, l’intégrité et l’objectivité des personnes qui sont censées occuper certaines places ; ce qui crée un déficit législatif quantitatif et qualitatif.

La deuxième pratique consiste à mettre au petit soin les Parlementaires, cela même lorsqu’ils sont improductifs. En effet, nous avons tendance à gâter certains de nos élus alors que ceux-là n’ont aucun souci de travailler, voire de bien travailler (irrégularités dans les séances, problème de quorum récurrent, très peu de lois votées, inefficacité dans le contrôle, conflit d’intérêts, etc.). Le ratio « Travaux réalisés » et « Salaire + Frais + Autres Avantages » demeure particulièrement faible. Continuer à alimenter un Parlement improductif revient à jeter par la fenêtre les maigres ressources que nous avons.

8- L’éducation est le seul moyen d’éviter qu’un État devienne une jungle

Pour finir, il faut aussi comprendre que tout ne peut être permis. Si nous ne voulons pas vivre comme des animaux, il est important de s’assurer que des règles soient mises en place et qu’elles soient respectées. Pour que ces règles existent, soient appliquées et soient respectées, il faut des personnes compétentes et honnêtes. Pour garantir que ces personnes seront qualifiées, la meilleure méthode est de garantir une éducation de qualité. Cette dernière est donc le mécanisme le plus fiable pour contenir les dérives sociétales, car éduquer veut dire apprendre à bien choisir les leaders, apprendre à être rationnel, apprendre les bonnes pratiques morales, apprendre à se maîtriser et apprendre à changer la vie des autres.

Ralph Valery VALIERE

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