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OPINION: Le problème de l’interview sur Métropole n’était pas le président, mais l’absence de journalistes

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Hier 28 octobre, la Radio Télé Métropole diffusait une interview préenregistrée avec le président de la République Jovenel Moïse. L’exercice consacre le triomphe de la communication sur le journalisme

Quelque part vers la fin de l’interview d’hier, le journaliste Georges Allen assène à Jovenel Moïse une question qui, dans sa forme comme dans le fond, illustre la vacuité de l’exercice. « Président, avance M. Allen, vous êtes assez sincère pour reconnaître que le peuple est en colère parce que, comme vous le disiez, vous avez pris du temps pour communiquer sur les réformes, etc. Avec cette même sincérité, que ferez-vous pour calmer la colère du peuple parce qu’il est en colère contre vous ? »

Il convient ici de faire fi de la notion de sincérité. Celui qui en aurait besoin pour reconnaître le mécontentement populaire contre l’inertie et la corruption de l’administration en place devrait sérieusement questionner son emprise sur la réalité. Non. Ce qui révolte dans la question est l’acceptation implicite par le journaliste de la logique erronée de Jovenel Moïse qui consiste à dire que la crise actuelle prend racine dans un banal problème de communication sur des réformes paradoxalement entamées après deux ans d’immobilité, de l’aveu même du président de la République.

Cette déférence couplée à un curieux engouement de prendre pour vraie la parole du président traverse l’ensemble de l’entrevue de près de deux heures. Quand Jovenel Moïse affirme faussement que les « mauvais contrats qui ne sont pas à l’avantage du peuple sont signés durant les transitions », il ne rencontre que des yeux ébahis devant sa personne.

Quand il dit s’appuyer sur des rapports disponibles depuis 2015 pour justifier des décisions prises dans le contexte de son implication présumée dans des scandales de corruption, aucun des deux journalistes ne fait objection.

Ni Wendell Théodore ni Georges Allen n’ont eu de « follow up » quand le président a évoqué le concept « d’évaluation » qui remplace celui de « security assessment » pour décrire le travail actif sur le terrain d’hommes armés étrangers qui manifestement n’évaluent rien, mais assurent sa sécurité. Ils n’ont pas non plus bronché lorsque Jovenel Moïse déclare faussement que « seulement certaines écoles dans les grandes villes » ne fonctionnent pas.

Après cette interview, on ne sait pas à quelle fin les services de l’État sont en train d’identifier les victimes des récentes manifestations, comme évoqué par le président. L’on ne comprendra pas non plus comment le concept de « guérilla urbaine », qui désigne des hommes armés luttant contre une dictature militaire ou toute autres forme d’oppression par des moyens non conventionnels s’applique à la situation en cours dans le pays.

Pour esquiver une question sur sa fausse promesse de fournir à Haïti un courant 24/24, le président rejette la faute sur « un groupe d’individus dans le secteur de l’énergie ». Comment s’en sont-ils pris quand on sait qu’ils n’opèrent pas sur l’ensemble du pays ? Mais plus encore, comment un président sérieux et responsable peut-il baser ses projections de politique publique sur une banale comparaison entre deux pays, sans études préalables ?

Il convient d’apprécier les efforts louables de Georges Allen pour tempérer la générosité incompréhensible de son collègue. Cependant, la réalité reste inchangée : le président a obtenu tout ce qu’il voulait lors de cette entrevue. Acculé par les accusations de corruptions et les critiques sur sa gouvernance, il souhaitait illustrer dans une émission de large écoute sa stratégie qui consiste à détourner l’attention du public vers d’autres acteurs, également problématiques, pour mieux diluer la contestation populaire. En monopolisant le débat autour de l’affaire des contrats et des franchises, ce fut un succès.

Dans une démarche populiste, Jovenel Moïse voulait esquiver les journalistes pour s’adresser directement au « peuple ». Personne ne s’est dressé sur son chemin. Des dizaines de milliers de gens, parmi eux des citoyens non au fait de la technicité des dossiers évoqués ou qui ne suivent pas nécessairement l’actualité, sont sortis avec l’impression conçue par les communiquants de Jovenel Moïse : ils ont au palais national un gladiateur, paralysé par les forces d’un système invisible, mais qui se démène pour développer le pays.

Avec la complicité de la Radio-Télé Métropole, le président a menti, désinformé le public sans que personne ne trouve rien à lui redire. Le scandale Petrocaribe qui nourrit la flamme des protestataires n’a mérité qu’une minute des deux heures que dure l’interview. Jovenel Moïse s’est certainement réjoui que sa compagnie, Agritrans, « au cœur d’un stratagème » de corruption n’ait intéressé personne. Le dossier Dermalog que traîne sa femme figurait aussi parmi les grands absents de l’entrevue.

Pourquoi a-t-on laissé Jovenel Moïse se lancer dans des monologues interminables et décousus de plusieurs minutes quand il s’avère évident qu’il ne dit rien ou que ce qu’il dit est faux ou peut prêter à confusion ? Pourquoi des journalistes connus ont-ils donné l’apparence de n’être pas au courant de ce qui se passe dans le pays ? Pourquoi est-ce le président qui conclut l’interview, comme s’il s’agissait d’un exercice de com, sans interlocuteur critique ?

Les coulisses d’organisations de l’échange ne sont pas connues. L’on ne connait pas les conditions posées par l’entourage du président pour accorder à Métropole la parole honnie de Jovenel Moïse. Ce qui demeure public cependant, c’est le contexte politique et social qui a provoqué l’exercice. Et en vrai, c’est ici qu’il s’avère dangereux que des journalistes d’un média à grande écoute offrent au pouvoir une libre tribune, sans responsabilités ni rigueur.

Note de l’éditeur: La rédaction d’Ayibopost condamne fermement les menaces à l’encontre des journalistes de la Radio Télé Métropole.

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Widlore Merancourt

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