SOCIÉTÉ

La santé du cœur : urgence de santé publique en Haïti ?

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Une fausse croyance explique que mobiliser les patients victimes d’AVC pour les emmener à l’hôpital entrainerait la paralysie. C’est tout à fait le contraire. Plus ces patients sont pris en charge rapidement plus le pronostic est favorable. Nous avons le taux de mortalité le plus important lié à l’AVC dans les Caraïbes, rapportent le médecin urgentiste Dyemy Dumerjuste et la chercheuse en psychologie, Judite Blanc

Une dame dans la cinquantaine, hypertendue diagnostiquée, non adhérente à son traitement, se plaint de maux de tête depuis environ six heures. Sa fille note une déformation de son visage. Pendant qu’elle préparait à manger pour la famille, elle s’écroule et perd connaissance. Sa sœur jointe par téléphone a intimé l’ordre à ses enfants de ne pas la mobiliser : « paske se tansyon an ki jete l si yo leve l l ap kokobe ; kite l leve pou kont li ».

Hélas ! Quel.le Haïtien.ne n’a jamais été témoin, ou entendu dans son entourage qu’il ne faut pas toucher ou relever une personne faisant une « kriz tansyon », à savoir un accident vasculaire cérébral (AVC) ?

Un AVC, c’est quoi ?

Cette victime faisait un accident vasculaire cérébral désigné en créole sous le vocable de « kriz tansyon ». Un AVC résulte de l’interruption de la circulation sanguine dans le cerveau. Il peut être hémorragique (rupture d’une artère au niveau du cerveau) ou ischémique (occlusion d’une artère au niveau du cerveau). Ses différentes manifestations sont : céphalées, vertiges, déformation du visage, troubles du langage, baisse de force musculaire au niveau d’un hémicorps, convulsions et le coma.

Sensibilisation et prise en charge

Pour sensibiliser les communautés sur l’indentification précoce de l’AVC, l’acronyme FAST (Face, Arm, Speech, Time) est utilisé depuis 1998. Les experts du Beaumont center ont proposé FASTER (Face, Arm, Stability, Talking, Eyes, React).

Une prise en charge dans les 60 minutes à 8 heures de la survenue de l’AVC est indispensable pour augmenter les chances de survie et minimiser les séquelles. Chez nous en Haïti, les patient.e.s sont souvent amené.e.s à l’hôpital plusieurs jours après la survenue de leur AVC. À ce moment-là, les complications qui en découlent sont déjà visibles et quasi irréversibles. Ceci résulte d’une croyance que mobiliser les patients victimes d’AVC pour les emmener à l’hôpital entrainerait la paralysie. C’est tout à fait le contraire. Plus ces patient.e.s sont pris en charge rapidement plus le pronostic est favorable.

Plus ces patient.e.s sont pris en charge rapidement plus le pronostic est favorable.

Il n’existe aucune politique de santé publique visant à sensibiliser la population haïtienne sur ce fléau qui fait rage, à notre connaissance (Tableau 1).

Tableau 1 : Liste non exhaustive de personnalités haïtiennes victimes d’AVC du 19e au 21e siècles
Nom Date du décès Âge du décès
Henry Christophe (Roi Henry 1er : 28 mars 1811 – 20 octobre 1820) Août 1820 53 ans
Florvil Hyppolite (Président d’Haïti : 17 octobre 1889 – 24 mars 1896) Mars 1896 69 ans
Gérard Jean Juste (Prêtre catholique) Mai 2009 62 ans
Jean Rénald Clérismé (Diplomate, ministre des Affaires étrangères 2006 – 2008) Octobre 2013    76 ans
Jean Serge Joseph (Juge) Juillet 2013        58 ans
Joseph Romel (Musicien) Octobre 2015 56 ans
Jean-Claude Fignolé (Écrivain, Éducateur) Juillet 2017 76 ans
Gérad Mathurin (Agronome, ministre de l’Agriculture) Mars 2018 64 ans
Carla Mauricette (Infirmière, défenseure des droits de l’homme) 13 juillet 2018 Information non disponible
Eddy Arnold Jean (Professeur, Journaliste) Décembre 2020 67 ans
 François Nikol Lévy (Musicien) Juin 2020 73 ans
Patrick Numa (Conseiller électoral) Février 2021 56 ans
Nawoom Marcellus (Sénateur du Nord ; 50e législature) Toujours en vie
Joe Jack (Musicien) Toujours en vie
Yvon Geste (Député de Miragoane, 50e législature) Toujours en vie
Dany Toussaint (Sénateur de la 47e Législature, chef de Police) Toujours en vie
Ansyto Mercier (Musicien) Toujours en vie
Guyler C. Delva (Journaliste, ancien ministre de la Culture et de la Communication) Toujours en vie
 

Les maladies cardiovasculaires qui regroupent l’ensemble des troubles touchant le cœur et les vaisseaux sanguins tuent, quotidiennement, sous le regard complice des décideurs publics haïtiens.

Dans un précédent article publié dans AyiboPost, nous avions pris le temps de décrire les facteurs de risques pour la santé du cœur, qui vont de l’hypertension artérielle (maladi tansyon wo), du diabète (maladi sik), de l’hypercholestérolémie (kolestewol), jusqu’au stress psychologique.

Opinion | Haïti, une Nation au Cœur Brisé ?

En Haïti, chez les patient.te. s de 50 ans et plus, l’AVC est la deuxième cause de mortalité et d’handicap, juste après les cardiopathies ischémiques (occlusion des vaisseaux coronariens). Nous avons le taux de mortalité le plus important lié à l’AVC dans les Caraïbes. De plus, l’âge médian de la survenue de l’AVC en Haïti est d’environ 10 ans inférieurs à l’âge moyen de l’AVC dans d’autres pays en développement, avec un âge médian de 61 ans pour l’AVC ischémique et 52 ans pour l’AVC hémorragique en Haïti.

Politiciens, militants et artistes en sont concernés.

En 2012, parmi les 44 patient.te.s avec AVC ayant bénéficié d’un scanner, 23 (52 %) présentaient un AVC ischémique et 21 (48 %) un AVC hémorragique. Toutes les couches de la société sont touchées par cette épidémie.

Le tableau 1 présente une liste non exhaustive de personnalités victimes d’AVC en Haïti. Politiciens, militants et artistes en sont concernés. Dans le plan directeur de santé 2012 – 2021 du Ministère de la Santé publique et de la Population, il est bel et bien fait mention des maladies cardiovasculaires comme problème de santé publique. Cependant, très peu de mesure connue ne semble avoir été mise en vigueur en vue de sensibiliser, prévenir et minimiser leurs complications dans le pays.

Rappelons que, lorsque le président américain Franklin Delano Roosevelt décéda d’un AVC en avril 1945 ; son successeur Harry Truman endossa et promulgua le National Health Act en 1948 en vue de développer et financer la recherche sur les maladies cardiovasculaires.

Même quand la victime d’AVC arrive à temps à l’hôpital, elle se heurtera aux dysfonctionnements de notre système sanitaire.

Dans les communautés haïtiennes, la croyance populaire erronée de la non-mobilisation d’une personne victime d’AVC témoigne du manque de littératie en santé du cœur, en matière de premiers soins, et de l’absence de politique publique pour combattre les maladies cardiovasculaires et les risques associés. Cet état de fait est d’autant plus inquiétant, car les ressources matérielles et humaines nécessaires à la prise en charge des maladies cardiovasculaires sont extrêmement limitées et réparties inégalement sur le territoire national. Même quand la victime d’AVC arrive à temps à l’hôpital, elle se heurtera aux dysfonctionnements de notre système sanitaire.

À titre illustratif, on dénombre à peine cinq neurochirurgiens offrant ce type de prise en charge dans le pays, soit 0,041 neurochirurgien pour 1 000 000 d’habitants[1]. Tandis que les appareils d’imagerie médicale, tels que les scanners et les imageries à résonance magnétique (IRM), essentiels dans la démarche diagnostique sont importés au prix coutant. Ces outils sont rares en Haïti et se concentrent en grande partie dans la capitale (voir tableau 2).

Tableau 2 : Scanners et IRM rÉpertoriÉs en Haïti par dÉpartement
DÉpartement Nombre de Scanners IRM
Ouest 6 1
Artibonite 0 0
Nord 0 0
Nord-est 0 0
Nord-Ouest 0 0
Sud 1 0
Sud-Est 0 0
Centre 1 0
Nippes 0 0
Grand’Anse 0 0

Somme toute, il est de bon ton de rappeler que le pays s’enlise dans une catastrophe humanitaire depuis plus d’une décennie, avec des conséquences potentiellement désastreuses sur le cout de la vie, le mode de vie, l’éducation, la santé mentale et physique de la population.

Une étude démontrait que dans certains quartiers défavorisés de la capitale, la détresse psychologique pathologique et l’hypertension artérielle, facteurs de risques connus pour les maladies du cœur, étaient les plus courants chez les jeunes adultes. La principale investigatrice de l’étude, la docteure Margaret MacNairy de Weill Cornell University, intervenant à la section de santé mondiale de NYU Langone Health, le 13 janvier 2021 n’a pas manqué de souligner l’impact des conditions sociales et environnementales haïtiennes, comme le stress, l’isolement social, la dépression, l’insécurité alimentaire et l’exposition au plomb dans la forte prévalence d’hypertension artérielle constatée chez les jeunes des bidonvilles.

Tout compte fait, dans l’attente d’une réelle stratégie nationale de lutte contre les maladies cardiovasculaires et des risques associés, nous encourageons la population adulte à consulter des professionnel. e. s de santé sur les risques encourus en vue de l’adoption de comportements qui favorisent une bonne santé du cœur. Nous rappelons que si vous notez les signes d’un AVC (kriz tansyon) imminent chez quiconque de votre entourage; il est impératif d’appeler le 116 ou d’acheminer sur le champ le/la patient. e aux urgences le plus proche pour maximiser ses chances de survie et de limiter les séquelles.

Dyemy Dumerjuste, M.D & Judite Blanc, Ph. D.

[1] Ce calcul a été fait en fonction des 12 millions d’habitants estimés en Haïti.

A Haitian daughter who traveled to three countries and five cities with a baby girl, in pursuit of knowledge. A sister, aunt, behavioral scientist, teacher, and knowledge seeker.

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