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Opinion | Haïti, une Nation au Cœur Brisé ?

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Le médecin urgentiste Dyemy Dumerjuste et la chercheuse en psychologie, Judite Blanc, appellent à la mise en place en urgence de fonds de recherche sur la prévention de la violence, de la gangstérisation et de leurs ravages sur le bien-être psychologique et la santé physique de la population haïtienne

À la fin du mois d’aout 2020, un patient de 55 ans, sans antécédents médicaux particuliers, est amené aux urgences par ses parents pour difficultés respiratoires et une inflammation des membres inférieurs évoluant depuis une semaine. Un élément particulier retrouvé dans son histoire médicale était un vol à main armée perpétré à son domicile trois semaines avant le déclenchement des manifestations cardiovasculaires.

Le patient a été gardé aux urgences pour décompensation cardiaque par cardiomyopathie dilatée, qui est caractérisée par une dilatation des cavités du cœur et une diminution de sa capacité à pomper le sang dans l’organisme se traduisant par œdèmes des membres inférieurs, difficultés respiratoires, fatigue intense et toux.

Le trauma du vol à main armée aurait-il un lien avec la survenue de ses symptômes cardiovasculaires ?  

Les maladies cardiovasculaires (maladi kè) regroupent un ensemble de pathologies touchant le cœur et les vaisseaux sanguins. Elles comprennent les maladies coronariennes et les maladies artérielles périphériques jusqu’aux accidents vasculaires cérébraux (Kriz tansyon). En 2018, les cardiopathies ischémiques et les accidents vasculaires cérébraux (AVC) étaient respectivement la première et la deuxième cause de mortalité en Haïti, dépassant les infections des voies respiratoires inférieures et le VIH.

L’hypertension artérielle (maladi tansyon wo), le diabète (maladi sik), l’obésité (maladi moun twò gwo) et l’hyperlipidémie (maladi kolestewòl) représentent des facteurs de risque majeur pour le développement de ces maladies cardiovasculaires. Cependant, le stress psychologique, qui se définit comme une réaction de l’organisme face à une menace externe peut également avoir des conséquences néfastes sur la santé mentale et celle du cœur. Les relations entre des événements stressants et le fonctionnement cardiovasculaire sont établies (Tableau 1).

Tableau 1 : Évènements marquants et manifestations  cardiovasculaires

Durée du stress psychologique Exemple de facteur déclenchant Effets cardiovasculaires
Aiguë Vécu de désastre naturel, expérience émotionnelle aiguë Hypertension, tachycardie, bradycardie, syndrome de Takotsubo, mort subite, ischémie myocardique, infarctus du myocarde, dissection aortique, embolie pulmonaire
Chronique Stress au travail, au foyer, le divorce,

Décès d’un être cher, prestation de soins

Inégalités raciales & ethniques,

Précarité socio-économique,

Problèmes psychiatriques (anxiété, dépression, trouble de stress post-traumatique)

Hypertension, maladie coronarienne, infarctus du myocarde, maladie cérébrale et vasculaire, insuffisance cardiaque congestive, fibrillation auriculaire
Source:   Dar, T., Radfar, A., Abohashem, S., Pitman, R. K., Tawakol, A., & Osborne, M. T. (2019). Psychosocial Stress and Cardiovascular Disease. Current treatment options in cardiovascular medicine21(5), 23. 

À titre illustratif, la survenue de problèmes cardiovasculaires était associée à l’intensité du stress des femmes noires de 55 à 65 ans. Alors que le lien entre le contexte socio-économique et l’état de santé n’est plus à démontrer (figure 1), chez nous, la lutte contre les maladies cardiovasculaires, leurs déterminants psychosociaux et environnementaux ne font pas systématiquement l’objet de politiques de santé publique.

Soulignons que durant la dernière décennie, la misère économique, les conflits armés, l’instabilité politique, et les catastrophes naturelles — série d’évènements potentiellement traumatogènes et facteurs de risque pour la santé globale (figure 1) — sont le lot quotidien de la population haïtienne. On dénombre 6.3 millions d’Haïtiens et Haïtiennes peinant à subvenir à leurs besoins essentiels ; parmi eux, 2.5 millions vivent en dessous du seuil d’extrême pauvreté, avec moins de 1.23 USD par jour.

La précarité économique est monnaie courante chez les patients et patientes traités à la clinique des maladies chroniques de l’Hôpital Universitaire de Mirebalais (HUM). L’Anthropologue culturelle, Chelsey Kivlan de Dartmouth College, dans son étude ethnographique (The Magic of Guns) sur les pouvoirs surnaturels attribués aux armes à feu, dresse le tableau sinistre du gangstérisme au Bel-Air, quartier situé non loin du palais national[1]. Dans l’appel de transition (TAP) pour Haïti, on indique que plus de 98% de la population haïtienne aurait fait l’expérience d’au moins deux catastrophes naturelles.

Figure 1 : Pyramide des facteurs affectant la santé selon les Centers for Diseases Control & Prevention aux Etats-Unis (CDC)

La cardiomyopathie de Takotsubo est connue comme une manifestation du choc traumatique sur le cœur. Encore appelée cardiomyopathie de stress ou syndrome du cœur brisé, elle se caractérise par une akinésie apicale du ventricule gauche et ressemble à un syndrome coronarien aigu. Découverte en 1990, elle serait la conséquence d’une décharge de catécholamines liées au stress et ses effets toxiques auraient des effets néfastes sur le cœur.

Tout compte fait, dans le tableau de notre patient qui est d’âge mûr, aucun antécédent médical particulier n’a été retrouvé. Sa dernière évaluation médicale qui remonte à six mois était sans particularités alarmantes.  L’évènement le plus marquant dans l’histoire de ce patient était le vol à main armée récemment perpétré à son domicile. L’hypothèse des traumatismes de l’agression comme élément déclencheur de sa cardiomyopathie parait plausible. Ainsi, la cardiomyopathie de Takotsubo a été évoquée dans l’approche étiologique de cette cardiomyopathie.

Nous reconnaissons que l’âge et les problèmes d’infrastructures sanitaires (ex : l’absence de coronarographie ajoutée aux difficultés d’obtention des enzymes cardiaques en série) sont des enjeux de taille dans cette démarche diagnostique. Toutefois, considérant la surexposition aux évènements traumatogènes dans les zones urbaines et l’étendue des hospitalisations pour insuffisance cardiaque observée dans les urgences en Haïti, touchant de plus en plus les jeunes ; il est probable que la prévalence du syndrome du cœur brisé soit nettement sous-évaluée, dans un contexte de pérennisation des turbulences politiques, de l’appauvrissement et de l’éclatement des familles haïtiennes qui, sont souvent contraintes d’abandonner leur milieu de vie naturel pour survivre.

En tant que médecin urgentiste en Haïti et chercheuse dans le domaine de la santé de la population, nous appelons à la mise en place en urgence de fonds de recherche sur la prévention de la violence, de la gangstérisation et de leurs ravages sur le bien-être psychologique et la santé physique de la population haïtienne.

Dyemy Dumerjuste, Médecin Urgentiste

Judite Blanc, Ph.D., New York University Grossman School of Medicine

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