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La femme haïtienne est-elle belle?

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Vous connaissez de belles Haïtiennes, j’en suis sûr! Moi, je trouve la plupart de mes amies et cousines très belles. En disant cela, je ne fais pas valoir ma subjectivité. Je le pense vraiment. Ceci dit, je débute aussi ce texte par cette affirmation pour éviter une potentielle raclée de ces belles amies et cousines lors de notre prochaine soirée autour d’un verre.

Il y a de cela 3 ans, j’assistais à un cours de sociologie et le débat du jour avait pris un tournant très chaud. Je ne me rappelle pas exactement comment ni pourquoi mais une discussion avait éclaté autour du thème de la beauté féminine et de son rapport avec la culture d’un pays donné. Après maintes palabres, le sujet du débat avait évolué et chacun campait sur la position suivante : « les femmes de mon pays sont les plus belles du monde ». Le jeune Colombien qui parlait à peine en classe défendait avec véhémence la supériorité des femmes de son pays; la Brésilienne confiante affirmait que le spectacle sur les plages de Rio suffisait à clore le débat; la jeune Philippine qui s’asseyait en général devant moi brandissait des statistiques sur les concours de beauté mondiaux en faveur de sa nation et ma camarade éthiopienne se prenait carrément, en exemple, pour prouver que la beauté de ses compatriotes n’avait simplement pas d’égal dans le monde. Brouhaha dans la salle!  Étonnamment, ma gueule qui, en général, est aussi grande que ma tête, et parfois même arrogante, est restée fermée. Pas un mot pour mes « belles » haïtiennes. Mon forfait dans cette discussion m’avait amené à deux possibles conclusions: 1- J’étais peu patriote, voire pas du tout. 2- Je ne croyais pas en la beauté des femmes de mon pays.

Une rapide introspection suffit à éliminer la première hypothèse de mon esprit. Il ne restait donc que la seconde. Ce silence m’avait révélé que je ne croyais pas à l’existence d’une grande « beauté haïtienne » reconnue de tous et toutes. En dehors des femmes que je connais, que je rencontre et rencontrerai un jour, les Haïtiennes sont-elles belles? Pour aborder cette question il faut prendre en compte les conditions socio-économiques et les réalités culturelles du pays. Mais par-dessus tout, il faut examiner nos concitoyennes à travers le regard biaisé de l’homme haïtien.

De quelle beauté parle-t-on? Si j’étais dans un café montréalais en compagnie d’artistes et de bobos et que je sirotais mon thé vert dans le cadre de ma désintox quotidienne, je me croiserais surement les jambes, cigarette au bec pour ma ré-intox et je dirais sur un ton présomptueux: « La beauté c’est le présent et rien d’autre!». Que ce serait beau et philosophique! Malheureusement pour vous, je suis assis sur mon trône, pieds nus et je travaille mes abdominaux, les yeux rivés sur mon portable. La beauté dont je parle est donc celle de la chair. Celle qui enraidit un certain membre et qui captive les yeux. En fait, celle qu’on nous a appris à aimer. Notez bien que je ne parle pas du modèle occidental, blonde-yeux bleus-mince… Je parle de cette beauté qui va de Lauryn Hill à Carolyn Desert en passant par Emmeline Michel .

En fait, si nous parlons de beauté en Haïti, je dois malheureusement m’arrêter sur le plus grand organe du corps humain car il semble avoir une grande importance aux yeux de l’homme  haïtien: la peau. Je ne parle pas de santé cutanée mais de couleur de peau. Permettez-moi de vous raconter une petite anecdote. Facebook et Twitter se sont enflammés à l’annonce des 20 candidates retenues au concours de beauté Miss Haiti 2014. Si l’on approchait son nez de son écran on pouvait même sentir le “Pè Lebrun” bruler sur les réseaux sociaux. Les critiques étaient amères, méchantes et gratuites. Des blagues acerbes se multipliaient, raillant la denture de X, critiquant les cheveux “grenn” de Y et le nez plat de W… Sous cette pluie d’injures, deux commentaires quasiment similaires  ont attiré mon attention: « Yo mèt banm 4 bèl grimèl yo papa » et « Mwen deja vote pou grimèl yo ».  À mes yeux ces commentaires, positifs en apparence, étaient aussi graves que les injures que j’avais lues toute la soirée car ils sont symptomatiques des virus de la « blancomanie » et de la « grimellomanie » qui touchent la majorité des hommes haïtiens.

Pour l’homme haïtien, la couleur de peau est le critère de beauté féminine le plus important. La grande majorité des hommes de pouvoir ou d’argent se retrouvent curieusement mariés à des femmes à la peau plus claire que la grande majorité des femmes haïtiennes. Il suffit de jeter un coup d’œil aux photos des premières dames qui se sont succédé pendant les 30 dernières années pour s’en convaincre. Avec la peau claire, l’homme haïtien préfère aussi les cheveux longs et soyeux. Des standards inaccessibles à la grande majorité des Haïtiennes demeurent pourtant les critères de prédilection de la gente masculine en Haïti.

Les yeux de l’homme haïtien n’ont jamais cessé de complexer la femme haïtienne. Les attentes de ces yeux ont poussé nos femmes à se défriser les cheveux et plus récemment à se dépigmenter la peau. Il est évidemment facile de dire que les goûts et les couleurs ne se discutent pas mais je crois qu’il est plus juste de reconnaitre qu’ils s’apprennent. La société haïtienne, marquée au fer rouge du sceau de l’esclavage imposé par les Européens a défini, en suivant leurs modèles, ce que devait être la beauté féminine. Cette beauté, malheureusement, n’a pas les traits haïtiens.

Le problème culturel

Il nous faut admettre qu’en Haïti, la beauté physique a toujours été abordée avec des yeux de puritain. Dans notre culture, le corps de la femme  est enfermé dans un purgatoire. Entre le rapport puritain prôné par le christianisme en relation avec le corps féminin et la sensualité et la sexualité revendiquées dans la culture vaudou, la femme haïtienne doit trouver un équilibre presque impossible parce que le syncrétisme des deux philosophies n’a jamais véritablement eu lieu. Le choix du corps doit être à mon sens manichéen. Entre son éducation chrétienne et ses racines africaines, la femme haïtienne vacille, sans jamais savoir ce que doit être la gestion de son corps. Je vous entends déjà scander: et le Brésil? Et la Martinique? Et la République Dominicaine? Il est vrai que ces pays, particulièrement le Brésil, présentent quelques similitudes culturelles avec Haïti. La grande différence, c’est qu’ils ont décidé de vivre pleinement leur foi chrétienne sans pour autant la laisser influencer leur rapport au corps. Preuve que la chose est possible. Chez nous, socialement et culturellement la femme haïtienne ne s’est jamais sentie libre de s’exprimer à travers son corps.

Le problème économique

Tout comme vous, j’aimerais croire que situation économique et apparence physique ne sont pas liées. Malheureusement, la réalité est autre! Si la beauté physique pouvait être scientifiquement mesurée, je suis convaincu qu’on arriverait à prouver que non seulement il existe une corrélation entre les deux concepts, mais qu’en plus il s’agit d’une relation de causalité. La situation socio-économique détermine l’apparence. On retrouvera, bien sûr, des femmes extrêmement pauvres et extrêmement belles et également le contraire : des femmes bien vilaines et extrêmement riches. Ces cas sont marginaux et ne font que prouver la règle! La beauté on la travaille, on la recherche. Et pour ce faire il faut avoir les moyens, il faut casquer. Pour rehausser sa beauté, il faut du temps, de la volonté, le physique pour, etc… mais plus que tout il faut de l’argent! Mon argument est que l’argent facilite l’accession à la beauté et qu’il est difficilement possible pour une femme d’être belle quand ses besoins de base ne sont pas satisfaits.

Mes «belles» femmes haïtiennes je veux bien vous défendre la prochaine fois que je prendrai part  à une telle discussion mais certaines choses doivent changer. Premièrement, il nous faut  avoir une définition plus claire de ce qu’est la « beauté haïtienne ». Dans notre diversité, nous pouvons trouver des terrains d’entente. Un exemple parfait est la nouvelle Miss Haïti, Carolyn Désert, qui représente une beauté accessible à la grande majorité de nos jeunes filles. C’est ce genre d’exemple qu’il faudrait constamment pousser et encourager. La jeune fille du Bel-Air ou de Jalousie doit sentir et savoir qu’elle peut, elle aussi, être belle. Au-delà des  considérations culturelles dont l’impact n’est pas négligeable, je veux bien en convenir, n’oublions pas que sans une amélioration des conditions socio-économique des haïtiens  la « beauté haïtienne » restera quelque chose qu’on se dit et qu’on chante pour apaiser notre ego de peuple mourant.

Et mesdames il est temps d’ignorer le regard faussé de l’homme haïtien. Le produit que vous offrez est inélastique comme on dirait en économie… Les hommes feront tout pour l’avoir et croyez-moi si vous décidez de rester fidèles à votre culture et à votre ethnicité, ils se mettront à genoux à vos pieds et vous diront que vous êtes encore plus belles qu’ils ne croyaient !

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Jétry Dumont
Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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