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J’emmerde tes règles

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Plus de quatre siècles plus tard, le dilemme de Shakespeare est encore irrésolu et demeure notre combat quotidien « être ou ne pas être, telle est la question ». Dans un monde où les normes prescrivent et oppriment, où chacun cherche à dominer et à contrôler l’autre, où le libre arbitre n’est que chimère, comment « être » soi-même sans se laisser asservir ? Sans se faire jugé ? Sans se faire trainé dans la boue ? Comment « ne pas être » soi-même sans se sentir dénaturé et abusé?

Dès le berceau on nous apprend à enfiler des costumes, à nous cacher derrière des masques et à nous prêter à un jeu d’acteurs. Une règle d’or : le groupe prime sur l’individu. Un seul objectif : maintenir la cohésion de groupe. Deux choix : conformité ou mise au ban. Oui, cette charogne qu’est la société veut nous changer en moutons de Panurge qui exécutent, comme des automates, ce qu’elle commande. Perverse et vicieuse, elle nous confine dans une arène et nous impose un combat perpétuel contre nous-mêmes : notre personne ou le Moi, le Surmoi, le conscient et l’inconscient sont tous en contradiction. Entre ceux qui vivent ce dualisme à 10.000 à l’heure, ceux qui y sont confrontés par intermittence et ceux qui sont en déni, personne n’y échappe. Dans les meilleurs cas, on transpirera le sang froid et la contenance aux yeux des autres mais à l’intérieur, heureusement (ou malheureusement) il y a tout notre être qui se bat pour essayer de garder intacte son essence. On lui résiste, on implore son pardon, on l’attaque de front, mais elle finit toujours par prendre ou reprendre le dessus, soit en nous isolant de ceux qui sont déjà sous son emprise, soit en nous rendant insignifiants à leurs yeux.

Comme une prédatrice affamée, elle guette sans relâche, tapie dans l’ombre, nos moindres faits et gestes, à l’affut des failles qui lui permettront de mieux se faufiler dans les méandres de nos esprits. Une fois qu’elle nous saute dessus, on est sûr d’y laisser notre peau, la bête étant insatiable et la bataille intérieure qu’elle nous impose sans meilleure issue qu’une victoire à la Pyrrhus. Et le tableau s’assombrit quand on considère qu’en tant qu’animal social, l’homme a besoin de l’approbation, de la validation et de la reconnaissance de ses pairs presqu’autant qu’il a besoin des interactions avec eux.

Le dilemme est donc sans issue : quand on résiste, on se fait bouffer tout cru et quand on choisi de suivre la foule, on sacrifie son âme. Ce n’est pas pour rien que Sartre affirmait que « l’enfer c’est les autres ». Si seulement on pouvait se défaire ou sinon se protéger de leurs éclaboussures! Mais on y peut rien et, comme il n’y a pas de demi-mesure, on ne peut pas y échapper. Il faut donc choisir son camp et se ranger soit du côté de ceux qui se rebellent et restent eux-mêmes, soit du côté de ceux qui s’alignent et sont dénaturés. Coincés entre les deux, le choix du meilleur camp n’est pas évident.

Face à cette réalisation, j’ai décidé créer mon propre camp, quelque part sur le continuum des rebelles, à la frontière de celui des conformistes, histoire de donner le change. Donc chaque jour, j’enfile mon costume et je fais comme monsieur et madame Toutlemonde, du moins en apparence pour éviter de me faire dévorer par le monstre. Certains diront que je me laisse marcher dessus et d’autres me trouveront lâche et fausse. Mais à tous ces gens, je répondrai que seuls ceux qui acceptent qu’on ne fait pas de révolution seuls survivent. Alors moi je préfère me ranger de leur côté car j’ai encore beaucoup à offrir au monde. Tout ça pour dire que je choisis les batailles dans lesquelles je m’investis, que je reste égale à moi-même dans les décisions et les choix que, moi, j’estime prioritaires et que mon costume, celui que je porte « hypocritement » et « sans vergogne », est mon bouclier et le laisser-passer qui me donne carte blanche pour explorer toutes les avenues que je souhaite explorer sans m’exposer aux « foudres » de l’exclusion.

trompez-vous, dans mon camp, je suis ma propre armée et je suis parfaitement capable d’assurer mes arrières. Je me donnerai corps et âme pour défendre et protéger ce qui est mien toutes les fois que cela s’avèrera nécessaire. Mais je ne tenterai pas le Diable. Tous ceux qui ont eu le culot de le faire en sont morts et moi j’ai choisi de vivre, pleinement. De toutes façons, j’ai toujours préféré les chemins de traverse aux sentiers battus, les rebondissements excitants de la controverse au confort rassurant du respect des conventions. Et, je crains moins l’apposition de l’étiquette de folle que la stigmatisation de conformiste.

J’ai donc fait le choix conscient de vivre de mes illusions et de mes rêves, d’essayer et de tomber, de me relever chaque fois que je tombe, d’être malheureuse de temps à autre, de me battre sans relâche jusqu’à ce que le Nirvana m’ouvre grands les bras. Et, sans l’ombre d’un doute, je vous promets que je finirai mes jours heureuse parce que je ne me serai pas laissée asservir. Oui, vous aviez bien compris : à chaque fois qu’il me faudra choisir entre liberté et asservissement, j’opterai toujours pour la première pour laquelle je paierai sans hésiter le prix de l’incompréhension des autres, celui des regards désobligeants, des commentaires à deux balles et des critiques gratuites et mesquines… car au final, cette souffrance sera mienne, un choix conscient et non une solution prescrite et imposée. Et toujours, je préfèrerai être exclue que de me laisser enchainée par la charogne. Je suis née libre et je le resterai jusqu’à la fin de mes jours.

Pathétique? Hypocrite? Stupide? Suicidaire? Peut-être. Mais moi j’ai choisi ma misère et je suis heureuse avec car elle est mienne. À la société qui cherche à me dompter pour me rallier aux troupes, je dis donc merde, je ne te suivrai pas. J’emmerde tes règles et si tu veux ma peau, tu devras me l’arracher de force car je ne me laisserai pas avoir vivante.

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